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	<title>Chroniques d&#039;Ermengardis</title>
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		<title>Chronique XIV: Hostilités (2/4)</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Nov 2011 13:33:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Japon, Quartier Général de l’Ordre d’Ermengardis, 5 juin 2004, 2h00 (June 5, 2004, 5 :00 PM, GMT +9 :00) Chambre d’Ambre Salem s’approcha avec un sourire narquois sur les lèvres, son corps translucide chaloupant au gré de sa démarche féline. Plus que jamais, elle se sentait comme un chat jouant avec une souris. « Mais avant de t’exposer [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général de l’Ordre d’Ermengardis, 5 juin 2004, 2h00 (<em>June 5, 2004, 5 :00 PM, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Chambre d’Ambre</strong></li>
</ul>
<p>Salem s’approcha avec un sourire narquois sur les lèvres, son corps translucide chaloupant au gré de sa démarche féline. Plus que jamais, elle se sentait comme un chat jouant avec une souris.</p>
<p>« Mais avant de t’exposer les termes de notre futur accord, laisse-moi te poser une question : pourquoi jouer aux infiltrés ? Sylvenius est pourtant un ennemi commun à l’Ordre et à la Milice Noire…</p>
<p>− Nous ne poursuivons pas le même objectif, voilà tout », rétorqua la Française.</p>
<p>Le démon poussa un léger ricanement, cachant ainsi l’incompréhension que suscitait la réponse.</p>
<p>« Tiens donc… il me semble pourtant qu’il n’y ait pas une grande différence. La Milice est une émanation de l’Ordre, à l’origine.</p>
<p>− Tu caches mal ton jeu. Tu te demandes bien pourquoi, hein ? railla Ambre. Pour ta gouverne, sache que nos positions s’opposent quant au sort des Grands Anciens : l’Ordre veut les retrouver, tous, et les rassembler au même endroit. Belle erreur tactique ! La Milice, elle, reste fidèle à sa mission originelle : garder les vampires cachés pour l’éternité, afin que jamais ils ne soient réunis et même pire, libérés. »</p>
<p>Le sourire de Salem s’agrandit. Eh bien voilà ! Le commandant de la Milice lui offrait d’elle-même les arguments pour poser les conditions de leur accord. Elle allait pouvoir cesser de bluffer et de tâtonner.</p>
<p>« C’est bien ce que je pensais, répondit-elle sur un ton hautain. C’est pour cela que je suis certaine que mon offre va te paraître très intéressante… »</p>
<p>Et une fois qu’elle aurait noué le deal avec cette femme, elle irait parlementer avec la Grande Prêtresse Eleny pour offrir son aide contre la Milice. Il fallait toujours s’assurer d’être du côté du gagnant en période trouble, même si on était un puissant démon de la vengeance.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Ambre avait bien conscience que Salem essayait de la mener en bateau. Le démon y serait sans doute parfaitement parvenu avec un simple mortel, ce qu’elle n’était pas. Avec toutes ses heures de service et les connaissances accumulées sur l’occulte, elle était parfaitement bien placée pour savoir que ce genre de créatures proféraient des mensonges avec la même aisance qu’elles flottaient dans les airs, ou traversaient les murs.</p>
<p>Et là, Salem mentait effrontément.</p>
<p>Elle n’allait donc pas se gêner pour faire de même. Ambre glissa d’ailleurs un œil sur le petit coin salon, près de la fenêtre : il fallait qu’elle s’en rapproche. Tous ses pièges à esprit s’étaient montrés inefficaces, mais elle avait encore en réserve une jolie surprise pour ce démon de la vengeance.</p>
<p>« Très bien : propose, et je te dirai si cela m’intéresse », lâcha-t-elle d’un ton contrarié, reculant discrètement vers un canapé bas.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 20 h 10 (<em>June 5, 2004, 5 :10 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Temple d’Élision, appartements de Perséphone</strong></li>
</ul>
<p>Kanon et Aldébaran trouvèrent sans difficulté les appartements de Perséphone grâce au plan que Kiki leur avait laissé. Vastes et bien agencés, ils constitueraient un excellent camp de base pour la suite des événements. Cependant, le silence et le manque d’activité du temple commençaient à déranger Kanon. Où étaient donc passés tous les serviteurs ? Kiki leur avait bien parlé de ce soi-disant monstre qui errait entre ces murs. Avait-il dévoré tous les habitants ?</p>
<p>Kanon fronça les sourcils à l’idée : décidément, il n’était certainement pas au bout de ses surprises. Dans ses bras, Rune s&#8217;agita en s’agrippant un peu plus fortement à ses épaules.</p>
<p>« Je vais aller le coucher. Il est tard et il vaudrait mieux commencer à protéger les accès contre cette créature dont nous a parlé Darius… enfin, Kiki. </p>
<p>– Je m’en occupe. »</p>
<p>Faisant pleine confiance à Aldébaran, Kanon pénétra dans une grande alcôve avec un large bassin, assez spacieux pour permettre à deux personnes de se baigner ensemble.</p>
<p>« Jacuzzi privé… Eh bien, ils ne s’embêtent pas les dieux de nos jours ! Si Angelo voyait ça, il serait vert. »</p>
<p>Une porte se dessinait dans le mur, menant vraisemblablement à une chambre. Par chance, elle n’était pas verrouillée. Il la poussa et aperçut enfin ce qu’il cherchait : un magnifique lit double trônait dans la pièce, sur lequel il s’empressa de poser délicatement son fardeau. Rune devait se sentir à l’aise dans ses bras, puisqu’il s’agrippa fermement à ses épaules quand Kanon essaya de se dégager.</p>
<p>« Allez Rune, il faut me lâcher maintenant.</p>
<p>– Je… ne… veux… pas… Ne me laissez pas », marmonna l’évanoui en l’attirant à lui.</p>
<p>Kanon échoua à se redresser et finit par retomber sur le Balrog. Mécontent de se retrouver dans cette position un peu ridicule, il parvint à s’extirper de l’étreinte du Spectre.</p>
<p>« Ne m’abandonnez pas.</p>
<p>– Personne ne t’abandonne Rune. Repose-toi. »</p>
<p>Le Spectre sembla enfin se calmer, laissant à Kanon le loisir de l’ausculter un peu mieux. À première vue, il avait perdu du poids par rapport à ce qu’il se souvenait de lui. Tâtant ses poignets, il vit les emblèmes de la milice noire. Ça, il s’y attendait. Il s’assit sur le bord du lit et rechercha les traces de morsure, toujours visibles dans le cou décharné. Leur aspect lui confirma qu’elles n’avaient guère plus de dix jours. Il tiqua lorsqu’il s’aperçut que l’hématome sur sa tempe s’était résorbé.</p>
<p>« Capacité de guérison accrue par le sang de Bàlint et de Kiki. Fascinant », commenta-t-il.</p>
<p>Il continua son inspection et conclut que Rune ne se trouvait pas dans un si mauvais état, mis à part sa trop grande maigreur.</p>
<p>« Bon, reste là et attends-moi bien sagement. Je vais te trouver quelque chose à manger », assura-t-il au jeune endormi.</p>
<p>En se retournant, Kanon posa le regard sur l’étrange psyché qui trônait à côté de la coiffeuse de la déesse. Il ne sut dire pourquoi, mais une sorte de malaise le prit subitement, comme s’il se retrouvait face à une créature surnaturelle lui susurrant des mots de corruption à l’oreille. D’ailleurs, il eut presque l’impression d’entendre des voix…</p>
<p>« Je dois commencer à fatiguer, c’est tout », conclut-il.</p>
<p>Il attrapa l’objet à bras le corps, et le traîna à sa suite, le sortant de la chambre pour la mettre dans la vaste salle d’eau. Puis il s&#8217;éclipsa des appartements pour rejoindre Aldébaran et l’aider à tout barricader.</p>
<p>Il n’avait pas fait un pas à l’extérieur que le miroir s’enflamma brusquement, avant de reprendre son aspect normal.</p>
<p><span id="more-697"></span></p>
<ul>
<li><strong>Repère des Spectres</strong></li>
</ul>
<p>Valentine s’approcha de la porte de la chambre qu’il partageait avec Sylphide, glissant un discret regard à l’intérieur. Il avait laissé quelques minutes au Basilic pour se calmer, mais cela aurait-il été suffisant ? Incertain de l’accueil que lui accorderait son bouillant camarade, il hésita à rentrer sans prévenir et finit par toquer sur le battant.</p>
<p>« Laisse-moi tranquille !</p>
<p>– Je sais que tu es furieux, mais laisse-moi au moins te soigner…</p>
<p>– Tu ne sais rien du tout !</p>
<p>– Tu m’en veux parce que je ne suis pas venu à ta rescousse contre le Juge Éaque, c’est cela ? »</p>
<p>La Harpie avait dit cela sur un ton tellement désolé que le Basilic se retourna et lui lança un regard las.</p>
<p>« Le problème avec nous six, c’est que, jusqu’à présent, nous n’avons vu que nous-mêmes, alors que se tramait sous nos yeux un complot beaucoup plus vaste et plus important que nos petites personnes, lâcha Sylphide.</p>
<p>– Je ne comprends absolument pas de quoi tu parles », répondit Valentine en serrant nerveusement entre ses mains les quelques gazes et une pommade qu’il avait récupérées dans leur coin pharmacie. « Je ne demande qu’à t’écouter et à comprendre ta colère. »</p>
<p>Sylphide darda de ses prunelles bleu-azur son ami de toujours, celui-ci ne parvenant pas à discerner s’il s’agissait de méfiance, de rancune, ou tout simplement d’une colère générale.</p>
<p>« Très bien… »</p>
<p>Valentine esquissa un petit sourire de soulagement puis vint s’asseoir à côté de son ami, posant son nécessaire à soin sur la couverture. Il écarta ensuite le col de chemise, s’empara du pot de crème puis commença à frotter la peau violacée. Éaque n&#8217;y était vraiment pas allé de main morte.</p>
<p>« Désolé, s’excusa-t-il lorsque Sylphide grimaça de douleur.</p>
<p>– Ce n’est rien, j’en ai vu d’autres. »</p>
<p>Le Basilic resta silencieux tout le temps que durèrent les soins, semblant se calmer progressivement au fur et à mesure que son hématome était traité. Une fois le pansement fixé, Valentine remit un peu d’ordre puis se releva.</p>
<p>« Alors, que se passe-t-il ? » se hasarda-t-il.</p>
<p>Sylphide prit une profonde respiration avant de lâcher :</p>
<p>« C’est une longue histoire, alors ne m’interromps pas. »</p>
<p>Il lui raconta tout ce qu’il savait, d’une traite, ne retombant dans le silence que pour contempler son camarade, pâle comme la mort.</p>
<p>« C’est terrible… c’est une catastrophe ! » murmura la Harpie d’un air épouvanté.</p>
<p>« Tu comprends maintenant pourquoi je prends aussi mal le comportement des Juges ? Leur petite querelle interne n’a plus lieu d’être compte tenu des enjeux. Où sont-ils d’ailleurs ?</p>
<p>– Je crois qu’ils se sont réunis dans la chambre du Seigneur Éaque.</p>
<p>– Parfait. Il est temps de les mettre au courant de la situation, et par la même, de les remettre face à leurs responsabilités. »</p>
<p>Sylphide se leva d’un air décidé, arquant un sourcil lorsque Valentine se pendit littéralement à son bras pour le retenir.</p>
<p>« Syl’, tu ne songes tout de même pas à aller les interrompre ?</p>
<p>– Bien sûr que si !</p>
<p>– Cela ne t’a donc pas suffi de te battre avec le Seigneur Éaque et manquer de te faire tuer ?!</p>
<p>– Il faut croire que non. De toute façon, je suis déjà allé trop loin pour m’arrêter en si bon chemin. Ils doivent savoir ce qui se passe réellement ici », rétorqua Sylphide en obligeant son ami à le lâcher.</p>
<p>Puis il se dirigea vers la porte et sortit, Valentine le suivant sur les talons tout en l’exhortant à ne pas commettre cette folie.</p>
<ul>
<li><strong>Du côté des Juges, chambre d’Éaque</strong></li>
</ul>
<p>« Ne crois pas que tu vas continuer à esquiver de la sorte longtemps », menaça Minos, une veine barrant son front en témoignage de sa colère. Une fois de plus, Éaque s’était enfoncé dans le mutisme le plus total, se contentant d’afficher un petit sourire sadique et satisfait. « Pourquoi te conduis-tu ainsi ? D’abord Rune, maintenant Sylphide ? Tu comptes nous éliminer un à un, ou quoi ?</p>
<p>– Minos, je ne crois pas…</p>
<p>– Toi, tu te tais ! » grinça le Griffon à l’intention de Rhadamanthe. « Mais ne t’inquiète pas : j’ai également des questions à te poser, et entre autres, de savoir pourquoi tu ne m’as rien dit sur tes projets concernant Rune.</p>
<p>– Ah, parce que tu crois qu’il va te dire la vérité ? » railla le Garuda en toisant ses collègues d’un air narquois. « Vu la façon dont il m’a berné, je dirais qu’il ne faut surtout pas se fier à sa parole.</p>
<p>– Ma parole vaut mieux que la tienne, à mon avis », gronda Rhadamanthe.</p>
<p>Éaque lui jeta un regard amusé.</p>
<p>« Surprenant de la part de celui qui est venu piquer son lieutenant à un autre Juge. Remarque, Minos va peut-être te rendre la pareille, puisqu’il a déjà pris la liberté de soustraire ton Basilic à ma Justice.</p>
<p>– Ne sois pas stupide ! cracha le Griffon. Et ne cherche pas à détourner la conversation : celui qui est mis en accusation, ici, c’est toi, et personne d’autre ! »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Les yeux du Garuda brillèrent d’une lueur dangereuse. Sa fureur était peut-être encore invisible, mais elle était bien là, et la douleur qui irradiait de sa mâchoire, où un magnifique bleu s’étendait, n’arrangeait rien. Il se dressa de toute sa hauteur, venant se placer devant le Norvégien.</p>
<p>« Fais attention à ce que tu dis… Tu as beau être notre aîné, cela ne te donne nullement le droit de me juger. On ne juge pas un fils de Zeus, même en étant de la même filiation ! »</p>
<p>Un frisson d’irritation parcourut Éaque lorsqu’il vit le petit sourire moqueur qu’il connaissait si bien ourler les lèvres de Minos. Leur bonne vieille joute verbale allait une fois de plus recommencer. Restait à savoir si cette fois-ci aussi, il parviendrait à garder son calme sans étrangler le Griffon.</p>
<p>« Alors, c’est donc cela… C’est pour cette raison que tu te comportes de façon aussi stupide, pour assoir ta position de bâtard… pardon, de fils de Zeus. Il y a juste un hic à ta vision des choses, vois-tu, susurra le Norvégien.</p>
<p>– Minos, je t’en prie, cela ne sert à rien d’envenimer les choses, plaida Rhadamanthe sur un ton presque de reproche.</p>
<p>– Voyons, Wivern, il serait temps qu’il ouvre les yeux et cesse de se bercer d’illusions… »</p>
<p>Éaque grinçant des dents, sachant très bien ce que Minos insinuait sournoisement. Il refusait d&#8217;entendre une fois de plus l’histoire qu’il allait lui servir, sans doute dans le but de le déstabiliser. Il voulait que son aîné se taise, quitte même à lui imposer le silence à coups de poing dans sa délicate face. D’ailleurs, l’envie de frapper le Griffon devenait de plus en plus pressante.</p>
<p>« Ferme-la, Minos. Ou je risque bien de défoncer ta petite gueule », lâcha-t-il.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Rhadamanthe n’avait rien manqué des signes de plus en plus évidents de rage qu’il sentait déborder peu à peu d’Éaque. Sa vulgarité tint lieu de sirène d’alarme. Il attrapa Minos par le bras, le tirant en arrière, jugeant plus prudent de l’écarter avant que l’orage n’éclate et que les coups ne se mettent à pleuvoir. Oh, il n’avait pas peur de s’interposer, mais son instinct lui disait que ce n’était guère le moment de se laisser aller à ce genre de rixe.</p>
<p>« Ah, mais lâche moi ! » protesta Minos en se dégageant d’un geste sec.</p>
<p>La Vouivre était sur le point de l’agripper de nouveau lorsque la porte s’ouvrit sans ménagement. Telle ne fut pas sa surprise de constater que cette entrée peu cérémonieuse était le fait de son Basilic. À condition que ce dernier acceptât encore d’être catalogué comme son Lieutenant.</p>
<p>« Sylphide, que fais-tu là ? Retourne dans ta chambre, ne reste pas là ! l’enjoignit-il.</p>
<p>– Décidément, je vois que tu n’en es plus à un outrage près, siffla Minos. Fais ce que te dit Rhadamanthe où je te ramène dans tes appartements par la peau des fesses ! »</p>
<p>Le ton du Griffon était encore conciliant, bien qu’il commençât lui aussi à laisser la politesse de côté. Mais Rhadamanthe craignait plus que tout la réaction d’Éaque, qui semblait toujours vouloir faire usage de ses poings. D’instinct, il se plaça entre lui et Minos, barrant également l’accès au Basilic.</p>
<p>« Je ne partirai pas sans que vous ayez tous écouté ce que j’ai à vous dire, répliqua Sylphide. Et ce n’est pas négociable. »</p>
<p>Son maître ne put se retenir de lui jeter un regard sévère par-dessus son épaule. Là, son Lieutenant allait trop loin. Mais son avertissement muet ne servirait à rien, il le savait : Sylphide pouvait être une vraie tête de mule lorsqu’il s’y mettait. C’était d’ailleurs pour cela qu’il l’avait élevé au rang de bras droit.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" /> </p>
<ul>
<li><strong>Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 20 h 30 (<em>June 5, 2004, 5 :30 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Hôpital central d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Restée à l’écart près de la fenêtre, Marine observait avec un demi-sourire les deux frères absorbés dans leur conversation. Accompagnant leurs exclamations joyeuses par de grands gestes trahissant leur tempérament latin, Aiolos et Aiolia tentaient de combler des dizaines d’années de séparation. Le cadet était bien entendu celui qui avait le plus de choses à raconter, l’aîné étant mort alors qu’il était encore un adolescent.</p>
<p>La vibration discrète de son portable dans la poche de sa veste la ramena à des préoccupations plus terre-à-terre. Elle vit sur l’écran le numéro de l’escadron local et décrocha, soudainement inquiète.</p>
<p>« Marine Terazono, je vous écoute, répondit-elle, une main posée devant sa bouche pour étouffer un peu sa voix.</p>
<p><em>– Madame, nous avons des nouvelles concernant le chevalier qui a été agressé. Un chauffeur de taxi est venu nous porter le message que celui-ci attendait des renforts devant une villa du quartier de Glifara. La villa Meris.</em></p>
<p>– Êtes-vous certain qu’il s’agit bien de lui ?</p>
<p><em>– Oui. Le chauffeur était terrorisé : il a dit que l’homme avait réussi à soulever sa voiture et lui a promis mille morts s’il ne venait pas nous prévenir.</em></p>
<p>– Je vois… Et il n’a rien indiqué sur ses motifs ?</p>
<p><em>– Tout ce que nous savons, c’est que le taxi a pris en charge l’homme devant l’hôpital où vous vous trouvez actuellement, et a demandé de prendre en filature une limousine qui venait d’embarquer une femme. C’est tout ce que nous savons. </em></p>
<p>– Très bien, je vais me rendre sur place sans plus tarder. Envoyez-moi les renforts, nous nous retrouverons là-bas. »</p>
<p>Elle raccrocha avec un soupir, n’aimant pas la tournure que prenait la situation. Et surtout, elle n’appréciait que peu de devoir se lancer dans l’inconnu. Pourquoi le chevalier agissait-il de cette façon au lieu de chercher bien tranquillement la protection de l’Ordre ?</p>
<p>Quelque en fut la réponse, elle devait commencer par mettre à l’abri les deux frères : il n’y avait aucune raison à ce qu’ils soient encore mêlés à tous ces problèmes.</p>
<p>Marine se rapprocha d’eux, un peu honteuse de devoir interrompre leurs trouvailles.</p>
<p>« Je suis absolument navrée de devoir vous déranger, mais je vais vous faire reconduire à notre hôtel. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Perdu dans les bras de son frère et dans le récit de l’obtention de son armure d’or, Aiolia ne s’aperçut pas de la conversation que Marine tenait avec un interlocuteur au téléphone. Tout ce qui comptait pour lui était l’approbation qu’il lisait sur le visage d’Aiolos. Il rendait fier son aîné, ce qui était pour lui un trésor d’une valeur inestimable. Il ne sortit de sa petite bulle de bonheur que lorsque la douce voix de la Japonaise lui parvint.</p>
<p>« Pourquoi veux-tu nous faire reconduire à l’hôtel ? Ne restes-tu donc pas avec nous ? s’étonna-t-il.</p>
<p>– Non, je dois filer pour le quartier de Glifara. Jabu s’y trouve à l’heure actuelle et aurait réclamé des renforts.</p>
<p>– Il est en bonne santé, au moins ? » s’inquiéta Aiolos, se mêlant presque instinctivement à la conversation.</p>
<p>« Tu le connais ? s’étonna son cadet.</p>
<p>– Non, mais c’était lui que je devais retrouver à Athènes. Ne le voyant pas arriver, j’ai eu le temps de m’inquiéter… », expliqua Aiolos en ébouriffant une mèche de la toison blonde de son cadet.</p>
<p>Aiolia ferma un œil et fit mine de s’offusquer d’être pris ainsi pour un gamin. En vérité, il était aux anges : ce genre de marque d’affection lui avait tellement manqué.</p>
<p>« Dans ce cas-là, nous pourrions peut-être t’accompagner, Marine ? proposa-t-il.</p>
<p>– Non, désolée, je ne veux pas vous mettre en danger inutilement.</p>
<p>– Tu ne nous mets pas en danger. Et n’oublie pas : moi aussi je suis en mission », rétorqua Aiolia en se débattant contre son frère qui recommençait de nouveau à lui tripoter les cheveux.</p>
<p>« Et si mon frère vous accompagne, il n’y a aucune raison que je reste en arrière, ajouta Aiolos. De plus, j’aimerais beaucoup rencontrer ce Jabu. »</p>
<p>La jeune femme poussa un profond soupire, son regard se posant tour à tour sur Aiolia et sur Aiolos.</p>
<p>« Très bien, vous pouvez venir avec moi. Mais il faudra rester en retrait, surtout si cela tourne au vinaigre, prévint-elle.</p>
<p>– À la bonne heure ! »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Aiolos poussa un « pff ! » de protestation lorsque son cadet lui échappa des bras pour se lever et aller planter une bise sur les joues soudainement empourprées de Marine.</p>
<p>« Mais… tu n’y penses pas… qu’est-ce qu’il te prend ? s’écria-t-elle.</p>
<p>– Rien, je suis tout simplement heureux, voilà tout ! »</p>
<p>Le Grec se retint d’éclater de rire en voyant son cadet se faire rabrouer plus directement lorsqu’il tenta de voler un deuxième baiser à la jeune femme. Premièrement, parce que son frère n’avait aucune délicatesse ni subtilité, et deuxièmement, il était évident qu’il en pinçait pour la belle. Il ne manquerait d’ailleurs pas de le railler sur ce point-là. Malgré lui, Aiolos esquissa un sourire mélancolique, songeant avec bonheur à tous les « moments entre frères » qu’il allait pouvoir s’offrir avec Aiolia. Une existence totalement nouvelle, qu’il croyait à jamais inatteignable, s’ouvrait enfin à lui.</p>
<p>Il écrasa une petite larme qui pointait au coin de son œil droit, puis se leva.</p>
<p>« Aiolia, cesse de faire ton sale gosse et mettons-nous en route », gronda-t-il gentiment.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" /> </p>
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 20 h 30 (<em>June 5, 2004, 5 :30 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Temple d’Élision, appartements de Perséphone</strong></li>
</ul>
<p>Aldébaran acheva de clouer avec entrain une latte de bois, condamnant par la même une porte menant sur un nième couloir. Perséphone avait décidément un goût prononcé pour les passages secrets.</p>
<p>« Bien, voilà, il reste donc la porte principale qui donne sur le couloir menant à la salle du trône. Je fixerais des lattes dès que Thétis et Kiki seront de retour. Inutile d’avoir à défaire les barricades juste après les avoir mises », annonça-t-il en posant marteau et clous sur une petite table.</p>
<p>« J’espère que ton dispositif va fonctionner. Kiki avait l’air de dire qu’il y avait de drôles de bestioles traînant dans le coin », remarqua Kanon sans lever le nez du plateau qu’il était en train de confectionner.</p>
<p>« Bien sûr que cela tiendra. Je ne fais pas des barricades en papier mâché, figure-toi ! » rétorqua fièrement le Brésilien, visiblement satisfait de son travail.</p>
<p>« Loin de moi l’idée d’insinuer une telle chose…</p>
<p>– C’est pour ton petit protégé ? demanda Aldébaran en désignant les victuailles du menton.</p>
<p>–Rune n’est pas mon « petit protégé », d’abord… » renifla Kanon, affichant soudainement son mécontentement.</p>
<p>Et le mot était faible : la situation lui paraissait hautement absurde à tout point de vue. À commencer par le fait qu’il se retrouvât garde du corps personnel du suffisant procureur de Minos. Il se demandait d’ailleurs bien ce que cela allait donner une fois le jeune homme sorti des limbes de son évanouissement.</p>
<p>« Ah, parce que tu n’es pas son protecteur, par hasard ?</p>
<p>– Aldé., ne remue pas le couteau dans la plaie. Merci ! »</p>
<p>Le Grec appuya sa remarque bien sèche par un regard signifiant bien que c’était inutile, voire même dangereux, d’insister. À son plus grand damne, il n’obtint qu’un sourire amusé de la part du géant.</p>
<p>« Tu as raison, ce n’est pas bien de tirer sur l’ambulance… »</p>
<p>Kanon lui adressa un regard noir puis se dirigea vers les appartements privés, portant son plateau bien garni.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Lentement, tout doucement, Rune reprenait conscience. Cela commença par la vague sensation qu’il était étendu sur une surface molle, sa tête reposant sur quelque chose de duveteux. Inconsciemment, ses doigts caressèrent le drap, lui apprenant qu’il était bien couché sur un lit. Puis il réussit à ouvrir les yeux, son regard trouble ne parvenant à saisir qu’un environnement sombre aux contours mal délimités. Il se souleva comme il put pour se redresser, appuyé sur ses coudes, cherchant vainement à comprendre où il se trouvait. Effort vain, puisqu’il se laissa retomber en arrière.</p>
<p>Il soupira de fatigue et referma les yeux.</p>
<p>Rune les rouvrit aussitôt, entendant le bruit de gonds qui tournent, puis ceux de pas. La vue toujours embrumée, il distingua vaguement une haute silhouette s’approchant de lui. Ce devait être un homme, avec des cheveux plutôt longs.</p>
<p>« Seigneur Minos ? » demanda-t-il d’une petite voix chevrotante.</p>
<p>Il se sentait si faible que les larmes lui montèrent presque aux yeux. Il allait même s’en excuser lorsque son visiteur posa quelque chose sur un meuble à côté du lit et se pencha sur lui.</p>
<p>« Doucement, reste tranquille. Tu reviens de loin. »</p>
<p>Cette voix ! Il la connaissait. C’était même la dernière qu’il ait entendue avant que son corps ne vole en éclat. Il était alors aux Enfers, affecté au Tribunal de la Première Prison en remplacement de Minos.</p>
<p>« Kanon… Kanon des Gémeaux ! »</p>
<p>Sa voix s’était faite plus forte soudainement, et sa vue se rétablit presque complètement. Une forte décharge d’adrénaline lui permit même de se redresser sur le lit, alors que son regard se riva à celui légèrement turquoise de son vis-à-vis.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Le Grec se figea, fasciné par l’intensité du regard du Spectre. Il était également étonné du manque de réaction du jeune homme,  mais le mit sur le compte de la fatigue et du stress. Il se ravisa bien vite lorsqu’il suivit le regard de Rune, pour le voir se poser sur le plateau, et plus précisément, sur le couteau à côté de l’assiette. Il eut juste le temps de se jeter en arrière, repérant l’éclat bleuté de la lame lui passer à quelques centimètres du visage.</p>
<p>« Espèce d’enfoiré ! gronda le Spectre.</p>
<p>– Du calme, je ne te veux aucun mal.</p>
<p>– Dommage, parce que moi, j’ai bien l’intention de te faire payer ce que tu m’as fait ! »</p>
<p>Kanon eut juste le temps de se baisser pour éviter la lame qui alla se ficher dans le bois de l’un des montants du lit. Non content d’avoir essayé de le transpercer avec ce projectile, Rune se redressa sur le lit pour attraper le vase trônant sur la table de chevet et le lui lancer, le visant à la tête. Une fois de plus, le Grec parvint à l’esquiver, lorgnant sur la porte comme échappatoire.</p>
<p>Il devait bien se rendre à l’évidence : il avait un Balrog en mode hystérique sur les bras.</p>
<p><em>« James, je te maudis de m’avoir collé une mission pareille !</em> » jura-t-il intérieurement en s’engouffrant dans la salle d’eau, Rune sur les talons.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Thétis et Kiki firent leur apparition dans la salle principale jouxtant les appartements privés de Perséphone. À leurs mines déconfites et les regards attentifs avec lesquels ils balayèrent la pièce, Aldébaran comprit tout de suite qu’il y avait un problème.</p>
<p>« Quelque chose ne va pas ? se hasarda-t-il.</p>
<p>– Je suppose que les deux vampires ne sont pas ici, non plus, soupira Thétis.</p>
<p>– Non. Pourquoi, ils devraient ? »</p>
<p>La jeune femme poussa un autre soupir avant de se tourner sur son jeune équipier.</p>
<p>« Tu le sauras la prochaine fois. On ne peut pas faire confiance à un buveur de sang.</p>
<p>– Je ne crois pas qu’ils aient menti. Il y a certainement une explication à tout cela. Je l’ai lu dans leurs regards : ils me faisaient vraiment confiance ! » protesta Kiki.</p>
<p>Thétis secoua la tête en réponse à ce que le jeune Atlante prétendait avant d’exposer la situation au colosse.</p>
<p>« Kiki est intervenu pour empêcher Sylvenius de s’en prendre à Ishara et Bàlint. Il les a laissés s’échapper avec la promesse qu’ils nous rejoignent dans ce temple. Je te laisse bien sûr deviner la suite.</p>
<p>– Je vois. Et bien, sans surprise, ils ne sont pas là… »</p>
<p>Aldébaran et ses deux interlocuteurs sursautèrent en entendant un bruit de poterie se brisant contre une porte. Cela provenait de l’alcôve avec le bassin.</p>
<p>« Que se passe-t-il ? » s’étonna Thétis.</p>
<p>Le Brésilien lui répondit par un sourire entendu.</p>
<p>« Oh, je pense que le petit protégé de Kanon a dû se réveiller… Les retrouvailles… tout ça. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Je vais te tuer ! »</p>
<p>Une fois de plus, les excellents réflexes de Kanon lui permirent d’esquiver le nouveau vase que le jeune homme lui lança à la figure. Le bon côté des choses étant que Rune avait brûlé toutes ses cartouches : il n’y avait plus d’objets décoratifs ayant résisté à sa colère.</p>
<p>« Est-ce que tu vas te calmer, à la fin ?! siffla-t-il.</p>
<p>– Jamais. Pas tant que tu seras encore vivant ! »</p>
<p>Rune effectivement ne plaisantait pas. Kanon ne put d’ailleurs rien faire lorsque son adversaire lui fonça dessus, le heurtant de plein fouet, suffisamment fort pour le faire basculer en arrière, dans le bassin. Il ne revint de sa surprise lorsqu’il s’enfonça dans l’eau, le Balrog lui retombant dessus, ses mains agrippées à son cou. Heureusement pour lui, Rune n’était pas au sommet de sa forme : Kanon n’eut guère de mal à lui faire lâcher prise et à le repousser.</p>
<p>« Non, mais, ce n’est pas bientôt fini ces gamineries ! Tu as fini de jouer à l’hystérique ! »</p>
<p>Trop, c’était trop ! Kanon n’avait fait qu’esquiver les coups durant les dernières minutes, mais il lui démangeait de plus en plus de frapper. Repoussant tant bien que mal la vague de colère qui menaçait de déferler en lui, il sortit du bassin et tira Rune à sa suite, non sans lui avoir filé une gifle bien sonore.</p>
<p>Surpris par ce geste et sans doute épuisé par son accès de folie, le jeune homme ne trouva même pas à protester.</p>
<p>Kanon pesta encore quelques minutes de plus en s’ébrouant au bord du bassin. Rune s’était réfugié contre le mur à quelques mètres, et tétanisé, ne remarquait pas la petite flaque qui se formait à ses pieds, l’eau cascadant de sa longue tunique et de sa chevelure. Il ne réagit que lorsque Kanon enleva sa chemise et la balança sur un triclinium d’un geste rageur, puis entreprit d’enlever son jeans trempé.</p>
<p>« Mais… un peu de pudeur, voyons ! »</p>
<p>Le Grec lança un regard surpris puis moqueur à l’auteur de cet inattendu rappel à l’ordre. Rune baissa immédiatement les yeux, encore plus perdu qu’avant. Sa tunique déchirée découvrait une partie de son torse et sa chevelure claire gorgée d’eau pendouillait lamentablement. Il avait l’air d’un naufragé qu’on aurait extirpé d’un océan tourmenté.</p>
<p>« J’ôte mes vêtements mouillés pour les faire sécher. Tu ferais bien de faire de même… manquerait plus que je doive te soigner d’une pneumonie », rétorqua Kanon.</p>
<p>Sa colère fit place à l’amusement lorsque les yeux de Rune s’arrondirent en le voyant se mettre totalement à nu sans plus de façon.</p>
<p>« Quoi ? Ne me dis pas que tu n’as jamais vu un homme à poil ? » railla Kanon. Il bomba le torse et posa ses mains sur les hanches dans une pose de conquérant, toisant le Spectre avec un regard disant clairement <em>: « C’est moi le mâle dominant ici ! »</em></p>
<p>« Non… enfin, si… » balbutia Rune avant de demander, honteux et gêner : « As-tu besoin de t’exhiber ainsi devant moi ?</p>
<p>– Que veux-tu, l’exhibitionnisme, c’est de famille », rétorqua Kanon en arrachant un rideau à une fenêtre. Il le noua à sa taille, s’en faisant une toge improvisée. « Voilà, mademoiselle du Balrog se sent-elle mieux maintenant ? »</p>
<p>Cette raillerie lui avait échappé sans qu’il ne cherche vraiment à la retenir : l’image du Procureur de la deuxième prison se prenant pour un dieu et jugeant en toute partialité les pauvres âmes des trépassés lui était revenue du fin fond de son esprit. Cependant, à y regarder à deux fois… C’était plutôt Rune qui ressemblait à un trépassé. Kanon se reprit en apercevant les marques dans le cou de Rune, et se remémora l’objet de sa mission secrète : assurer la sécurité et le rapatriement de celui-ci. Ce n’était pas le moment de l’enfoncer encore plus : de toute façon, Rune avait déjà commencé à creuser sa tombe. Le sortir du trou tiendrait de la gageure.</p>
<p>Sans se départir toutefois de son air d’ours mal léché, il s’approcha du jeune homme et abattit une main près de son visage, l’autre plongeant dans son cou pour toucher les quatre points rougeâtres.</p>
<p>« Ceci est une trace de morsure de vampire, assez fraîche d’ailleurs, car elle est loin d’être cicatrisée… Que t’est-il arrivé exactement ? »</p>
<p>Rune eut l’air accablé et baissa le visage, mais Kanon le força à le relever et à le regarder dans les yeux. Il savait plus ou moins ce qui s’était passé, mais il avait besoin de tous les détails pour se faire une idée exacte de la situation.</p>
<p>« Je t’en prie, Kanon, laisse-moi. »</p>
<p>Rune tenta de détourner les yeux, mais Kanon l’empêcha cette fois-ci de détourner le visage.</p>
<p>« Que s’est-il passé, Rune ? »</p>
<p>Des larmes gonflèrent dans les yeux améthyste puis roulèrent sur les joues blanches. Rune était en train de s’effondrer, ce qui à sa plus grande surprise, fit presque pitié à Kanon. Pourtant, il maintint la pression.</p>
<p>« Bàlint… Il m’a agressé il y a une dizaine de jours, et il m’a fait boire son sang, avouant dans un sanglot le Spectre.</p>
<p>– Et ? Vas-y, continue…</p>
<p>– Mon agonie a duré des jours et des jours, durant laquelle j’ai erré entre cauchemars et douleurs. » Rune tenta de réprimer un nouveau sanglot, mais échoua lamentablement alors que ses larmes étaient plus abondantes. « Il ne m’a pas fait boire suffisamment de sang pour que je me transforme. Il a appelé cela l’équilibre », poursuivit-il avant d’éclater en pleure.</p>
<p>Kanon comprit que la moquerie n’était plus de mise. Rune craquait, laissant échapper toutes les émotions qu’il avait dû cacher aux autres Spectres. Entre deux sanglots, les mots s’échappaient de sa bouche, impossibles à retenir. Ce genre de crise, Kanon en avait déjà vu parmi ses compagnons d’armes : il se rappelait d’ailleurs très bien de Camus s’effondrant dans les bras de Milo.</p>
<p>« Que s’est-il passé ensuite ? » demanda-t-il plus doucement, guidant lentement le Balrog contre lui.</p>
<p>Ses bras à peine refermés autour du corps de Rune, celui-ci partit dans une crise de larmes qui dura bien cinq minutes, laissant Kanon quelque peu désemparé. Il caressa gentiment son dos jusqu’à ce que le Balrog se calme.</p>
<p>« Rune… Vas-y, tu peux tout m’avouer. J’ai besoin de tout savoir pour t’aider.</p>
<p>– Il m’a dit que je faisais face à trois possibilités : soit je devenais un vampire, soir je mourrais, soit je survivais.</p>
<p>– C’est bien d’avoir le choix », commenta Kanon en souriant malgré la banalité de sa réplique. En tout cas, ce que lui racontait Rune collait totalement avec ce que lui avait appris Eleny. Sauf qu’elle avait grandement sous-estimé l’état psychologique du Spectre. « Et ensuite ?</p>
<p>– Darius m’a trouvé à l’agonie et m’a ramené ici », répondit Rune, tentant de réprimer sa crise de larmes. « Éaque voulait me tuer avant que je ne me transforme, mais Minos n’a pas voulu. Il est resté à mon chevet presque tout le temps, pendant que je délirais… Et puis… »</p>
<p>Les paroles de Rune s’étouffèrent de nouveau dans les sanglots. Kanon resserra son étreinte, le berçant comme on console un enfant.</p>
<p>« Shhh, du calme…</p>
<p>– Et puis Perséphone nous a rendu nos pouvoirs, juste le temps de punir Bàlint. Je me suis rétabli durant quelques heures, mais Perséphone nous a trahis », poursuivit le Balrog d’une voix tremblante, son visage toujours enfoui dans la poitrine de Kanon. « Je suis retombé dans l’agonie, et je pensais que ma fin était proche. Et puis Darius m’a fait boire quelque chose, et Rhadamanthe m’a veillé… J’ai survécu.</p>
<p>– C’est une bonne chose. »</p>
<p>Rune secoua la tête, ses mains se crispant contre la peau nue de Kanon, le griffant presque.</p>
<p>« Non, j’aurais dû mourir ! Je me suis aperçu que je ne supportai plus la lumière », haleta Rune avant de se remettre à sangloter.</p>
<p>Kanon baissa des yeux surpris sur le jeune homme dont le dos était désormais secoué par des sanglots incontrôlables.</p>
<p>« Tu ne supportes plus la lumière ? répéta-t-il sur un ton faussement étonné, caressant avec douceur la longue chevelure claire.</p>
<p>– La lumière me brûle, comme elle brulerait un vampire », répondit Rune en tentant de se maîtriser. Il releva le visage, rougi par les larmes. « Mes compagnons se sont mis à me craindre, même Minos et Rhadamanthe. Même si Minos me disait que tout allait bien se passer, je savais que ma fin était proche. Je me suis mis à écrire mes mémoires. » Il s’arrêta, refoulant avec peine son émotion. « Puis Rhadamanthe est venu me chercher… Il m’a dit qu’ils avaient fait un choix, que je devais mourir… J’étais d’accord avec cela. Tout ce dont j’avais besoin, c’était d’un jour supplémentaire pour terminer mes mémoires. Mais il n’a pas voulu… Après, je ne me souviens pas… »</p>
<p>Les larmes se mirent de nouveau à rouler sur son beau visage. Malgré son initiale aversion pour le Spectre, Kanon se sentait touché par ce récit. Il chassa une larme de son pouce, puis une autre, tout en soutenant Rune dont les forces commençaient à décliner.</p>
<p>« Je sais… C’est à ce moment-là que nous sommes arrivés, n&#8217;est-ce pas ?</p>
<p>– Il aurait certainement mieux valu que je meure. » Rune ouvrit grands ses yeux, étincelants comme deux joyaux. « Ma vie n’est qu’un cauchemar… Je n’ai jamais demandé à redevenir humain, et encore moins un vampire ! »</p>
<p>Rune appuya de nouveau son visage contre la poitrine de Kanon et se remit à pleurer, silencieusement. Kanon le laissa faire, continuant à lui prodiguer des caresses et des mots d’encouragement.</p>
<p>« Toi, tu as besoin d’une bonne nuit de sommeil… Mais sache que tu n’es pas en train de te transformer en vampire. On en reparlera demain », murmura-t-il.</p>
<p>  Rune hocha mécaniquement de la tête, amorphe et toujours collé contre Kanon. Le Grec comprit que s’il ne prenait pas les choses en main, ils risquaient de passer la nuit plantés là. Il le prit d’en ses bras et le porta dans la chambre d’à côté. Arrivé prêt du lit, il le remit sur ses jambes et le déshabilla complètement, puis l’étendit sous les draps blancs. À aucun moment, Rune ne protesta, comme s’il avait été privé de volonté.</p>
<p>« Et bien, je n’aurais jamais pensé qu’un jour je te borderai dans un lit… » soupira Kanon en passant une main dans la longue chevelure.</p>
<p>« Pourquoi m’aides-tu alors que tu me détestes ?</p>
<p>– Parce que je suis déjà passé par là », répondit Kanon en s’asseyant à ses côtés. Il se garda bien de relever la dernière partie de la phrase. « Arrête de te poser des questions, Rune, et dors. Tu en as besoin. »</p>
<p>Le Balrog se tourna sur le flanc, quelques mèches claires venant cacher son visage. Il laissa sa tête s’enfoncer dans son oreiller et poussa un long soupire.</p>
<p>« Quelle ironie : l’homme qui m’a jadis terrassé est en train de m’aider. Moi qui pensais que tu abrégerais mes souffrances.</p>
<p>– C’est ce que je suis en train de faire. »</p>
<p>Au grand soulagement de Kanon, Rune n’ajouta rien et finit par fermer les yeux. Le Grec ramassa les vêtements laissés aux pieds du lit : si la tunique était irrattrapable, le pantalon n’avait subi aucun dommage. Il repassa dans l’alcôve pour récupérer ses propres vêtements, puis retourna dans la chambre pour les pendre à un valet. Enfilant un peignoir tiré d’un placard, Kanon entreprit ensuite de vérifier que toutes les issues étaient condamnées, à part celles donnant sur la salle d’eau et le reste des appartements où se trouvaient ses compagnons.</p>
<p>« Voilà une bonne chose de faite ! »</p>
<p>Retournant près du lit, il put constater que Rune était désormais profondément endormi.</p>
<p>« C’est bien ça… Joue à la belle au bois dormant au moins jusqu’à demain matin ! » lança Kanon en s’asseyant sur le siège à côté.  « J’espère juste qu’on n’aura aucun visiteur cette nuit. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« On dirait qu’il s’est calmé », constata le Brésilien lorsque les bruits suspects cessèrent dans la pièce voisine.</p>
<p>« Donc, vous avez pu entrer en contact avec les Spectres, commenta Thétis. Quel est leur état d’esprit ? Sont-ils prêts à coopérer ? Quand pourrais-je les rencontrer ?</p>
<p>– Eh bien… Comment dire ? Il vaut mieux laisser passer la nuit, en espérant qu’elle leur portera conseil. Ils étaient sur le point de s’étriper les uns les autres d&#8217;après ce que nous avons pu constater.</p>
<p>– Je vois. Il est plus que temps de les faire sortir d’ici. Ils doivent commencer à tourner en rond dans ce temple inhospitalier… Il faudra cependant que je les rencontre dès demain matin, pour échafauder un plan d’évasion. Le mieux serait de s’échapper au plus tard la nuit prochaine. Plus nous resterons en ce lieu, plus nous aurons de risques de nous faire repérer par le Sanctuaire Terrestre. Je ne pense pas que les maîtres dudit Sanctuaire se montrent tendres avec nous s&#8217;ils nous coincent…</p>
<p>– J’en doute fort », acquiesça Aldébaran. Il désigna ensuite une autre porte, voisine de celle menant à l’alcôve où s’était engouffré Kanon. « Il y a un petit salon avec ce qu’il faut de triclinium et de coussins. Tu pourras t’y installer pour la nuit. Moi, je reste là pour monter la garde. Au cas où… Tu restes avec moi, Kiki ?</p>
<p>– Bien sûr, répondit le jeune homme.</p>
<p>– Nous ne saurions en effet nous montrer trop prudents », acquiesça Thétis en se dirigeant vers ladite pièce. « Prévenez-moi si vous voyez quoi que ce soit de suspect. Je ne compte pas fermer l’œil tout de suite. »</p>
<hr size="2" noshade="noshade" /> </p>
<ul>
<li><strong>Italie, Venise, 5 juin 2004, 19 h 40 (<em>June 5, 2004, 5 : 40 PM GMT + 2 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Sous-sol du quartier général de l’Escadron de Venise</strong></li>
</ul>
<p>La jeune femme frissonna lorsqu’elle entendit une nouvelle fois cet imperceptible battement d’ailes se rapprocher d’elle avant de mourir à quelques mètres. Agathe ralluma son téléphone portable, s’en servant comme d’une lampe électrique improvisée pour visualiser les environs immédiats. Comme précédemment, son regard ne rencontra que de vieilles pierres, des tombes multiséculaires éventrées ou affaissées sur elles-mêmes, pataugeant dans la boue de la lagune.</p>
<p>Cependant, le doute n’était plus permis pour elle : elle était suivie. Sa gorge se serra d’un cran à l’idée que ses poursuivants ne devaient rien avoir d’humain et au constat que son téléphone portable allait bientôt se trouver à cours de batteries.</p>
<p>« Il faut que j’avance… que je sorte de là… », s’encouragea-t-elle d’une voix voilée par l’angoisse.</p>
<p>Ses mystérieux poursuivants semblèrent en prendre prétexte pour se montrer plus offensifs. Une aile aux plumes tranchantes vint frôler sa joue de si près qu’elle sentit le sang coulé d’une légère entaille. Ce fut pour elle une sorte de déclencheur de panique : Agathe se mit à courir droit devant elle, se rappelant avec plus ou moins de certitude avoir aperçu une porte dans le fond de cette pièce.</p>
<p>« Laissez-moi tranquille ! » hurla-t-elle sans se retourner, des vrombissements menaçants résonnant à ses oreilles tandis que de minuscules ailes s’accrochaient à sa chevelure.</p>
<p>Elle se rua sur la porte, la heurtant presque de plein fouet. Désormais acculée, elle sentit de légères morsures sur ses avant-bras et sur ses épaules, tandis que quelque chose plantait de petites griffes pointues dans son dos pour mieux l’escalader. Elle chercha le loquet à tâtons tout en faisant de grands gestes pour se dépêtrer des créatures qui clairement l’attaquaient. Dans un sursaut de sang-froid, elle réussit à se reculer suffisamment pour entrouvrir la porte et se glisser dans la pièce suivante. Elle referma derrière elle, s&#8217;écartant du bois vermoulu du battant lorsqu’elle entendit des coups et des vociférations parvenant de l’autre côté.</p>
<p>Agathe trembla, rallumant son téléphone portable pour constater qu’elle se trouvait dans une nouvelle chambre funéraire. Et que ses avant-bras étaient tachés de sang, s’échappant des petites morsures créées par de minuscules dents aiguisées.</p>
<p>« Il faut que je sorte de là… vite ! »</p>
<p>Elle se remit à courir, haletante de peur.</p>
<ul>
<li><strong>Palais Visconti</strong></li>
</ul>
<p>Plus déchaîné que jamais, le vampire millénaire se matérialisa dans son atelier secret, ses immenses ailes battant furieusement autour de lui sans considération pour les objets qu’il envoyait ainsi valser. Ses proies s’étaient volatilisées, sans qu’il ne puisse rien faire, alors qu’il se trouvait à quelques mètres d’eux ! Dire qu’iI avait été sur le point d’annihiler les résistances de Bàlint et le forcer à avouer les emplacements des cercueils manquants !</p>
<p>Tout ça à cause de ce maudit Atlante et cette garce de Néréide ! D’un nouveau battement d’ailes, Sylvénius pulvérisa une malheureuse statue, envoyant promener la tête de la Diane chasseresse contre une grande psyché.</p>
<p>La suite ne lui échappa bien entendu pas : il se tourna vers le miroir lorsque celui-ci absorba la tête en marbre, comme s’il l’avalait. Sylvénius s’approcha de lui prudemment, en conservant sa forme primitive qui lui assurait sa pleine puissance, sentant très clairement qu’un pouvoir incommensurable émanait de l’objet.</p>
<p>« Il ne sied pas au digne descendant de Kharna de laisser libre cours à sa colère. Je vous croyais plus maître de vous », gronda une voix caverneuse alors que la surface de la psyché s’embrasa. « De plus, votre échec n’en est pas un : vos deux vampires ont été enlevés par les sbires de l’un de vos alliés. Vous les retrouverez bien vite. »</p>
<p>Sylvénius retroussa ses lèvres, faisant saillir ses canines meurtrières.</p>
<p>« À qui ai-je l’honneur ? Je vous trouve bien renseigné… », demanda-t-il, s’efforçant de contenir le mieux possible son irritation croissante.</p>
<p>« Le nouveau maître des Enfers… qui désire s’entretenir avec le futur maître de cette Terre. Des titres glorieux, certes, mais que nous risquons de devoir préserver contre des ennemis communs puissants. »</p>
<p>Sylvénius plissa ses yeux rouge sang et laissa son corps reprendre sa forme humaine, montrant ainsi sa bonne volonté à écouter les arguments de son incandescent visiteur. Il venait de saisir très clairement l’identité de celui-ci.</p>
<p>« Je suis tout ouïe…</p>
<p>– Vous n’aurez pas à le regretter. Une fois que le Sanctuaire Terrestre et l’Ordre d’Ermengardis auront pleinement compris nos intentions de conquête, ils oublieront leurs querelles passées le temps de faire front contre nous. Ce qui n’est plus qu’une question de jours. Il nous faut faire de même et les devancer pour mieux les écraser.</p>
<p>– C’est-à-dire… ?</p>
<p>– Je sais que vous désirez faire venir vos semblables en ce monde pour le conquérir. Je vous promets tout le soutien nécessaire à vos desseins, vous aiderai à retrouver les pierres ouvrant le passage à votre dimension en échange de votre soutien contre nos ennemis communs. Une fois ceux-ci défaits, nous n’aurons qu’à partager les biens que nous aurons ainsi conquis. »</p>
<p>La voix se tut, un brasier incandescent continuant à illuminer d’un rouge sang le vampire et la pièce. Sylvénius ne répondit pas tout de suite, les yeux rivés sur les flammes, pondérant chaque parole qui venait de lui être dite. Il avait beau être une créature de la nuit, épouser le mal sous toutes ses formes avec un plaisir sadique, il restait tout de même méfiant. Ce n’était pas tous les jours que le diable en personne venait lui proposer de pactiser avec lui, promettant par la même occasion un partage équitable de leurs conquêtes. C’était d’ailleurs surtout l’aspect « équitable » du marché qui le gênait le plus : Lucifer ne devait être cru en aucun cas.</p>
<p>Cependant, le marché était tentant, et le servirait un temps. Sylvénius ne se faisait pourtant aucune illusion sur la façon dont cette entente se terminerait.</p>
<p>« Je pense que vous avez su attiré mon attention sur nos intérêts communs », se contenta-t-il de répondre de façon éludée.</p>
<p>« J’en suis certain. Je vous apporterai les preuves de ma bonne foi très bientôt. »</p>
<p>Ce fut la dernière phrase qui lui parvint avant que le miroir ne reprenne son aspect normal.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>France, Lyon, 5 juin 2004, 19 h 55 (<em>June 5, 2004, 5 : 55 PM GMT + 2 : 00</em>)</strong><strong> </strong></li>
<li><strong>Colline de Fourvière, non loin du théâtre antique</strong><strong> </strong></li>
</ul>
<p>Le soleil dardait encore de ses puissants rayons de soleil, continuant d’accabler les derniers touristes qui quittaient les lieux sous la demande insistante de haut-parleurs. Quelques ronchons protestèrent sur le fait que le site était habituellement ouvert même aux visites nocturnes, ce à quoi le personnel de l’organisation répondait invariablement que c’était une « circonstance exceptionnelle ».</p>
<p><em>« Sans doute du fait du Comte de Grandfort »</em>, songea Shion en observant la foule se disperser avant de reporter son regard sur la troupe composée d’une dizaine d’hommes en treillis. Leur expédition prenait de plus en plus une tournure militaire qui le déconcertait un peu.</p>
<p>Un léger bruit provenant de la poche de sa veste attira son attention. Qui pouvait bien l’appeler à un moment pareil ?</p>
<p>« Allo. Sonam Kalsang à l’appareil », répondit-il. Il avait fini par assimilé le fait de se présenter avec un nom d’emprunt.</p>
<p>« Shion, c’est Saga. J’espère que je ne te dérange pas trop ? »</p>
<p>Le Tibétain ne put s’empêcher d’esquisser un faible sourire : tien, son ancien assassin qui prenait des gants avec lui, comme s’il était encore le Pope.</p>
<p>« Non. Mais au fait, cela t’arrive-t-il de dormir la nuit ? Il est quoi au Japon : deux heures du matin ? s’étonna-t-il.</p>
<p>– Compte tenu des questions qui se pressent dans ma tête, non, j’ai du mal à dormir. Mais peut-être parviendras-tu à me donner des réponses. »</p>
<p>Le sourire de Shion s’effaça immédiatement. La voix de Saga semblait à la fois mystérieuse et grave.</p>
<p>« Il y a un problème avec l’un des nôtres restés au quartier général ?</p>
<p>– Possible… il s’agit d’Angelo. »</p>
<p>La main de Shion se crispa sur le téléphone à cette annonce. Il ne pouvait s’ôter de l’esprit qu’il avait sa part de responsabilités dans la façon dont le Cancer avait mal tourné. Si seulement il avait pu le protéger de Clavénius…</p>
<p>« Dis-moi…</p>
<p>– Aphrodite pense qu’Angelo a été possédé à un moment de sa vie, et que cette possession est sur le point de recommencer. Je le crois aussi. Est-ce que tu sais s’il y a eu des précédents chez les chevaliers du Cancer, et si oui, à quand remontent les premières manifestations psychopathes chez les porteurs de l’armure ? »</p>
<p>Le Bélier resta abasourdi par les questions, ne s’attendant pas à ce que soient abordées de telles hypothèses. Et pourtant, celles-ci lui avaient tourmenté l’esprit plusieurs fois depuis le début du XIXe siècle, jusqu’à la période plus récente où Clavénius avait commencé ses pratiques innommables.</p>
<p>« Vers 1801, ou 1802, le chevalier de l’époque a commencé à développer des comportements anormalement violents, mais heureusement épisodiques. Ceux-ci se sont retrouvés dans les générations suivantes, avec des tendances de plus en plus sadiques et perverses. Je ne suis pas intervenu, je pensais que c’était l’armure qui modifiait ainsi les caractères de ses porteurs successifs. Tout comme les Surplis modifient l’apparence et le caractère de leurs porteurs… »</p>
<p>Il se mordit les lèvres, se sentant plus coupable que jamais. L’intuition lui disait qu’il aurait dû essayer de creuser la question au lieu de laisser les chevaliers du Cancer s’enfoncer dans la violence.</p>
<p>« Et tu n’as pas en tête un événement spécial qui serait survenu à l’un des porteurs, sans doute antérieur à 1801 ou 1802 ? » répliqua Saga.</p>
<p>Le visage au charme vénéneux de Salem apparut soudainement des tréfonds de la mémoire de Shion. Ses actes avaient été cruels, et sa fin pitoyable. Mais sa destinée sortait du lot des autres chevaliers du Cancer.</p>
<p>« Il y a eu Salem, morte en 1744. Elle était la sœur cadette d’Ariadna, chevalier du Cancer décédé durant l’attaque du Sanctuaire par les Spectres en 1743. Elle était une manipulatrice née et n’a pas hésité à me séduire pour camoufler ses méfaits. Je l’ai démasquée sur le tard, apprenant qu’elle avait tué sa propre sœur et éliminé le successeur désigné de l’armure pour s’en emparer. Elle s’est finalement suicidée durant son incarcération.</p>
<p>– Comment a-t-elle mis fin à ses jours ?</p>
<p>– Quelle importance ?</p>
<p>– Cela en a… comment ?</p>
<p>– Elle a retourné les Vagues d’Hadès contre elle. »</p>
<p>Shion arqua un sourcil en entendant vaguement dans le combiné Saga s’écrier : « Ça y est, on la tient ! »</p>
<p>« Que veux-tu dire ?</p>
<p>– Son suicide ne prouve pas que son âme ait effectivement gagné le royaume d’Hadès, n’est-ce pas ? Elle a très bien pu se contenter de devenir un pur esprit, débarrassé de toute enveloppe charnelle. C’est un raisonnement qui se tient, qu’en penses-tu ? »</p>
<p>Shion ne trouva pas la force de répondre sur le coup. L’hypothèse du Gémeau aurait pu lui paraître farfelue s’il n’avait pas déjà été confronté à l’esprit machiavélique de Salem. Ce genre de plan ne pouvait germer que dans un esprit à la fois sadique, masochiste et surtout dérangé.</p>
<p>« Elle a très bien put, en effet… cela expliquerait effectivement bien des choses », répondit-il. Il  était même tenté de répondre : « Hélas ! »</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li> <strong>Japon, Quartier Général de l’Ordre d’Ermengardis, 5 juin 2004, 3h00 (<em>June 5, 2004, 6 :00 PM, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Jardin, non loin du pavillon </strong></li>
</ul>
<p>La découverte qu’il venait de faire n’aurait pas été si grave, Saga aurait presque manifesté de la joie d’avoir percé à jour ce secret plusieurs fois centenaire. Cependant, il était bien trop tôt pour se réjouir : il avait découvert l’existence de ce pur esprit, certes. Il restait à découvrir comment l’abattre, désormais. Mais avant cela, il faudrait également saisir ses motivations : les raisons pour lesquelles elle s’en prenait à Angelo, et surtout, pour qui cette Salem « roulait ». Le Gémeau avait énormément de mal à concevoir que le retour de cet esprit maudit soit une pure coïncidence, et encore moins qu’il soit totalement déconnecté des autres événements qui avaient frappé ses compagnons et lui-même.</p>
<p>« Quoi que tu fasses, Shion, soit très prudent. Si elle est capable de frapper ici, je la crois capable d’agir également en France. Ce genre de créatures n’a que faire des notions d’espace et de temps. Et si comme tu viens de me l’affirmer, tu es lié à sa chute, alors tu dois être sur la liste de ceux dont elle cherche à se venger.</p>
<p>– Je vais faire de mon mieux, répondit Shion. Mais pour l’instant, ma priorité est de découvrir ce qui se cache sous le théâtre romain de Fourvière. Nous descendons sous terre dans quelques minutes.</p>
<p>– Bon courage à toi, Shion. »</p>
<p>Sur ces quelques mots d’encouragement – qui étaient sincères, quoi qu’en pense l&#8217;intéressé –, Saga coupa la conversation téléphonique, puis posa son regard sur la silhouette noire du pavillon. Ses compagnons semblaient être parvenus à trouver le sommeil, puisqu’aucune lumière ne filtrait. À part une seule, d’un bleu des plus lumineux et étranges, provenant de la chambre d’Ambre.</p>
<p>Il s’en étonna un peu, puis revint à son principal sujet de préoccupation : trouver un moyen de débusquer et de mettre hors d’état de nuire cette Salem.</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/12/27/chapitre-42/" target="_self">Chronique XIV: Hostilités (1 /4)</a><!-- /article-content --> – Chronique XIV: Hostilités (3 /4)</p>
<p><!-- /article-content --></p>
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		<title>Japan Expo 2011 &#8211; Japon</title>
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		<pubDate>Sat, 09 Jul 2011 06:34:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Après le cosplay, quelques photos des divers expositions ayant trait au Japon. En commençant par des poupées: Des photos pêle-mêle, prises ça et là au détour des stands&#8230; Et du côté du main stage, il y avait le défilé d&#8217;Aoi Clothing.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Après le cosplay, quelques photos des divers expositions ayant trait au Japon.</p>
<p>En commençant par des poupées:</p>
<p style="text-align: left;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05606.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-652" title="Sakura-chan" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05606-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05610.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-654" title="Poupées japonaises" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05610-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><span id="more-651"></span><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05595.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-655" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05595-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC055961.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-656" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC055961-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05601.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-657" title="&quot;Hajitomi&quot;" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05601-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05604.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-658" title="Pétales de cerisier au vent" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05604-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05608.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-659" title="Fin de la pluie" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05608-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05609.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-660" title="Dit du Genji, Hikari dans sa jeunesse" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05609-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05611.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-661" title="Lune d'un soir de longue attente" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05611-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05613.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-662" title="La princesse Renard, de Mizue" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05613-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05614.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-664" title="Amour fou, de Yuko Kawasaki" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05614-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05620.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-665" title="Sei (Silence)" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05620-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05781.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-667" title="Au parc Heian Koen de Hiroshima" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05781-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05850.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-668" title="Petit garçon" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05850-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05862.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-669" title="Guerriers commandants de la Guerre Civile, du créateur de poupées Ichizô" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05862-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05872.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-670" title="Wakamurasaki" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05872-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05875.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-671" title="Hikaru Genji" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05875-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05880.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-672" title="Wakamurasaki ???" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05880-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05884.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-673" title="Hikaru Genji ???" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05884-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05889.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-674" title="Guerrier de la seconde moitier de Heian (~1185), du créateur Ichizô" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05889-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a>Des photos pêle-mêle, prises ça et là au détour des stands&#8230;</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05707.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-675" title="Kokeshi" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05707-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05708.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-676" title="Maneki neko" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05708-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05901.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-677" title="Des Daruma kitty -_-" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05901-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05905.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-678" title="Préparation d'armure sur la scène &quot;culturelle&quot;" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05905-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05777.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-679" title="Masques japonais au stand de la Fondation du Japon" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05777-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06135.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-680" title="Masques traditionnelles au stand de la Fondation du Japon" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05778-1024x685.jpg" alt="" width="524" height="350" /></a></p>
<p style="text-align: left;">Et du côté du main stage, il y avait le défilé d&#8217;Aoi Clothing.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05970.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-681" title="Aoi clothing 1" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05970-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05974.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-682" title="Aoi clothing 2" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05974-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05978.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-683" title="Aoi clothing 3" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05978-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06016.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-684" title="Aoi clothing 4" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06016-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06022.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-685" title="Aoi clothing 5" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06022-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06027.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-686" title="Aoi clothing 4" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06027-685x1024.jpg" alt="" width="548" height="819" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06029.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-689" title="Défilé Aoi" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06029-1024x685.jpg" alt="" width="553" height="370" /></a></p>
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		<title>Japan Expo 2011 &#8211; Cosplay</title>
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		<pubDate>Wed, 06 Jul 2011 18:50:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Quelques shoot de cosplay pris à l&#8217;édition 2011 de la Japan Expo (cliquez sur les photos pour les voir en plus haute résolution). Et sur le main stage : Avec un invité surprise le dimanche: Alexandre Astier.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;">Quelques shoot de cosplay pris à l&#8217;édition 2011 de la Japan Expo (cliquez sur les photos pour les voir en plus haute résolution).</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC055102.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-601" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC055102-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC055131.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-603" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC055131-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05625.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-604" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05625-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05627.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-605" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05627-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05628.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-606" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05628-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p><span id="more-599"></span></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05633.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-608" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05633-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><img class="aligncenter" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05727-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></p>
<p><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057391.jpg"></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05745.jpg"></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057451.jpg"></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057392.jpg"><img class="size-large wp-image-614  aligncenter" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057392-1024x685.jpg" alt="" width="655" height="438" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057452.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-617" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057452-1024x685.jpg" alt="" width="655" height="438" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05746.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-618" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05746-1024x685.jpg" alt="" width="655" height="438" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05748.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-619" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05748-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05769.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-620" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05769-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057721.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-623" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC057721-1024x685.jpg" alt="" width="655" height="438" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05809.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-624" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05809-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05819.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-626" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05819-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05946.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-627" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05946-1024x685.jpg" alt="" width="655" height="438" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06140.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-629" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06140-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC061431.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-632" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC061431-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06163.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-634" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06154-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /><img class="aligncenter size-large wp-image-643" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06163-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06154.jpg"></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06172.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-635" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06172-685x1024.jpg" alt="" width="617" height="922" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06187.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-636" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06187-1024x685.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a></p>
<p style="text-align: left;">Et sur le main stage :</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05917.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-637" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05917-1024x685.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05918.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-638" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05918-1024x685.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06043_02.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-639" title="DSC06043_02" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06043_02.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06057_02.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-640" title="DSC06057_02" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06057_02.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06124_02.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-641" title="DSC06124_02" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06124_02.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06125_02.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-642" title="DSC06125_02" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC06125_02.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a></p>
<p style="text-align: left;">Avec un invité surprise le dimanche: Alexandre Astier.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05923.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-644" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05923-1024x685.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a><a href="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05925.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-646" title="SONY DSC" src="http://goldsaints.com/chroniques/wp-content/uploads/2011/07/DSC05925-1024x685.jpg" alt="" width="614" height="411" /></a></p>
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		<title>Chronique XIV: Hostilités (1/4)</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Dec 2010 12:19:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 19h00 (June 5, 2004, 4 :00 PM, GMT +3 :00)   Temple d’Élision   Rhadamanthe gronda de frustration lorsque le poing du Taureau frôla un peu trop près son visage. Plus grand et plus fort que lui, il constituait un véritable rempart infranchissable. Il glissa un œil à Kanon et s’aperçut [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 19h00 (<em>June 5, 2004, 4 :00 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Temple d’Élision </strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<p>Rhadamanthe gronda de frustration lorsque le poing du Taureau frôla un peu trop près son visage. Plus grand et plus fort que lui, il constituait un véritable rempart infranchissable. Il glissa un œil à Kanon et s’aperçut qu’il s’était retiré de côté, et tenait toujours Rune dans ses bras. Il se mordit nerveusement les lèvres : le Balrog ne méritait pas d’être capturé par cette bande de soudards d’Athéna. Et d’abord, que faisaient-ils donc ici ?</p>
<p>Tout à ses réflexions, il ne vit pas le géant lui décocher un terrible coup de poing en pleine poitrine, assez violent pour lui couper net la respiration. Il se retrouva à genoux, peinant pour reprendre son souffle. La situation était d’autant plus intolérable qu’il était bien certain qu’en temps ordinaire, revêtu du surplis de la Vouivre et en possession de son cosmos, le Taureau n’aurait pas tenu une minute devant lui.</p>
<p><em>« Maudite sois-tu Perséphone pour m’avoir retiré mes pouvoirs ! »</em></p>
<p>Il se remit péniblement sur ses jambes puis en garde, mais Aldébaran le gratifia d’un nouveau coup de poing qui le renvoya au sol. Il cracha du sang, ajoutant du rouge à son menton déjà repeint avec celui de sa lèvre inférieure fendue.</p>
<p>« Tu jettes l’éponge ou tu veux continuer ? » lui lança le Brésilien sur un ton triomphal.</p>
<p>La fierté de Rhadamanthe le poussait bien évidemment à refuser, mais il se demandait quelle pouvait être l’issue du combat face au colosse. Et il fallait qu’il trouve un moyen de récupérer Rune : il allait avoir besoin de renforts. Le mieux était de les conduire dans leur repaire : les autres Spectres ne manqueraient pas de faire un sort aux deux anciens chevaliers.</p>
<p>« Très bien… Tu as gagné », concéda-t-il. <em>« Pour le moment »,</em> rajouta-t-il mentalement.</p>
<ul>
<li><strong>Dans ledit repaire</strong></li>
</ul>
<p>Sylphide balaya d’un geste rageur la goutte de sang qui perlait à sa lèvre inférieure, là où il s’était mordu par inadvertance en serrant trop fort les dents. Il se redressa lentement, forçant sa respiration à redevenir normale, tout en fixant avec intensité le Garuda. Jamais dans sa vie n’avait-il senti une telle haine envers le Juge, sentiment d’autant plus présent que le Basilic estimait le moment mal choisi pour se battre.</p>
<p>« Quelque part, votre comportement ne m’étonne qu’à moitié… Depuis le début de nos malheurs ici, vous vous comportez comme si vous étiez encore aux Enfers, en pleine possession de vos pouvoirs. Ouvrez les yeux : ce n’est plus le cas ! siffla-t-il.</p>
<p>– Si j’étais toi, Basilic, je n’aggraverais pas mon cas et je la bouclerais… après m’avoir présenté des excuses, bien sûr », rétorqua le Garuda en l’observant d’un air prédateur.</p>
<p>Le jeune Spectre avait bien compris les velléités d’Éaque : il voulait juste laisser sa violence s’exprimer, et rien d’autre. Lui présenter des excuses ne servirait à rien, sinon s’offrir pieds et poings liés au Garuda. Sylphide n’avait nullement l’intention de commettre cette erreur, ni de capituler devant son adversaire. Il ne savait pas trop comment Rhadamanthe le prendrait en apprenant que son subordonné avait porté la main sur un Juge, mais il estimait qu’il avait le droit de défendre son honneur.</p>
<p>« Je n’ai pas l’intention de m’incliner devant vous, Juge Éaque. Rien dans votre comportement ou vos paroles ne me pousse au respect. Depuis le début, vous jouer contre votre propre camp en semant la zizanie. Si je dois me battre, je me battrai ! »</p>
<p>Sylphide appuya ses paroles en jetant un air de défi au Népalais.<span id="more-574"></span></p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Éaque plissa les yeux, observant avec un agacement grandissant Sylphide. Pour qui se prenait-il ? Comment osait-il lui parler de la sorte, ce simple petit Spectre ! Il avait toujours considéré que Rhadamanthe avait eu tort d’accorder une telle position dans sa hiérarchie à ce petit serpent prêt à mordre en permanence. Il était temps de réparer cette erreur : Éaque se promit d’amocher bien comme il faut le Basilic, laissant le coup de grâce à Rhadamanthe. Il était tout à fait certain que la Vouivre traiterait avec la plus grande sévérité ce crime de lès-Juge.</p>
<p>« Je vais te faire regretter ton insubordination, petite couleuvre », siffla-t-il en allongeant le bras pour agripper Sylphide par le cou.</p>
<p>Il ne retint que du vent, le jeune homme ayant bondi de côté avec souplesse, pour venir se positionner sur sa droite. Légèrement désarçonné, le Garuda baissa sa garde quelques secondes, laissant à Sylphide l’opportunité de lui décocher un coup de poing en pleine mâchoire. Éaque recula d’un pas sous l’impact, alors qu’une goutte de sang coula de la commissure de ses lèvres.</p>
<p>« Petit morveux, je vais te faire payer très cher ce geste », gronda-t-il avant de répondre par la même violence à son adversaire.</p>
<p>Il parvint à se saisir du poing du Spectre avant que celui-ci ne l’atteigne, et le retourna dans le but évident de le lui briser, sans toutefois à y arriver. Furieux, il attrapa le Basilic à bras le corps, pour le plaquer brutalement à plat contre la table, posant son coude contre la gorge de celui-ci.</p>
<p>Éaque pesa de tout son poids sur le jeune homme, plongeant avec délectation son regard dans celui trouble de Sylphide. Il adorait ces moments là où il voyait la conscience de sa victime vaciller en même temps que ses forces et sa vie l’abandonnaient.</p>
<p>« Tu ne te ventes plus, à ce qu’on dirait… » ricana-t-il.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Valentine serra les poings pour ne pas se précipiter sur le Garuda et lui sauter dessus pour qu’il lâche prise sur Sylphide. Il voyait les paupières du Basilic commencer à papillonner, preuve qu’il perdait doucement conscience. Jusqu’où le Garuda comptait-il aller ? Sa mise à mort ? Certes, Sylphide se rendait coupable d’un crime grave en s’attaquant à un Juge, mais si la sentence devait être exécutée, le bourreau ne pouvait être que Rhadamanthe, et personne d’autre.</p>
<p>Et lui, que devait-il faire ? Assister impuissant à l’agonie de son camarade ? Ou devait-il commettre lui aussi un acte d&#8217;insubordination en secourant Sylphide ? Un véritable conflit intérieur se déclencha dans son esprit, opposant l’homme qui voyait son meilleur ami en train de suffoquer et le Spectre qui devait respecter le protocole des Enfers. Il resta paralysé, ne sachant que faire, priant pour que Minos revienne dans la pièce et stoppe le Garuda avant qu’il ne soit trop tard.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Minos s’approcha de la porte tout en gardant un œil discret sur le terrain des affrontements entre Éaque et Sylphide. Il toqua sur le panneau en bois et tendit l’oreille : comme il le craignait, aucun son de voix ne filtra, ni aucun bruit. Il toqua de nouveau, s’attendant bien sûr au même résultat, puis se décida à pousser la porte.</p>
<p>Vide, la chambre était vide comme de bien entendu. La rage bouilla dans ses veines lorsqu’il comprit qu’Éaque avait fini par mettre ses menaces à exécution. Le Griffon n’entendait cependant pas le laisser faire aussi facilement. La vision obscurcie par la colère, il ressortit dans le couloir et se dirigea à grands pas vers la salle principale. Ses yeux s’agrandir d’une surprise non feinte en découvrant le Garuda en train tout bonnement d’étouffer le Basilic.</p>
<p>Il comprit alors combien Éaque avait dépassé les limites de l’acceptable. Jusque-là, il s’était contrôlé tant bien que mal, mais cette fois-ci, il avait perdu les rênes de la raison.</p>
<p>« Arrête cela tout de suite ! »</p>
<p>Avant même qu’Éaque n’ait le temps de réagir, Minos le saisit par les épaules et l&#8217;écarta sans ménagement afin de l’éloigner de sa malheureuse victime. La gorge enfin libérée de son étau, Sylphide toussa violemment, incapable de se relever de lui-même. Le Griffon l’attrapa par la taille et les épaules et le mit debout, le poussant dans les bras de Valentine.</p>
<p>« Occupe-toi de lui, ordonna-t-il avant de se retourner sur l’autre Juge. Après Rune, maintenant tu t’en prends à Sylphide. Quel est donc ton problème, Éaque ? Et tu vas me faire le plaisir de me dire où est Rune ! »</p>
<ul>
<li><strong>Sous le temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Bàlint essayait tant bien que mal de continuer à mettre un pied devant l’autre, trébuchant à la plus petite pierre émergeant du sol ou au moindre dénivellement de terrain. Il aurait déjà atterri sur les genoux si Ishara ne lui servait pas d’appui de son frêle corps.</p>
<p>« Je suis navré… que cela tourne ainsi », murmura-t-il, soudainement honteux de la situation de fuyards dans laquelle ils se trouvaient.</p>
<p>« Ce n’est pas grave… il faut que tu tiennes encore un peu, et nous serons bientôt de nouveau dans le temple d’Élision », répondit la Babylonienne en s’arcboutant une fois de plus pour éviter qu’ils ne finissent tous les deux au sol.</p>
<p>Le vampire eut un sourire amer en songeant à toutes les misères qu’il avait pu faire subir à Ishara, s’étonnant que celle-ci ne cherchât même pas à lui faire des reproches. Il était vrai qu’ils avaient tous les deux « tiré sur la corde » en fricotant avec des divinités. Ou peut-être se concentrait-elle simplement sur le chemin : il fallait bien l’avouer, ils étaient un peu perdus dans ce dédale rocheux.</p>
<p>Justement, à la croisée de deux larges boyaux, ils entrevirent une légère lumière filtrant entre les anfractuosités du mur ocre roux. Bàlint stoppa immédiatement, les sens en alerte.</p>
<p>« Attends, j’ai l’impression que nous faisons fausse route… les roches n’ont jamais été de cette couleur, remarqua-t-il.</p>
<p>– Je dois t’avouer… je crois… que nous sommes perdus », lâcha Ishara d’une voix fatiguée.</p>
<p>Selon toute évidence, elle aussi commençait à atteindre les limites de ses forces. Il fit des efforts pour libérer un peu de son poids, puis la cala contre le mur rocheux derrière eux, loin de la lumière diffuse qui s’infiltrait.</p>
<p>« Écoute, voilà ce que nous allons faire : nous allons rester ici jusqu’à ce que la nuit tombe. Après, nous sortirons pour jeter un coup d’œil où nous sommes. Inutile de risquer de nous brûler plus que nous le sommes déjà : mieux vaut nous reposer un peu.</p>
<p>– Mais Sylvenius… il est après nous. »</p>
<p>Bàlint passa une main sur le visage effrayé de la Babylonienne en signe d’apaisement.</p>
<p>« Tu as vu comme moi le jeune chevalier. Je suis certain qu’il parviendra à empêcher Sylvenius de nous atteindre, assura-t-il.</p>
<p>– Si tu le dis…</p>
<p>– J’en suis certain…</p>
<p>– Bien, je te … Bàlint ! Attention derrière toi ! »</p>
<p>Le hurlement d’Ishara fut des plus soudains, forçant le vampire à se retourner si vite qu’il manqua de choir au sol. Tout ce qu’il aperçut fut trois hommes vêtus de noir, dont l’un lui porta un violent coup de torche sur l’occipital. En temps normal, il aurait esquivé, ou même frappé, aurait à peine cillé sous la douleur. Mais il se retrouva à genoux, totalement hébété, peinant à garder cette position soumise et à ne pas s’étaler complètement. Tout ce qu’il comprit, c’était qu’il était attaqué, qu’Ishara s’était penché sur lui et lui criait quelque chose. Puis ce fut le noir complet : on venait de l&#8217;atteindre de nouveau à la tête, lui donnant son compte.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Le meneur de ce petit commando contempla avec satisfaction les deux corps inertes une fois que la femme vampire fut elle aussi envoyée au tapis.</p>
<p>« Bien, c’est Nikos qui avait être contente… on dirait que nous venons de prendre livraison de notre commande », ricana-t-il avant de faire un geste à ses hommes tout en remettant une espèce de casque de motard sur sa tête. « Allez, on les emballe et on les lui ramène. »</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général de l’Ordre d’Ermengardis, 5 juin 2004, 1h15 <em>(June 5, 2004, 4 :15PM, GMT+ 9 :00)</em></strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Chambre de Saga</strong></li>
</ul>
<p>L’ancien Gémeau achevait de terminer sa valise, tout en continuant à retourner dans sa tête diverses hypothèses suite à la conversation avec Milo et Aphrodite. S’il n’était pas très convaincu par les dires de Milo concernant le Français, il prenait beaucoup plus au sérieux les allégations du Suédois. Lui-même s’était longtemps posé des questions quant à l’origine de la perversité de celui qui se faisait appeler Masque de Mort, même si son manque d’humanité lui avait servi dans le temps. Lorsque le Cancer était redevenu Angelo, Saga avait soupçonné que l’Italien n’était pas né avec une âme de tueur sanguinaire : il l’était devenu, mais pas forcément qu’à cause de mauvais traitements. Il y avait sans doute autre chose…un phénomène qui l’avait amené à dérailler.</p>
<p>« Mais quoi ? »</p>
<p>Son regard se posa sur le téléphone près de son lit. Une personne en particulier pouvait connaître la vérité, ou avoir une piste pour l’atteindre : Shion, qui avait été le témoin des premiers incidents avec les porteurs de l’armure du Cancer. Il se saisit du combiné, mais le reposa aussitôt lorsqu’un coup sur sa porte retentit.</p>
<p>« Entrez ! » répondit-il, intrigué de savoir qui venait se présenter à lui si tard.</p>
<p>Il arqua un sourcil lorsque la porte s’ouvrit sur l’objet de ses réflexions, tirant derrière lui Aphrodite.</p>
<p>« Je peux vous être utile ? demanda-t-il.</p>
<p>– Oui, j’ai deux mots à te dire sur ma pseudo dépression ou possession, comme notre cher poiscaille n’arrête pas de te rabattre les oreilles. Sauf que ladite poiscaille devrait arrêter de prendre des substances illicites au lieu de raconter n’importe quoi ! »</p>
<p>Saga ne broncha pas, mais trouva immédiatement la hargne et l’excitation de l’Italien… étranges. Comme si Angelo cherchait à nouveau rentrer dans la peau de Masque de Mort sans vraiment y parvenir.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Aphrodite se dégagea sans ménagement de l’emprise de l’Italien.</p>
<p>« Cesse de jouer la comédie, Angelo ! Je sais ce que j’ai vu et ressenti : un être surnaturel m’a agressé dans le couloir, et dans le but bien précis de m’arracher les preuves que j’avais découvertes sur son existence. Voilà tout ! » s’écria-t-il avec un air de petit coq en colère.</p>
<p>Il croisa les bras sur sa poitrine avant d’asséner le plus sévèrement possible :</p>
<p>« Je suis persuadé que tu sais très bien ce qu’il se passe sous ce toit, et plus particulièrement, près de tes appartements… Parce que la séquence de la vidéo de surveillance que cette créature m’a soutirée a été prise devant la porte de ta chambre ! » ajouta-t-il.</p>
<p>Le Suédois se tourna alors vers le Grec, qui observait sans mot dire la « querelle » entre ses deux anciens assassins.</p>
<p>« Saga, il y a quelque chose qui se promène dans les murs de ce Pavillon ! »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Saga leva une main en direction d’Aphrodite, pour l’inciter à se calmer. Non pas qu’il mettait en doute sa parole, mais il aurait préféré que le Suédois lui fasse cette révélation de façon plus confidentielle. Si effectivement une entité se terrait dans ces murs, elle était potentiellement en train de les écouter. Il allait falloir donc ruser.</p>
<p>« Il est tard, je ne suis pas d’humeur à vous écouter vous écharper comme deux gamins se disputant des billes dans une cour de récréation. Exposez-moi les faits, rien que les faits !</p>
<p>– C’est ce que je viens de faire ! protesta Aphrodite.</p>
<p>– Je parle des vrais faits, et non d’affabulations de cet acabit », rétorqua le Grec d’une voix tranchante.</p>
<p>Aphrodite recula en le dévisageant, avec un air à la fois désespéré et outré.</p>
<p>« Mais… »</p>
<p>Le Suédois s’interrompit lorsqu’un applaudissement lentement cadencé résonna à côté de lui. Angelo lui jeta un regard amusé accompagné d’un sourire narquois, puis retourna son attention sur Saga.</p>
<p>« Je suis heureux de voir qu’il y a au moins ici quelqu’un qui a gardé toute sa tête ! » se félicita Angelo en cessant ses agaçants applaudissements.</p>
<p>Le Grec lui en fut reconnaissant, car le bruit, tout comme l’attitude de l’Italien, commençait à lui taper sur le système.</p>
<p>« Et toi, qu’as-tu donc à me dire pour justifier ton comportement dépressif à la limite de l’autisme de ces derniers jours ? » demanda-t-il.</p>
<p>Il savait déjà qu’Angelo allait mentir.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>L’Italien subodorait que Saga ne mordait pas parfaitement à l’hameçon. Ce n’était pas étonnant du reste : il avait travaillé trop longtemps pour l’usurpateur pour que celui-ci ne le connaisse que trop bien. Il allait devoir être convaincant, et éviter de se trahir.</p>
<p>« Saga, j’ai subi une possession par Lilith. Essaie un peu de t’imaginer avec la favorite de Lucifer investissant ton corps et ton esprit, et on verra si tu seras de bonne humeur après cela ! » rétorqua-t-il, appuyant son assertion par de grands gestes.</p>
<p>Il se tut, observant avec attention la moindre expression de visage, le plus petit froncement de sourcils de la part de Saga qui montrerait qu’il doutait de lui.</p>
<p>« Ne me dis pas qu’il faut que je te fasse un dessin quant à ce qu’on peut ressentir après une possession… »</p>
<p>La phrase traîtresse par excellence : la schizophrénie de Saga avait été très proche d’une possession.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Aphrodite était légèrement écœuré par le tour que prenait la discussion. Saga ne le croyait visiblement pas et semblait appuyer les dires d’Angelo. Pourtant, cela crevait les yeux que l’Italien jouait la comédie pour cacher l’existence de la créature.</p>
<p>« Non Angelo, tu n’en auras pas besoin. Retourne dans ta chambre et prépare ta valise si ce n’est pas déjà fait, l’enjoignit Saga.</p>
<p>– À la bonne heure ! »</p>
<p>Aphrodite prit un air de chien battu en voyant l’Italien se retirer avec une morgue satisfaite. Il soupira et allait quitter également les lieux lorsque Saga l’appela.</p>
<p>« Non, pas toi, Aphrodite… J’ai deux mots à te dire… »</p>
<p>Le Suédois se sentit bouillir de rage, s’attendant à recevoir un sermon mémorable sur le comportement rationnel que devait adopter chaque ancien chevalier. Ce que ne manqua pas de faire Saga, qui se lança dans un discours lénifiant tout en griffonnant discrètement quelques mots sur un bout de papier, qu’il plia ensuite en huit.</p>
<p>« En conclusion, Aphrodite, si j’entends encore une fois des suspicions de drogue ou d’abus en tout genre te concernant, je te suspends ! » annonça-t-il en lui glissant le mot dans la poche arrière de son pantalon. « Je n’oublie pas ta petite comédie avec les médicaments il y a quelques mois… Maintenant, file faire ta valise ! » ajouta-t-il en pointant le couloir.</p>
<p>Le Suédois acquiesça en silence, comprenant que Saga jouait lui aussi la comédie.</p>
<p>Il courut jusqu’à sa chambre et s’y enferma à double tour, avant de tirer le papier de sa poche.</p>
<p><em>« Je te crois. Angelo essaie de nous bluffer, mais je ne comprends pas pourquoi. Garde-le discrètement à l’œil. Mais fais attention : la créature doit certainement nous observer. Il faut limiter toute communication verbale pour ne pas nous faire démasquer »,</em> lut-il silencieusement.</p>
<p>Il rangea le message dans sa poche et entreprit de faire sa valise. Pour jouer le jeu.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Saga attendit quelques minutes après le départ d’Aphrodite pour se saisir de son téléphone portable et sortir de sa chambre.</p>
<p>Avec un peu de chance, il serait à l’abri des yeux invisibles dans le jardin, et pourrait poser ses questions à Shion.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 1h30 (June 5, 2004, 4 :30 PM, GMT +3 :00)</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Sous le Temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<p>Kiki observait toujours le sorcier à travers le mur translucide qu’il avait créé. Plus encore qu’auparavant, il se tenait sur ses gardes, se demandant quel coup tordu le vampire millénaire allait lui faire. Depuis quelques minutes, son prisonnier avait retrouvé une apparence humaine, et le toisait calmement, dans une posture absolument inoffensive. Cela rendait la situation des plus stressantes.</p>
<p>« Cela a dû être dur de vivre au Sanctuaire, sans ton maître, n’est-ce pas ? demanda soudain le vampire.</p>
<p>– Quoi ?</p>
<p>– Surtout pour un gamin comme toi… tu avais quel âge lorsqu’il est mort ? Six ans… non ? »</p>
<p>L’espion écarquilla les yeux, se demandant bien comment le sorcier pouvait connaître ce détail. Il se rappela alors l’une des caractéristiques présumées des buveurs de sang : leur capacité à lire les pensées des mortels. Normalement, ses barrières mentales, au-dessus de la moyenne, devaient lui permettre de garder les siennes hors d’atteinte du vampire. Il fallait croire que Sylvenius était beaucoup plus puissant qu’il n’y paraissait.</p>
<p>« Vous lisez dans mon esprit, c’est cela ?</p>
<p>– Comme dans un livre ouvert, je dois dire. Mais on ne peut pas te reprocher de ne pas exploiter tes dons à leur juste puissance. Tu n’as jamais eu le temps de les perfectionner avec ton maître… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Comment as-tu réussi à survivre dans ce Sanctuaire, d’ailleurs ? Et pourquoi caches-tu ton identité ? » poursuivit Sylvenius.</p>
<p>Il esquissa un sourire malveillant en lisant dans l’esprit du rouquin le trouble que ses paroles engendraient. Imperceptiblement, la solidité du mur de cristal commençait à s’effriter.</p>
<p>« Oh, je vois…Tu as essayé de t’enfuir du Sanctuaire lorsque tu avais quatorze ans. Et en guise de punition, tu as été condamné à mort, par noyade… »</p>
<p>Une fois de plus, sa remarque fit mouche : le jeune Atlante ne put cacher sa surprise, se déconcentrant un peu plus. Encore quelques révélations du même genre, il serait définitivement déstabilisé et Sylvenius serait en mesure de percer ses défenses. Il ne lui ferait évidemment pas de cadeau : d’ailleurs, il repartirait peut-être avec le prodige sous le bras. On ne savait jamais : un Atlante avec des capacités psychiques de la sorte, cela pouvait être utile, même si lesdits pouvoirs avaient besoin d’être perfectionnés.</p>
<p>« Oh, je vois… Tu as été enfermé dans un puits sans issues, qui a été inondé. Mais quelqu’un est intervenu, et pas n’importe qui, n’est-ce pas ? poursuivit-il avec un demi-sourire. La déesse Athéna en personne… Elle t’a fait échapper du piège où tu étais enfermé, en toute clandestinité. Pour ne pas la mettre en difficulté envers le Sanctuaire Terrestre, tu as alors décidé de porter un masque et de changer d’identité, abandonnant tout espoir de t’enfuir pour servir celle qui t’a sauvé. »</p>
<p>Une fois de plus, sa remarque fit mouche, et la barrière faiblit de nouveau, conséquemment cette fois-ci.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Le trouble de Kiki ne fit que s’accroître alors que le sorcier lui exposa les faits que seuls lui-même et la déesse connaissaient. Il n’avait pas soupçonné que Sylvenius puisse être aussi puissant, lisant librement dans son esprit. Le jeune Atlante s’était jugé capable de le tenir facilement en respect : cette certitude était en train de s’effondrer à mesure que les mots coulaient de la bouche du vampire.</p>
<p>« Ne regrettes-tu pas ta décision ? J’ai comme l’impression que tu n’as toujours pas renoncé à quitter ces lieux et à te ranger plus activement du côté de l’Ordre d’Ermengardis… »</p>
<p>Non, Sylvenius ne pouvait pas à ce point deviner ses pensées les plus intimes !</p>
<p>« Je vais même t’expliquer les vraies raisons qui t’ont poussée à t’intéresser si étroitement à Bàlint, à Aiolos et aux Spectres, les ennemis les plus mortels de ta déesse, si je puis me permettre le jeu de mots. Non par altruisme, jeune homme, mais par pur égoïsme. Pour eux, ces hommes sont la garantie que ta route croisera celle des envoyés de l’Ordre. Et qu’ils t’aideront à changer cette vie dont le cours est en train de t’exaspérer. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Sylvenius avait assené cette dernière vérité d’un ton légèrement impatient. Il sentait les présences d’Ishara et Bàlint décroître progressivement, comme s’ils s’éloignaient de ce lieu. Or il n’avait aucunement l’intention de les laisser s’échapper. Sa manœuvre porta heureusement ses fruits, la confusion qui envahit l’esprit de l’espion Atlante abattant la résistance du mur de cristal.</p>
<p>« Bien, où en étions-nous déjà ? » siffla-t-il en se libérant de sa prison invisible, puis en se transformant de nouveau en redoutable prédateur, ailes meurtrières prêtes à frapper son opposant.</p>
<p>Sa joie fut de courte durée, et son cri guerrier se mua en plainte de douleur lorsque ses membranes furent déchirées par des objets contondants aussi tranchants que des poignards.</p>
<p>Il se retourna sur le fauteur de trouble, lui lançant un regard enragé. Femelle ou pas, il se montrerait sans pitié avec cet adversaire… quoique… le jeu n’en valait plus vraiment la chandelle. Cette fois-ci, la présence d’Ishara et Bàlint n’était absolument plus perceptible. Livrer un combat contre cette femme qui projetait des morceaux de corail n’était absolument pas nécessaire.</p>
<p>« Je vous laisse entre gens de mauvaise compagnie… J’ai à faire, ailleurs », lâcha-t-il avec une pointe d’agacement dans la voix.</p>
<p>Où étaient donc passées ses proies ?!</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Reste ici et viens te battre, lâche ! » rugit Thétis en lançant de nouveau une vague de corail sur le vampire.</p>
<p>Peine perdue : celui-ci recula contre la paroi rocheuse pour se fondre dans celle-ci, ignorant complètement les pics orangés qui vinrent se ficher autour de lui.</p>
<p>« L’enfoiré ! » jura-t-elle avant de se tourner vers l’Atlante. « C’était très stupide ce que tu as fait… Nous n’aurions jamais dû nous séparer, reprocha-t-elle.</p>
<p>– Sylvenius avait coincé les deux vampires. Je n’avais pas d’autres choix que de me téléporter pour le stopper », rétorqua Kiki.</p>
<p>Certes, elle ne pouvait pas lui reprocher de s’être porté au secours de Bàlint et Ishara. Cependant, il s’était révélé impulsif et imprudent, ce qui était fâcheux compte tenu de sa relative inexpérience. Thétis n’était pas intervenue tout de suite dans l&#8217;accrochage : elle avait pris le soin d’observer l’un et l’autre combattant. Non seulement elle avait pu apprendre le fin mot de l’histoire concernant l’existence de « Darius » mais avait pu vérifier que Sylvenius était un redoutable manipulateur. À méditer pour une prochaine confrontation.</p>
<p>« Bien… et où sont-ils maintenant ? demanda-t-elle.</p>
<p>– Je leur ai demandé de retourner au Temple d’Élision. J’espère que c’est ce qu’ils feront. »</p>
<p>Thétis lâcha un profond soupire : il était plus que hasardeux de compter sur la bonne volonté des deux vampires de se prendre d’eux-mêmes aux filets de l’Ordre.</p>
<p>« J’espère que c’est ce qu’ils feront… Retournons au temple, en espérant que nous les retrouverons là-bas. Et puis j’aimerais bien savoir si Kanon et Aldébaran ont pu rentrer en contact avec les Spectres. »</p>
<p><em>« Et s’ils ne sont pas entretués »,</em> ajouta-t-elle pour elle-même.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général de l’Ordre d’Ermengardis, 5 juin 2004, 1h30 (June 5, 2004, 4 :30 PM, GMT +9 :00)</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Chambre de Camus</strong></li>
</ul>
<p>Assis dans un fauteuil près de la fenêtre, le Français était aussi figé qu’une statue, seuls ses battements de cils venant apporter la confirmation qu’il y avait bien de la vie en lui. Son immobilité cachait parfaitement le chaos qui agitait son esprit suite à ses récentes découvertes. Camus n’arrivait cependant pas à cerner quel événement recelait la plus grande gravité : le fait que son âme ce soit fondue avec celle de Gàbor, ou le fait qu’Ambre soit une traitresse… Et que devait-il faire face à cela : essayer de résoudre les problèmes de lui-même, ou rechercher une aide auprès de ses compagnons ?</p>
<p>Il fut tiré de sa réflexion par des coups donnés contre sa porte. Quelqu’un toquait. Il grimaça : ce n’était pas le meilleur moment de le déranger.</p>
<p>« Qui est là ? répondit-il avec agacement.</p>
<p>– C’est moi. »</p>
<p>La voix de Milo… Camus savait que le Grec devait s’inquiéter pour lui, mais il n’était pas exactement la personne qu’il voulait voir pour l’instant. Milo le connaissait par cœur : il ne mettrait guère de temps à cerner que quelque chose n’allait pas bien.</p>
<p>« Ouvre, Camus. Il faut que nous parlions. »</p>
<p>Le Français poussa un long soupire avant de se rendre à l’évidence : il n’allait pas pouvoir s’affranchir d’une bonne séance d’interrogatoire de la part du Grec. Refuser de lui ouvrir ne ferait que reculer l’échéance pour mieux sauter.</p>
<p>« Entre… c’est ouvert. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Milo ne put s’empêcher de froncer franchement les sourcils en pénétrant dans la pièce, complètement plongée dans l’obscurité.</p>
<p>« Je peux savoir à quoi tu joues exactement ? » demanda-t-il sur le ton du reproche tout en appuyant sur l’interrupteur pour éclairer la chambre.</p>
<p>Il fut tout de même surpris de voir Camus se protéger les yeux lorsque le lustre s’alluma, comme si la lumière l’agressait. Et pourtant, elle n’était pas si violente que cela.</p>
<p>« Ne me dis pas que tu cherches à parfaire ta connaissance des vampires en jouant à te prendre pour l’un d’eux et vivre dans l’obscurité », railla-t-il.</p>
<p>Son petit sourire provocateur s’évanouit dès le moment où il aperçut un air malheureux se peindre sur le visage du Français.</p>
<p>« Que se passe-t-il ? Je sais très bien qu’il y a quelque chose qui cloche pour toi ces derniers jours », ajouta-t-il.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Camus baissa la tête, conscient qu’il venait de se trahir en quelques minutes. Mais la remarque de Milo l’avait ébranlé : il ne jouait pas à se prendre pour un vampire, l’âme de l’un d’eux était vissée à son corps. En fut pour preuve l’irritation que les questions de Milo firent naître, d’abord légère puis plus violente. Comme tout être de la nuit, Gàbor était doté d’une fureur latente qui ne demandait qu’à s’exprimer à la moindre contrariété. Celle-ci coulait désormais dans ses veines, menaçant de lui faire perdre son légendaire calme, comme si la voix du Magyar lui susurrait à l’oreille sa conduite.</p>
<p>Il fallait qu’il se reprenne et cache ce fait à Milo, mais également à ses compagnons, le temps qu’il trouve le moyen de dompter cette nouvelle nature. Cependant, il devait d’abord s’occuper de l’autre problème.</p>
<p>« Et bien… il se pourrait que j’aie appris des choses plutôt désagréables au sujet d’Ambre », se décida-t-il à répondre.</p>
<p>Les yeux du Grec brillèrent d’intérêt alors que son regard se riva au sien.</p>
<p>« Comme quoi ? »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« J’ai découvert qu’elle porte un tatouage particulier sur le sein gauche : les deux MM de la Milice Noire, représentant son <em>moto</em>. <em>Mémento Mori</em>, souviens-toi que tu n’es que poussière… »</p>
<p>Milo écarquilla les yeux tout en essayant d’assimiler du mieux possible cette information pour le moins surprenante. La plus grande question étant comment il connaissait le tatouage de la Milice et sa signification. Euh, minute… comment Camus était-il parvenu à voir qu’elle en avait un sur le sein gauche ?</p>
<p>Il finit par jeter un regard interloqué au Français, la seule explication qu’il trouva étant que celui-ci n’avait pas mis à nu que son tatouage chez Ambre.</p>
<p>« Dis-moi… par hasard, est-ce que tu n’aurais pas… couché avec elle ? » lui demanda-t-il pour vérification.</p>
<p>Le regard que lui lança Camus lui indiqua qu’il n’y avait pas trop d’illusions à se faire quant au moyen employé. D’un autre côté, il avait été très clair que les deux jeunes gens se plaisaient, cela devait arriver à un moment ou à un autre. L’aveu était juste… étrange à entendre.</p>
<p>« Bien, d’accord… tu es majeur et vacciné après tout. Bref, selon toi, elle porte un tatouage de la Milice Noire. Penses-tu qu’il y a des chances que ce ne soit qu’une coïncidence ? C’est un peu léger tout de même, comme accusation… » Le Grec secoua la tête en réalisant un peu plus devant quel problème ils allaient devoir faire face. « Je suis plutôt du genre à foncer dans le tas d’habitude, mais là, je me vois mal aller expliquer à Eleny ou James qu’Ambre, l’un de leurs fidèles lieutenants, n’est qu’une traitresse. Ou alors, il faudra apporter une preuve… plus qu’un tatouage. Tout le monde a le droit de porter un tatouage, tout de même… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Tu ne comprends pas, Milo. Il n’y a pas de coïncidence possible ! Elle fait partie de la Milice », s’écria Camus.</p>
<p>Il se tut, réalisant qu’il élevait la voix bien plus fort que d’habitude, et que le ton était carrément agressif, bien plus que celui employé quelques mois auparavant, lorsque son passif avec Milo exacerbait sa rancune. Gàbor était en train de lui dicter sa conduite.</p>
<p>« Inutile de t’énerver, Camus. Que te prend-il donc ? s’étonna le Scorpion. Quand je disais que tu n’étais pas toi-même ces derniers temps…</p>
<p>– Je suis juste fatigué, Milo. Il est déjà tard dans la nuit et je viens de découvrir quelque chose qui me déplaît fortement. J’ai tout de même des raisons de perdre mon calme, s’insurgea le Verseau.</p>
<p>– Sauf que perdre ton calme n’est pas dans ta ligne de conduite habituelle », rétorqua Milo.</p>
<p>Camus soupira d’irritation : il le savait bien que tôt ou tard, son vieil ami lui ferait cette remarque. À présent, il n’avait qu’une envie : qu’il s’en aille !</p>
<p>« Écoute, je vois bien que tu ne crois pas un mot de ce que je te dis. Fort bien. Maintenant, sors et laisse-moi faire ma valise ! »</p>
<p>Et il lui montra la sortie d’un ample geste de la main.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Milo fronça les sourcils, à la fois choqué et vexé de se faire mettre à la porte de la sorte. Cela ne ressemblait absolument pas à Camus de se montrer presque agressif et grossier avec autrui. A fortiori avec lui, en tout cas pas depuis leur réconciliation. Quant à ses accusations contre Ambre, il les trouvait totalement édifiantes.</p>
<p>« Tu me diras ce que tu voudras, je reste bien persuader que tu marches à côté de tes pompes. En tout cas, je vais t’avoir à l’œil, Camus », lâcha-t-il entre ses dents.</p>
<p>Il sortit en feignant d’ignorer son ami, mais ne put retenir un grondement de frustration lorsque la porte claqua dans son dos.</p>
<p>« Tout va bien, hein… ? Mon œil, oui ! »</p>
<ul>
<li><strong>Chambre de Shina</strong></li>
</ul>
<p>Les meilleures choses avaient une fin. En tout cas pour la soirée, qui empiétait généreusement sur le jour suivant. Après avoir longtemps erré ensemble dans les jardins, Shina et Shura s’étaient enfin résignés à prendre le chemin du retour vers le pavillon Komokuten. Le silence avait été plus de mise entre eux : non pas qu’ils soient fâchés, bien au contraire… Ils n’éprouvaient tout simplement pas le besoin de s’exprimer pour se sentir bien l’un avec l’autre.</p>
<p>Ce fut sur le seuil de la chambre de la jeune femme que l’Espagnol se décida à parler.</p>
<p>« Eh bien… Que dire d’autre, à part que tu m’as fait passer une bonne soirée. Merci d’être resté avec moi : tu m’as empêché de broyer du noir, et m’as rendu le sourire.</p>
<p>– Oh, tu sais, je n’ai pas fait grand-chose…</p>
<p>– Si, tu étais là… »</p>
<p>Shura vint caresser la joue de Shina du bout des doigts, timidement, comme s’il demandait la permission. Son sourire se figea, son visage descendant lentement sur celui de la jeune femme. Il aurait eu le plein contrôle sur ses émotions, il se serait promptement redressé… mais non. Sa raison avait été renvoyée brutalement au placard, et ses émotions, faisant battre son cœur un peu trop vite, ne l’empêchèrent nullement de poser les siennes sur celles de l&#8217;Italienne.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Shina n’était pas plus maîtresse d’elle-même que Shura : au lieu de le repousser, elle accueillit ses lèvres sans hésitation, ses doigts venant caresser ceux du jeune homme qui se promenaient sur sa gorge.</p>
<p>Ils restèrent de longues minutes ainsi, à s’explorer timidement et tendrement, jusqu’à ce que la nécessité de respirer les force à cesser ce baiser.</p>
<p>« Eh bien, je ne sais pas ce qu’il m’a pris… », s’excusa Shura, ne sachant visiblement pas s’il devait être gêné ou laisser sa joie se manifester.</p>
<p>« Ne t’excuse pas, c’était très bien », lui répondit Shina, cramoisie.</p>
<p>L’Italienne rougit davantage en songeant qu’elle se comportait comme une adolescente de quinze ans qui recevait son premier baiser. Le pire étant qu’elle n’en éprouvait aucune honte : cela lui faisait tellement de bien.</p>
<p>« Vraiment ? Bien… J’en suis heureux ! » bafouilla Shura en souriant.</p>
<p>« Moi aussi…</p>
<p>– Bien, je vais y aller. Te laisser faire ta valise, dormir un peu… » s’excusa Shura.</p>
<p>Shina hocha la tête machinalement. Elle se trouvait un peu bête : la faute à son assurance qui semblait partie hibernée elle ne savait où.</p>
<p>« Bien, bonne nuit…</p>
<p>– Oui, bonne nuit. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Shura affichait encore un sourire jusqu’aux oreilles lorsque la porte se referma devant lui.</p>
<p>« Oh… si je m’y attendais ! » murmura-t-il à lui-même, se sentant planer sur un petit nuage.</p>
<p>Il chuta pourtant brutalement de celui-ci lorsqu’en se retournant, il buta dans Angelo qui marchait à grands pas dans le couloir, se dirigeant vraisemblablement vers sa chambre.</p>
<p>« Tu ne peux pas faire attention, non ! » aboya l’Italien avant de disparaître au détour d’un angle.</p>
<p>Shura soupira, navré de voir son ami toujours dans le même état.</p>
<p>« J’espère sincèrement que cela s’arrangera pour toi autant que cela s’est arrangé pour moi, Angelo. »</p>
<ul>
<li><strong>Chambre d’Ambre</strong></li>
</ul>
<p>Un très mauvais pressentiment l’ayant saisi depuis qu’elle avait vu la statue de cette abominable créature, la jeune femme tentait désespérément de géolocaliser le portable de sa sœur, mais celle-ci restait invisible sur le plan affiché son écran d’ordinateur. Ambre avait essayé de la contacter cinq ou six fois, mais Agathe semblait hors de portée des réseaux téléphoniques.</p>
<p>Elle poussa un profond soupire angoissé et attrapa d’une main tremblante de la bouteille d’eau posée près de son laptop. Elle but une lampée, incapable d’en avaler plus tellement sa gorge était serrée.</p>
<p>« Je n’aime pas ça… mais alors pas, pas du tout. »</p>
<p>Sa sœur avait beau être ce qu’elle était – une jeune femme colérique et emportée, blessante parfois –, elle était la seule famille qui lui restait. Une personne condamnée à n’avoir aucune existence officielle, car réputée morte, souffrant du plan que leurs propres parents avaient mis au point. Sa petite sœur&#8230; Il était hors de question que quiconque lui fasse du mal.</p>
<p>« Il faut que je trouve un moyen de savoir ce qui se passe là-bas ! »</p>
<p>Ambre tenta de nouvelles manœuvres de géolocalisation, mais n’obtint aucune réponse.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Assise tranquillement sur le bureau de la jeune femme, Salem observait avec un sourire narquois le chef de la Milice Noire s’angoisser au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient. La prédatrice voyait avec de plus en plus d’acuité le bénéfice qu’elle pourrait en tirer pour mener à bien son entreprise : découvrir l’emplacement des tombes et mettre hors-jeux l’Ordre d’Ermengardis.</p>
<p>Une seule chose la laissait hésitante : dévoiler sa présence. C’était un risque à prendre… qu’elle décida de courir en constatant le degré d’inquiétude qu’Ambre venait d’atteindre lorsque ses nouvelles tentatives échouèrent.</p>
<p>« Je peux peut-être vous aider… », susurra-t-elle à l’oreille de la rousse tout en se matérialisant devant elle.</p>
<p>Son sourire s’agrandit lorsque la jeune femme releva la tête et prit un air effaré, avant de se lever, vivement aux aguets.</p>
<p>« Qui êtes-vous ? siffla Ambre. Que me voulez-vous ?</p>
<p>– Et bien, ce que je serai dépendra de votre réponse à ce que je vais vous proposez.</p>
<p>– Je n’aime pas les devinettes…</p>
<p>– C’est parfait pour moi, je n’aime pas non plus perdre mon temps. »</p>
<p>Salem disparut pour se matérialiser de nouveau juste sous le nez d’Ambre.</p>
<p>« Voici le marché : je sauve votre sœur, et vous, grand maître de la Milice Noire, vous me révélez où sont les tombes des vampires cachés par votre ancêtre… » Elle baissa la voix, de manière à la rendre plus langoureuse : « Je peux même pousser ma générosité jusqu’à vous aider à éloigner l’Ordre d’Ermengardis et <em>l’Ordine di Sylni </em>de la Milice. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Un fantôme ? Non, c’était une créature bien plus puissante que cela pour être passée à travers les divers pièges à esprits qu’elle avait disposé dans la pièce. Depuis l’attaque de Lilith, Ambre redoublait de vigilance quant à toute intervention surnaturelle. Les faits lui prouvaient qu’elle avait raison…</p>
<p>« Je ne vois pas de quoi vous parler. Et cela ne me dit pas qui vous êtes ! rétorqua-t-elle en faignant l’ignorance.</p>
<p>– Oh… pas de ça avec moi. Je t’observe depuis quelque temps maintenant. Tu permets que je te tutoie, n’est-ce pas ? » La créature ricana devant sa propre impudence. « Du coup de fil que t’as donné ta sœur, jusqu’à tes récentes recherches pour la localiser, je n’en ai pas perdu une miette. Eh oui, j’étais juste à côté de toi, invisible à tes yeux. »</p>
<p>Ambre sentit la chair de poule se lever sur chaque centimètre carré de sa peau. Il ne fallait cependant pas qu’elle le montre : ce démon – car c’était certainement une entité démoniaque – en tirerait immédiatement avantage.</p>
<p>« Très bien, tu m’as démasquée… Cela ne me dit pas pourquoi je devrais faire un pacte avec toi. Je t’avouerai que j’ai une sainte horreur de nouer quelconque lien avec les démons : je préfère les renvoyer à leur patron à grands coups de pieds dans les fesses. »</p>
<p>Une réponse osée, qui pouvait lui valoir de graves ennuis. Cependant Ambre avait bien l’intention de mettre les points sur les « i » avec cette créature : elle ne se laisserait pas manipuler comme cela.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Salem plissa les yeux, sentant la colère gronder : l’impudente, elle ne céderait pas si facilement que cela ! Rien d’étonnant par ailleurs : Ambre était le leader de la redoutable Milice Noire, et jouait à l’espion au sein même de l’Ordre d’Ermengardis depuis des années. Sa résistance était somme toute… normale et attendue. Toute autre réaction aurait été injustifiée.</p>
<p>« Très bien, laisse-moi donc te raconter une histoire. Pas un conte de fées, bien sûr, mais juste le récit d’une malédiction planant sur une riche famille vénitienne… »</p>
<p>Elle s’interrompit, observant la jeune femme battre en retraite près de son bureau pour ramasser son téléphone portable. Pff ! Ils étaient vraiment pathétiques les mortels de cette époque avec leurs gadgets électroniques. Comme si ce petit bout de plastique et de métal allait lui permettre de sauver sa sœur !</p>
<p>« Il était une fois un jeune noble Vénitien du XIIème siècle. Nous l’appellerons… Matteo. Son père avait vendu son âme et celles des membres de sa famille à un sorcier, en échange des grâces matérielles de celui-ci. Sauf que lorsque Matteo découvrit que le sorcier était aussi vampire, et comment il mettait à mort ses victimes, il décida de briser le pacte noué par son père, et d&#8217;arracher sa famille et son armée privée aux griffes de ce monstre. »</p>
<p>Salem sourit comme une démente : elle se demandait quelle tête ferait Sylvenius s’il apprenait que sa complice avait connaissance de ses manipulations sur la famille Visconti.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Ambre recula au fur et à mesure que la femme démon se rapprochait d’elle. Seul point positif, elle avait réussi à enclencher le mode vidéo de son téléphone portable et enregistrait tout ce qui se disait. Restait à faire cracher le morceau à cette indésirable visiteuse, qui semblait en savoir décidément bien long.</p>
<p>« Je ne vois pas en quoi cela concerne ma sœur, rétorqua Ambre d’un air détaché.</p>
<p>– Le sorcier eut vite vent de la trahison que Matteo tramait. Or, il avait besoin de sa famille et de sa puissance. Il jeta un sort au jeune noble, le transformant en une créature à moitié-homme, moitié-loup, avec des cornes… Bien malgré lui, Matteo devint le symbole de la main mise du sorcier sur sa famille, d’autant plus que l’enchanteur condamna l’aîné de chaque génération au même sort. »</p>
<p>La Française ne perdait aucun détail de ce que le démon lui racontait. Cependant, ne voulant pas céder de terrain, elle décida de prétendre l’ennui. Elle croisa les bras sur sa poitrine, manipulant son téléphone pour que la caméra soit dirigée droit sur l&#8217;intruse.</p>
<p>« Très belle histoire : vends-la à Hollywood, je suis certaine que cela emballera les producteurs de navets », railla-t-elle.</p>
<p>Elle frissonna lorsque la femme recommença son petit tour de passe-passe et sa matérialisa à nouveau devant elle, l’air franchement contrarié. Parfait pour un gros plan, toutefois.</p>
<p>« Ne joue pas trop avec moi, Ambre, tu pourrais le regretter.</p>
<p>– À part mourir d’ennui, je ne vois pas trop ce qui pourrait m’arriver de pire…</p>
<p>– Ne me tente pas de te montrer l’étendue de mes pouvoirs.</p>
<p>– Morte, j’ai comme l’impression que je ne te servirai à rien… »</p>
<p>La démone se recula en arquant les sourcils, puis prit un air vicieux.</p>
<p>« J’aime ton style, mais ne me pousse pas trop à bout. Bien, où en étais-je ? Ah, oui… Nous arrivons au moment le plus délicieux… Matteo finit par devenir hors de contrôle. Le sorcier l’enferma donc dans les caves d’un hôtel privé appartenant à l’Ordre d’Ermengardis, lui adjoignant quelques gardiens. Une sorte de petites fées, toutes mignonnes… avec des dents capables de déchiqueter le métal le plus dur… On raconte qu’elles peuvent vivres des siècles et des siècles. »</p>
<p>Ambre sera les poings en voyant le sourire diabolique s’étendre sur la face translucide de son vis-à-vis.</p>
<p>« Imagine, elles n’ont pas mangé depuis si longtemps. Et là, ta sœur se balade dans leur repaire… »</p>
<p>La rousse fit de son mieux pour ne pas lui sauter à la gorge, ce qui n’aurait strictement servi à rien. Elle se força à contenir sa rage, desserra ses bras pour les laisser se ranger le long de son corps. Le téléphone hors de vue de la démone, Ambre le manipula de façon à envoyer la vidéo à une personne qui serait à même d’exploiter l’information pour sauver sa sœur.</p>
<p>« Et en quoi peux-tu la secourir ?</p>
<p>– C’est là le deal : il ne me faudrait que quelques secondes pour me rendre là-bas et la ramener… si tu choisis d’adhérer à ma proposition, bien entendu. »</p>
<p>Ambre avait envie de lui hurler d’aller se faire voir aux Enfers, mais se contenta de crisper la mâchoire.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 1 h 45 (June 5, 2004, 4 :45 PM, GMT +3 :00)</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Temple d’Élision, repaire des Spectres</strong></li>
</ul>
<p>Minos cuisinait verbalement Éaque depuis une bonne demi-heure, mais ce dernier avait décidé de s’emmurer dans le silence le plus complet. Une façon muette pour le Garuda d’avouer sa culpabilité tout en faisant mariner lentement mais sûrement le Griffon. Le Népalais tourna la tête en direction de Sylphide, qui avait totalement retrouvé ses esprits et le regardait de nouveau avec un air farouche. Il esquissa un sourire mauvais en voyant la tache rouge qui barrait le cou du jeune homme. Et ce n’était qu’un début : une fois que le Griffon aurait passé sa petite colère, il avait bien l’intention de reprendre là où il en était sa joute avec le Basilic.</p>
<p>« Pour la n-ième fois : où est Rune ? Qu’est-ce que Rhadamanthe est encore un train de tramer ?</p>
<p>– Je ne vois pas du tout où tu veux en venir, rétorqua calmement Éaque.</p>
<p>– Et moi, je crois que tu mens ! »</p>
<p>Éaque se recula légèrement, s’attendant à voir Minos lui sauter à la gorge. Contre toute attente, ce fut du côté de la porte que le coup le plus dur arriva. Le Garuda sentit son cœur louper un battement lorsque celle-ci s’ouvrit sur un Rhadamanthe au visage en sang, suivi de deux hommes dont l’un portait Rune évanoui. Il connaissait très bien celui qui serrait le Balrog dans ses bras, pour l’avoir déjà affronté : Kanon des Gémeaux. Qu’est-ce que cette nuisance fabriquait-elle ici ? Jetant un coup d’œil aux lieutenants de Rhadamanthe, Éaque s’aperçut que Sylphide s’était saisi d’une arbalète et était prêt à clouer le géant sur place.</p>
<p>« Qu’est ce que vous foutez là !? » hurla-t-il, perdant toute contenance.</p>
<p>« Lâchez immédiatement Rune, renchérit Minos, au bord de l’explosion. Qu’est-ce que vous lui avez fait ?</p>
<p>– Rien du tout, à part le sauver », rétorqua Kanon, réajustant sa prise sur le corps du Balrog. « Et non, je n’ai pas l’intention de le lâcher tant que Rhadamanthe ne m’aura pas dit pourquoi il voulait le tuer. »</p>
<p>Minos tourna un regard horrifié sur la Vouivre. Sylphide et Valentine avaient également du mal à cacher leur incompréhension face à cette annonce.</p>
<p>« Pourquoi as-tu fait cela ? » hurla Minos en décochant un coup de poing à Rhadamanthe, que celui-ci n’essaya même pas d’éviter. Il leva de nouveau son autre poing, prêt au massacre.</p>
<p>Voyant jusqu’où le Griffon comptait aller, Sylphide s’empressa de pointer son arme sur Minos.</p>
<p>« Calmez-vous. Ce n’est pas le moment pour cela ! siffla-t-il.</p>
<p>– Sale petit serpent ! » Éaque ne resta pas inactif : il se saisit également d’une arbalète, et vint appuyer la flèche contre la gorge du Basilic, un doigt titillant la gâchette. « Après l’insubordination et les coups, tu pointes une arme sur un deuxième Juge !</p>
<p>– Baissez la vôtre seigneur Garuda ! »</p>
<p>Éaque se retrouva immédiatement avec une pointe en fer contre sa tempe, que Valentine brandissait avec détermination.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Heu… On va peut-être vous laisser discuter entre vous avant de revenir vous expliquer ce qu’on fait là », se hasarda Kanon. <em>« Ils sont toujours aussi barges, les Spectres, à ce que je vois ! » </em>se dit-il.</p>
<p>« Oui, laissez-nous le temps qu’on s’explique, répondit sèchement Minos. Mais Rune ne va nulle part : il reste avec moi. Je saurai bien le protéger de cette bande de traîtres !</p>
<p>– Valentine et moi-même ne sommes pas des traîtres. Et tout cela ne serait pas arrivé si vous aviez accepté de vous concentrer sur les vrais problèmes au lieu de tout faire tourner autour de Rune », s’insurgea le Basilic en baissant lentement son arbalète afin d’encourager Éaque à faire de même.</p>
<p>« Sylphide, ne t’en mêle pas. C’est à moi d’assumer les conséquences de ce qui vient de se passer, répliqua Rhadamanthe.</p>
<p>– Ça, je le sais que trop bien», rétorqua l&#8217;intéressé en saisissant l’arme d’Éaque, le forçant à la détourner de sa gorge. « Valentine, baisse aussi la tienne. »</p>
<p>La Vouivre se redressa et balaya le sang qui coulait sur son menton. « Minos, je n’ai pas essayé de tuer Rune. J’ai fait semblant, pour tromper la vigilance d’Éaque et essayer de faire s’évader ton subordonné.</p>
<p>– Espèce de… alors comme ça, tu m’as menti ! » gronda le Garuda avec un air scandalisé. « Pauvre fou ! Tu n’as pas compris qu’il va se transformer en vampire et se retourner contre nous ! »</p>
<p>Kanon cligna des yeux, comprenant de moins en moins ce qui se passait entre les Spectres.</p>
<p>« Oh là ! Temps mort tout le monde. D’une chose l’une : Rune n’est pas en train de se transformer. S’il avait dû le faire, il serait vampire depuis longtemps.</p>
<p>– Comment vous savez tout cela ? Et qui me dit que je peux vous faire confiance ?»</p>
<p>Kanon adressa un petit sourire forcé au Griffon, dont l’exaspération était palpable.</p>
<p>« Regardez-vous. Vous êtes tous prêts à vous égorger les uns les autres. Il vaut mieux qu’il reste avec nous, au calme, et on discutera tous une fois que vous aurez résolu vos problèmes entre vous. »</p>
<p>Minos se mordit les lèvres, un peu vexé de se faire dicter des ordres, puis prit un air inquiet lorsqu’il vit le léger hématome sur la tempe de Rune.</p>
<p>« On va s’occuper de lui. Vous n’avez rien à craindre, l’assura Kanon. On va aller squatter les appartements de Perséphone. C’est là que vous nous trouverez. »</p>
<p>Saluant d’un rapide mouvement de la tête l’assemblée, Kanon fit signe à Aldébaran de reculer jusqu’à la porte. Mieux valait laisser tout ce beau monde laver son linge sale en famille. Et puis, il voulait ausculter le Balrog pour s’assurer de sa bonne santé. Il le trouvait un peu léger dans ses bras.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Les cinq hommes restèrent à s’épier en chien de faïence, les armes toujours à la main, prêtes à servir.</p>
<p>« Fort bien… Vous voulez qu’on s’explique, et bien allons-y ! » s’exclama Éaque en faisant signe à ses pairs de le suivre. Puis il pointa un doigt accusateur sur Valentine : « Toi, recommence ce que tu as fait et il t’en cuira plus que tu ne peux l’imaginer. Quant à toi… » Son sourire devint nettement plus cruel lorsqu’il se tourna vers Sylphide. « Ta prochaine incartade sera la dernière, protégé de Rhadamanthe ou pas. »</p>
<p>Ses avertissements lancés, il quitta la pièce en faisant signe à ses pairs de le suivre.</p>
<p>« Et tu le laisses menacer de mort tes lieutenants ? se moqua Minos à l’encontre de la Vouivre. Remarque, à voir ta brillante prestation pour sauver Rune, je prendrai peur à la place de ton désobéissant serpent. »</p>
<p>Le Griffon s’engouffra dans le couloir, non sans avoir jeté un regard courroucé à celui qui l’avait mis en joue. Rhadamanthe se raidit en voyant que son second ne baissait pas les yeux.</p>
<p>Resté avec ses lieutenants, il pouvait palper l’atmosphère qui s&#8217;alourdissait de seconde en seconde. Par Hadès, qu’il se sentait dépassé par les événements, et malheureusement, par les conséquences de ses propres choix. Il devait pourtant calmer ses hommes, et surtout, la plus forte tête des deux. Il avisa la trace rouge tirant sur le violacé dans le cou de Sylphide. Que s’était-il donc passé durant son absence ?</p>
<p>Il s’approcha de son lieutenant pour jeter un œil à ce qui ressemblait à une blessure, tendant une main pour écarter le col de la chemise.</p>
<p>« Sylphide, qui t’a fait cela ? C’est Éaque, n’est-ce pas ? Inconscient ! Dois-je te rappeler que c’est un sacrilège de—</p>
<p>– De pointer une arme sur un Juge ou de se battre contre lui ? <strong><em>Ouvrez les yeux ; vous n’êtes plus Juge à cette heure-ci</em></strong>, <strong>et Minos et Éaque non plus !</strong> » hurla Sylphide en balançant son arme sur la table, faisant tomber les autres à terre. Il se raidit en s’approchant plus près de la Vouivre, chassant sa main au passage : « J’ai fait cela, car mon devoir est de vous protéger. Et je continuerai à le faire jusqu’à ce que nous nous échappions au bourbier dans lequel vous nous avez enfoncés en décidant de revenir dans ce temple maudit. Et après… » La voix du Basilic trembla. « …je quitterai votre service, car j’estime ne plus rien avoir à y faire ! »</p>
<p>Son regard se durcit en fixant quelques instants de plus Rhadamanthe, puis Valentine. Sylphide quitta la pièce à son tour, tremblant de rage.</p>
<p>Rhadamanthe sentit une boule se former dans sa gorge.</p>
<p>« Toi aussi, tu n’as plus confiance en moi, n’est-ce pas ? » demanda-t-il à Valentine.</p>
<p>La Harpie se mordit nerveusement les lèvres avant de répondre :</p>
<p>« Je vous suis loyal, et je le resterai. Mais je comprends très bien ce que Sylphide ressent, avoua-t-il. Je vais tenter de le calmer et le soigner. Mais il va falloir être prudent, avec le Seigneur Éaque. Je pense que Rune n’étant plus là pour lui servir de tête de Turc, c’est à Sylphide qu’il va s’en prendre. Il a déjà tenté de l’étrangler avant que vous ne reveniez. »</p>
<p>Il prit congé, se dirigeant dans la même direction que son camarade de toujours, laissant seul Rhadamanthe.</p>
<p>La Vouivre en aurait presque pleuré s’il n’avait pas eu des comptes à rendre et un groupe dont il devait restaurer au plus vite la cohésion.</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/10/20/chapitre-41/">Chronique XIII: Chantage (4/4)</a> &#8211; <a href="http://goldsaints.com/chroniques/2011/11/01/chapitre-43/" target="_self">Chronique XIV: Hostilités (2 /4)</a></p>
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		<title>L&#8217;Esprit d&#8217;Halloween</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Dec 2010 09:10:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Ecrits divers]]></category>

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		<description><![CDATA[Cette fiction n&#8217;a aucune relation avec les Chroniques d&#8217;Ermengardis, et a été écrite pour répondre à un Concours d&#8217;Halloween 2010 lancé par Asrial sur son site RPG. Mai 1984 L’approche d’une nouvelle guerre sainte contre le Sanctuaire d’Athéna se faisant une réalité plus concrète chaque jour, les Spectres déjà réincarnés et éveillés avaient commencé leurs [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Cette fiction n&#8217;a aucune relation avec les Chroniques d&#8217;Ermengardis, et a été écrite pour répondre à un Concours d&#8217;Halloween 2010 lancé par Asrial sur <a href="http://www.stseiyaoi.fr/" target="_blank">son site RPG</a>.</p>
<ul>
<li><strong>Mai 1984</strong></li>
</ul>
<p>L’approche d’une nouvelle guerre sainte contre le Sanctuaire d’Athéna se faisant une réalité plus concrète chaque jour, les Spectres déjà réincarnés et éveillés avaient commencé leurs préparatifs en vue d’un futur affrontement. Parmi ces mesures : la reprise en main du château d’Einstein, possession de la grande prêtresse Pandore. Celle-ci n’ayant que de piètres qualités d’administratrice – voire aucune qualité tout court – elle fit appel aux services de l’un des Juges des Enfers, qui avait tout de même plus la tête sur ses épaules qu’elle, et savait mener une mission tambour battant : Rhadamanthe de la Wivern.</p>
<p>Après avoir râlé un bon coup en voyant son ordre de mission remis par un Éaque hilare, il avait rabattu les membres de sa garde rapprochée récemment reconstituée : Valentine de la Harpie, Sylphide du Basilic, Queen de l’Alraune et Gordon du Minautore.</p>
<ul>
<li><strong>31 octobre 1984</strong></li>
</ul>
<p>La pluie tapotait contre les vitres, couvrant le discret bruit d’une pièce qu’on place sur un échiquier. Rhadamanthe détourna le regard du liquide doré qui dansait doucement dans son verre pour se poser sur deux de ses subordonnés. Valentine venait d’abattre une tour de son adversaire, laissant Sylphide dans la plus profonde contemplation.</p>
<p>« Coincé, petit serpent ? s’amusa la Harpie. Tu devrais retourner te cacher sous un rocher…</p>
<p>– Je n’ai pas dit mon dernier mot. Laisse-moi juste réfléchir un peu, rétorqua le Basilic, vexé. Et ne me parle pas comme ça. »</p>
<p>Rhadamanthe devait s&#8217;avouer amusé : le Basilic étant le plus jeune de ses recrues, il se faisait souvent « chambrer » par le reste de sa garde d’élite. Cela passerait avec le temps, une fois que Sylphide aurait appris à se faire respecter des autres.</p>
<p>Un bruit d’affutage de lame détourna son attention sur l’Alraune, qui avait entrepris de remettre en état toute une collection d’armes blanches trouvées dans une bibliothèque. Le grand sourire qu’il affichait sur son visage prouvait qu’il n’allait pas manquer de railler le Basilic.</p>
<p>« Mais si, tu es un petit serpent ! gloussa-t-il. Une petite couleuvre, perdue au milieu des vipères… »</p>
<p>Sylphide le foudroya du regard avant de lâcher un froid : « Je ne t’ai pas demandé ton avis, toi ! »</p>
<p><em>« Ah, raté, Syl’, il faut être plus direct avec Queen pour lui clouer le bec. Je suis certain que tu rêves de lui dire qu’il est une petite teigne !  »</em> s’amusa la Vouivre.</p>
<p>Son regard se perdit sur une horloge séculaire, la seule présente dans le château : la grande aiguille glissa mécaniquement pour se retrouver à la verticale. Il était neuf heures du soir.</p>
<p>Il avala une nouvelle gorgée de son whisky… et faillit s’étouffer avec lorsque quelqu’un frappa à la porte du salon. Étrange : ils étaient seuls dans cette partie du château, les serviteurs n’étant pas autorisés à pénétrer dans ces appartements. Il fixa la porte, imité par Valentine et Queen, tandis que Sylphide en profitait pour intervertir discrètement deux pièces de l’échiquier.</p>
<p>« Gordon, va vérifier ce qu’il se passe ! » cria-t-il à l’intention de son subordonné retranché dans la pièce voisine.</p>
<p>Le fait était contrariant : cela voulait sans doute dire qu’on pouvait s’infiltrer dans leur repaire comme dans un moulin.</p>
<p>Le Spectre du Minautore ne se fit pas prier et marcha droit en direction de la porte, qu’il ouvrit avec un air farouche… avant de contempler avec le plus grand étonnement le fauteur de trouble.</p>
<p>« <em>Treat or trick</em> ! » s’exclama une voix enfantine.</p>
<p>Rhadamanthe arqua un sourcil : encore cette tradition d’Halloween à la ^%**/§ ! &gt;&lt;</p>
<p>« Vire-moi ça ! »</p>
<p style="text-align: center;"><span id="more-568"></span>O</p>
<p>Le gamin atterrit avec un grand <em>splash</em> dans la flaque d’eau bien boueuse qui s’étalait devant le porche. Relevant sa petite bouille potelée repeinte en marron, il adressa une moue mécontente à l’intention de Gordon qui venait de le jeter sans façon.</p>
<p>« Mais euh… je voulais juste des bonbons.</p>
<p>– Tu dégages d’ici, tout de suite. Et ne te plains pas : tu es chanceux. Nous tuons pour moins que ça, d’habitude ! » rétorqua l’armoire à glace en pointant un doigt vindicatif sur lui.</p>
<p>« Mais c’est la nuit d’Halloween !</p>
<p>– Je m’en fous ! »</p>
<p>La porte d’entrée claqua sèchement, laissant le pauvre gosse dans le noir et la boue. Le gamin s’essuya la bouche d’un revers de sa veste.</p>
<p>« Je les aurai, ces bonbons ! »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Non, mais, on aura tout vu… D’où il sortait ce gosse ? Les gens au vingtième siècle n’ont donc plus aucun respect ? Ah, ça ne se serait pas passé comme ça à la dernière guerre… »</p>
<p>Pestant à haute voix dans le hall, Gordon remonta rapidement celui-ci, arrivant en vue du grand escalier lorsqu’un bruit de battements d’ailes attira son attention. Il tourna la tête dans sa direction, fronçant les sourcils lorsque cela se transforma en un véritable vacarme, et chut sur son postérieur lorsqu’un nuage épais de chauve-souris le renversa violemment.</p>
<p>« Oh, par tous les anges déchus de Dité, il ne manquait plus que cela ! Il y a sans doute un imbécile qui a dû oublier de fermer une fenêtre… va falloir virer tout ça ! »</p>
<p>Il se remit debout et s’épousseta légèrement. Il n’y avait qu’une chose à faire : remonter là haut, prendre une lampe torche pour inspecter les fenêtres, et demander à Sylphide de venir l’aider à sortir les chauves-souris. Avec sa technique des vents, le petit serpent devrait arriver à les envoyer s’écraser contre un mur. Un grand coup de balai, et hop… nickel !</p>
<p>Il allait s’engager dans l’escalier menant à l’étage lorsqu’un bruit singulier le fit se retourner. Il plissa les yeux pour adapter sa vue à l’obscurité, percée uniquement par les faibles rayons bleutés de la lune.</p>
<p>« Allons bon, c’est quoi maintenant ? On dirait… un martèlement ? »</p>
<p>Oui, c’était bien cela. Il sembla même à Gordon qu’une lumière rougeoyait à l’autre bout du corridor, filant dans le noir comme si elle se dirigeait sur lui. Le bruit lui aussi devenait plus insistant.</p>
<p>« Alors là, cela commence vraiment à me courir ! Qui est là ? »</p>
<p>Franchement irrité, le Spectre redescendit quelques marches et se figea lorsqu’il comprit d’où venait le bruit. La forme d’un cavalier et son destrier apparut devant lui, sortant des ténèbres d’une façon aussi inattendue que surnaturelle. Et que dire de son allure : le cavalier n’avait pas de tête, et tenait, posée à plat sur sa paume droite, une énorme citrouille dans laquelle étaient creusés une bouche grotesque et deux yeux.</p>
<p>« Mais qu’est-ce que— ? »</p>
<p>Il n’eut pas le temps d’en dire plus, le cavalier lui lançant la citrouille lorsqu’il passa devant lui. Gordon se la prit de plein fouet, ce qui l’assomma sur le coup.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p><em>« Neuf heures et huit minutes. »</em></p>
<p>Queen grimaça légèrement : que faisait donc Gordon ? Il aurait déjà dû revenir. Il ne fallait pas trente plombes pour expulser un petit morveux tout de même ! Enfin bref…</p>
<p>Il soupira et s’affaira de nouveau au nettoyage d’un superbe poignard à la lame malheureusement tâchée de rouille, puis n’entendant plus rien – même pas les exclamations de Valentine qui était en train de perdre sans savoir pourquoi – il releva la tête.</p>
<p>Personne, il n’y avait plus personne autour de lui…</p>
<p>« Mais qu’est-ce que ? »</p>
<p><em>Maoww !!</em> Un chat noir sorti de nulle part atterri sur la table et lui siffla après comme s’il voulait le griffer. Queen eut d’abord un mouvement de recul puis chassa la bestiole de la main, mécontent de se faire menacer de la sorte.</p>
<p>« Des coups de pieds aux fesses, c’est ce qu’il mérite, ce chat ! Et d’où il sort, d’abord ? » ronchonna-t-il en serrant nerveusement le poignard dans ses mains.</p>
<p>« Et toi, arrête de me tripoter d’abord ! »</p>
<p>Une petite voix bien hargneuse raisonna près de lui, puis Queen sentit que quelqu’un lui pinçait fortement les doigts qui tenaient le poignard. Baissant le regard, il laissa échapper celui-ci lorsqu’il aperçut une bouche et deux yeux globuleux sur le manche. L’arme retomba sur la table, rebondissant au milieu des autres dagues et stylets qui étaient étalés.</p>
<p>« Mais qu’est-ce que ? » murmura l’Alraune en se penchant pour observer le poignard. Il avait rêvé, c’est cela ?</p>
<p>« Espèce de maladroit ! » gronda l’arme blanche en se redressant sur la pointe de sa lame. Deux bras et de minuscules poings avaient poussé un peu en dessous du manche.</p>
<p>« Laisse tomber… il a des palmes à la place des doigts », fit une autre voix provenant de la table.</p>
<p>Complètement médusé, Queen vit une dague se dresser de la même façon que le poignard et le toiser de son regard métallique. « Tu te rappelles de Guillotine ? Hein, elle travaille avec ce mécréant. Paraît qu’il laisse des traces de doigts sur son couperet lorsqu’il l’aiguise. Une honte !</p>
<p>– Mais… mais…</p>
<p>– Cela ne m’étonne pas, tiens ! » répliqua une troisième voix plus aiguë. Un petit stylet vint sauter devant lui, l’observant des pieds à la tête. « Il n’a pas l’air d’avoir inventé la poudre… »</p>
<p>La mâchoire de Queen vint pendre lamentablement lorsque la douzaine d’armes blanches se dressèrent toutes sur la table, cancanant et piaillant des moqueries toutes plus ignobles les unes que les autres sur son compte. Une fois le choc passé – au prix de longues minutes de frottage des yeux – Queen en conclut qu’il ne rêvait pas et que ces armes étaient en train de se payer méchamment sa tête. Sa nature reprit alors immédiatement le dessus, lui faisant taper du poing sur la table.</p>
<p>« NON, MAIS C’EST PAS BIENTÔT FINI CES CONNERIES, OUI !? s’égosilla-t-il. VOUS ALLEZ FINIR PAR LA BOUCLER ! »</p>
<p>Le silence devant lui se fit. Toujours assis, Queen recula légèrement contre le dossier de sa chaise, voyant tous ces yeux au regard inhumain le fixer avec intensité.</p>
<p>Puis finalement, le poignard qu’il tenait auparavant sautilla jusqu’à lui et leva un poing rageur dans sa direction.</p>
<p>« Compagnie ! Montrons à ce petit morveux qu’il nous doit le respect ! Sus à l’ennemi ! »</p>
<p>L’Alraune n’eu pas le temps de se lever que les douze armes lui tombèrent dessus, le frappant de leurs mini poings de fer et le piquant de leurs pointes acérées. Paniqué, Queen se débattit comme il put et fit basculer sa chaise en arrière. Entraîné dans la chute, il s’assomma contre la dalle de la cheminée.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Valentine regarda son compagnon de jeux d’un air soupçonneux. Sylphide lui répondit une nouvelle fois en faisant sa petite bouille innocente de blondinet tout juste sorti de l’adolescence, ce qui fit lever les yeux au ciel à la Harpie.</p>
<p>« Je sais que tu as bougé quelque chose.</p>
<p>– Mais non, je n’ai rien bougé du tout. Tu es mauvais joueur, c’est tout, rétorqua le Basilic.</p>
<p>– Eh… arrête ton cirque, hein ? On dirait une jouvencelle en train de faire du pied au premier homme rencontré. »</p>
<p>Sylphide, vexé, répondit par un « Humph ! » dédaigneux et fit semblant de regarder ailleurs. Valentine en profita pour se pencher sur l’échiquier, essayant de repérer quelles pièces le Basilic avait interverties. Il était presque certain de son verdict lorsqu’il se releva.</p>
<p>« Je sais quelle… bein, où il est passé ? » s’exclama-t-il.</p>
<p>Il promena un regard circulaire autour de lui : non seulement Sylphide avait disparu, mais Rhadamanthe et Queen également. Il fronça les sourcils lorsqu’il eut l’impression de voir un drap blanc flotter à travers la pièce.</p>
<p>« Mais où êtes-vous ? Ce n’est pas drôle ! » appela-t-il, pensant à une plaisanterie collective. Ce n’était pourtant pas le genre de la maison Rhadamanthe.</p>
<p>Il reporta son attention devant la chaise où le Basilic était supposé se trouver. Il sursauta en constatant la nouvelle présence qui se tenait devant lui : une femme à la beauté surnaturelle, vêtue d’une robe sombre moulante mettant en valeur un corps parfaitement ciselé, coiffée d’un chapeau noir pointu d’où pendait un nœud orange. Détail perturbant : ses bras étaient couverts d’écailles et ses mains étaient remplacées par des serres.</p>
<p>« Mais… qui êtes-vous ? Où est Sylphide ? Et où sont mon maître et l’Alraune ? » demanda-t-il en essayant de ne pas trop balbutier tant la surprise était grande.</p>
<p>Il tressauta lorsque l’une des serres s’abattit sur l’échiquier, faisant tomber tours, fous du roi, chevaux et tutti quanti, avant de s’emparer du plateau et la balancer à travers la pièce.</p>
<p>« Valentine de… soi-disant de la Harpie, cela ne peut plus durer ! » gronda la femme d’une voix si aigüe que les vitres volèrent en éclat.</p>
<p>Et les tympans de Valentine manquèrent de faire de même. Heureusement, il eut le réflexe de couvrir ses oreilles avec ses mains. Il se leva d’un bond et recula, se trouvant très vite dos au mur, son regard affolé détaillant une nouvelle fois l’intruse. Non, ce n’était tout de même pas… ?</p>
<p>« Je suis la Harpie Aello, et j’ai été mandatée par mes sœurs pour m’insurger contre l’utilisation éhontée que tu fais de nous avec ton <em>Sweet Chocolate</em> ! »</p>
<p>D’autres vitres explosèrent dans le couloir lorsque ladite Aello prononça le nom de son attaque sur un ton suraigu. Le Spectre ne comprenait strictement rien à ce qui se passait, mais il avait juste l’impression que cela allait être sa fête.</p>
<p>« Mais…</p>
<p>– Silence ! Et il n’y a pas de « mais » qui tienne. À partir de maintenant, soit bien assuré que nous ne sommes plus corvéables à merci, à n’importe quelle heure de la nuit, par tous les temps et contre n’importe quel adversaire. Le coup de nous faire nous attaquer à Pandore, en 1743, je peux te dire qu’on l’a toujours en travers de la gorge. » La harpie accompagna sa phrase d’une expression de dégoût avant d’ajouter : « De la viande avariée, beurk ! Et les droits syndicaux et le libre arbitre dans tout çà !? »</p>
<p>Valentine cligna des yeux, comprenant de moins en moins le sens de cette logorrhée. Oui, son attaque consistait à lâcher des harpies sur son adversaire, mais elles n’étaient pas vraiment réelles…</p>
<p>« Et en plus, tu nies l’évidence ? » rétorqua Aello, comme si elle avait lu dans son esprit et saisit la moindre de ses pensées. « Pas réelles, hein ? Je vais te montrer moi si je ne suis pas réelle, tiens ! »</p>
<p>Cette fois-ci, ce furent la table de jeu puis la chaise qui volèrent à travers la pièce et explosèrent en miettes contre le mur d’en face. En un clin d’œil, la Harpie fut sur Valentine, le saisit par le cou, prenant soin de faire claquer le bas de son crâne contre le mur.</p>
<p>Valentine cessa très vite de s’interroger sur la réalité ou l’irréalité de la situation, et perdit connaissance.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Humph ! »</p>
<p>Sylphide détourna la tête lorsque Valentine lui envoya cette boutade dont l’image lui déplaisait fortement. Son regard se posa sur l’horloge : il lut qu’il était neuf heures et huit minutes. Que faisait Gordon, il n’était toujours pas revenu… Deux à trois minutes auraient dû suffire pour virer ce malotru ! Il baissa les yeux pour fixer de nouveau le plateau d’échec, mais ne le trouva pas. Faits plus troublants : il n’y avait plus ni Valentine, ni Queen, ni Rhadamanthe. Et il se trouvait debout dans l’allée majestueuse, mais ô combien intimidante, du tribunal de la Première Prison.</p>
<p>Enfin, majestueuse… les toiles d’araignées qui pendaient du plafond, avec leurs horribles occupantes le regardant de leurs huit yeux faisaient un peu tâche. Il restait que…</p>
<p>« Mais… qu’est-ce que je fais là ? » s’interrogea-t-il à haute voix.</p>
<p>Le claquement sec d’un marteau sur une table le fit sursauter. Il ne l’avait jamais entendu auparavant, mais la légende voulait que ce bruit soit annonciateur d’un terrible jugement.</p>
<p>« Silence, Sylphide ! Avance jusqu’à moi ! »</p>
<p>La voix froide et dénuée de sentiment du Juge Minos raisonna entre les colonnes, faisant naître chez le Basilic une angoisse indescriptible. Il s’exécuta sans broncher, continuant à s’interroger quant à sa présence en ce lieu. Il jeta un coup d’œil perplexe à un hibou qui se trouvait perché sur la frise d’une colonne. Il y avait du relâchement dans la propreté du Tribunal… Mais par prudence, Sylphide garderait la remarque pour lui.</p>
<p>Approchant plus près du prétoire où le Griffon officiait, il s’aperçut que le Balrog était également dans la place : Rune le toisait d’ailleurs d’un air sévère et réprobateur.</p>
<p>Avait-il commis une faute quelconque ?</p>
<p>Il obtint la réponse dans les secondes qui suivirent, lorsqu’il sentit que toute liberté de mouvement venait de lui être retirée par des fils invisibles.</p>
<p>« Tu devrais avoir honte, Sylphide ! » gronda Minos en frappant du poing sur la table.</p>
<p>Par répercussion, le Basilic se retrouva propulsé au sol dans une gerbe de pierres lorsqu’une dalle se désintégra sous la violence du choc. Sylphide laissa échapper un cri de douleur bien malgré lui.</p>
<p>« Je t’ai dit, silence ! » rappela Minos, en pointant un doigt accusateur sur lui.</p>
<p>Sylphide se retrouva cette fois-ci encastré dans la colonne derrière lui, trop assommé pour émettre le moindre son.</p>
<p>« C’est mieux. Maintenant, tu peux me dire ce qu’il t’a pris d’essayer de tricher à ce stupide jeu d’échec, hum ? Un Spectre de ta valeur, se comporter en vulgaire tricheur… quelle honte ! »</p>
<p>Le Griffon s’interrompit pour croiser les mains devant lui. À ses côtés, Rune restait de marbre, mais une petite lueur de pitié était apparue dans ses yeux. Sylphide essaya de s’y accrocher, priant pour que le Balrog intercède en sa faveur auprès de son supérieur hiérarchique. Un vain espoir qu’il abandonna lorsque le mouvement des mains de Minos l’écartela sur le sol, le transformant en homme vitruvien.</p>
<p>« J’espère que tu as conscience qu’un Spectre de ton rang a le devoir de se montrer exemplaire. Je sais que tu es encore jeune et inexpérimenté, mais cela n’excuse pas tout. Que je ne t’y reprenne pas une seconde fois, ou cela se passera mal ! »</p>
<p>Minos fit claquer son marteau sur le bois de son bureau une seconde fois, ce qui fit rebondir Sylphide sur le sol. Couvert de bleus et de bosses, il commença lentement à perdre connaissance, devenant de plus en plus insensible à ce qui l’entourait. Il entendit cependant les paroles que le juge échangeait avec son subordonné, commençant par un profond soupir.</p>
<p>« Rune, prévient Rhadamanthe que je lui renverrai Sylphide dans quelques jours. Je crois que je l’ai un peu cassé, là… »</p>
<p>Puis ce fut le néant.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Rhadamanthe tapotait nerveusement un doigt sur le ballon, puis but une gorgée de son whisky. Où diable était donc passé Gordon ? Le Minautore était la puissance incarnée – enfin, après lui – pourquoi diantre mettait-il autant de temps à revenir ? Ce n’était qu&#8217;un enfant qu’il avait eu la tâche de jeter dehors, pas un dangereux démon, tout de même !</p>
<p>Légèrement contrarié, la Vouivre se plongea dans la contemplation du liquide doré qui dansait entre les parois du verre. Déguster ce breuvage avait toujours eu des vertus calmantes sur lui. Une fois un peu apaisé, il releva la tête, décidé à aller vérifier lui-même ce que devenait son subordonné. Mais ce qu’il vit lui fit lâcher son verre… qu’il ne tenait plus d’ailleurs dans la main.</p>
<p>« Enfin réveillé… ?  Je croyais que tu ne me ferais jamais grâce d’arrêter de dormir… »</p>
<p>La mâchoire de Rhadamanthe acheva sa lente descente, alors qu’il parvenait enfin à assimiler qu’il se retrouvait dans un lit, nu sous les draps, avec une Pandore tout aussi déshabillée étendue lascivement contre lui. Il ne reconnaissait pas la chambre, non plus : elle était circulaire, sobrement meublée, avec des chandelles brûlant à l’intérieur de citrouilles évidées ça et là. Leurs sourires diaboliques, creusés dans leur chair, lui donna froid dans le dos.</p>
<p>Il frissonna davantage d’horreur lorsque les mains glacées de la prêtresse passèrent sur son torse, traçant avec délectation ses pectoraux. Paralysé par la situation surréaliste et ô combien humiliante, il laissa la main de Pandore s’aventurer sur ses abdominaux.</p>
<p>« Que dirais-tu d’un sixième round, hum ? Il va falloir me fatiguer un peu plus pour que j’arrive à dormir… »</p>
<p>Sans attendre un signe d’approbation du blondinet, Pandore se retrouva à cheval sur ses hanches, frottant son bassin contre le sien d’une façon non équivoque. Là, il paniqua, renvoyant d’un geste la prêtresse sur la place d’à côté. Il se retrancha sur le bord au pris d’un rétropédalage qui laissa son drap en plan, dévoilant aux yeux de la première nymphomane des Enfers exactement ce qu’il ne voulait pas montrer.</p>
<p>« Mais que faites-vous ici ? Enfin, non… qu’est-ce que je fais ici ?! » s’exclama-t-il au comble de la confusion.</p>
<p>Il n’était en fait absolument pas certain de vouloir connaître la réponse. Il n’avait qu’une seule envie : quitter cette pièce. Enfin, non dans l’ordre : récupérer le drap, le nouer à sa taille et s’enfuir. Assommer Pandore serait également une bonne option…</p>
<p>« Ce que tu fais ici ? Mais c’est une plaisanterie ! »</p>
<p>D’une main sûre et dénuée de pudeur, elle se saisit de la masculinité de Rhadamanthe, découverte et fièrement dressée. Le regardant droit dans les yeux, elle se mit à le caresser de façon de plus en plus appuyée.</p>
<p>« NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOONNNNNNNNNNNNNNN !!!</p>
<p>– Tu vas faire ce que tu fais depuis des heures, stupide clébard, au lieu de me poser toutes ces questions à la noix, oui ?  &gt;&lt; »</p>
<p>Complètement écœuré par ce que Pandore était en train de lui faire – non par l’acte en lui-même, mais surtout par l’auteur de celui-ci – Rhadamanthe recula un peu plus, et bascula dans le vide.</p>
<p>Il tomba du lit, s’assommant sur l’un des pieds de la table de chevet. Fort heureusement d’ailleurs : il n’avait aucune envie de rester conscient pour ce qui risquait de suivre.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>La Vouivre sursauta lorsqu’il entendit son ballon de Whisky se briser en tombant au sol. Il l’avait laissé tomber sans avoir même conscience qu’il l’avait encore dans les mains. Ce qu’il avait vu… ressenti… Il déglutit avec difficulté, tant cela lui parut horrible… Bref, tout cela n’avait été qu’une illusion… des visions. Il chercha du regard ses subordonnés, inquiet de savoir où ils étaient, et surtout, s’ils avaient saisi son trouble.</p>
<p>« Mais que se passe-t-il, à la fin !? »</p>
<p>Blanc comme un linge, Gordon se tenait sur le pas de la porte de l’autre pièce et lui jeta un regard effaré. Queen était toujours assis devant le bureau, roulant des yeux effrayés en contemplant les armes étalées devant lui. Sylphide était assis à la table d’échiquier, tremblant de tous ses membres et sanglotant légèrement comme si la douleur l’assaillait.  Valentine se tenait appuyé contre le mur, juste à côté du Basilic, et semblait tétanisé.</p>
<p>Machinalement, le regard du juge se posa sur l’horloge, dont la plus grande aiguille se posta à la verticale, indiquant qu’il était tout juste neuf heures. C’était impossible ! La dernière fois qu’il avait vérifié, il était neuf heures huit, il en était certain…</p>
<p>Un grand coup fut porté à la porte, forçant sur les battants qui craquèrent comme si un Léviathan tentait de les défoncer. Puis ils revinrent à leur place, avant de tirer de nouveau sur leurs gonds lorsqu’on frappa plus fortement.</p>
<p>« Tout le monde au fond de la pièce, en ordre de bataille ! » ordonna-t-il.</p>
<p>Là, il était clair qu’ils étaient attaqués. Il se précipita vers Valentine et Sylphide, forçant se dernier à se lever avant de le placer derrière lui. Le Basilic s’accrocha littéralement à ses vêtements pour ne pas s’effondrer tellement il tremblait. Queen ne se trouvait pas en meilleure forme : Gordon l’arracha de sa chaise et le prit carrément dans ses bras pour rejoindre la Vouivre.</p>
<p>Finalement, un troisième coup de buttoir à la porte fit sauter la serrure. Les deux battants s’ouvrirent lentement en grinçant, révélant la silhouette frêle du gamin qui les avait importunés précédemment. Il lui restait un peu de boue sur le visage, mais à part ça, il souriait de toutes ses dents… bien pointues.</p>
<p>Il agita sa bourse joyeusement. Un <em>cling cling</em> retentit, usant un peu plus les nerfs des Spectres encore capable de penser avec une efficacité ravageuse.</p>
<p><em>« Treat or trick ? </em>Alors, vous avez décidé ?<em> </em>Des bonbons ou un mauvais tour ? »<em></em></p>
<p>Rhadamanthe évalua rapidement ses chances de victoire en cas de combat, et n’en trouvant pas, fit un signe d’apaisement en direction de Gordon, qui semblait prêt à sauter sur le petit monstre.</p>
<p>« Laisse. Prends soin des trois autres », ordonna-t-il en poussant Valentine vers lui et en décrochant Sylphide de ses vêtements pour le ventouser au Minautore.</p>
<p>Il avança prudemment vers le gosse, dont le sourire s’agrandit. Un vrai petit requin démoniaque… ou un vampire. Au choix… enfin une bestiole qui peut vous trancher la gorge en un clin d’œil. C’est qu’il avait de sacrées canines, l’animal…</p>
<p><em>« Treat or trick ? »</em> répéta le gosse en agitant de nouveau sa bourse, dont le contenu cliqueta sinistrement.</p>
<p>« Viens avec moi, je vais te montrer les cuisines, et tu pourras avoir toutes les sucreries que tu voudras », assura la Vouivre.</p>
<p>Et si cela ne suffirait pas, il enverrait le personnel de l’intendance mettre à sac toutes les confiseries du coin.</p>
<p>Tout bon Juge des Enfers qu’il était, Rhadamanthe avait compris qu’on ne pouvait pas résister à <em>l’esprit d’Halloween</em>.</p>
<p style="text-align: center;"><strong>FIN</strong></p>
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		<item>
		<title>Chronique XIII: Chantage (4/4)</title>
		<link>http://goldsaints.com/chroniques/2010/10/20/chapitre-41/</link>
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		<pubDate>Wed, 20 Oct 2010 07:49:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Italie, Venise, 5 juin 2004, 17 h 05 (June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +2 :00) Quartier Général de l’Ordre de Venise Depuis sa cachette, elle pouvait parfaitement épier les gardes qui inspectaient scrupuleusement chaque alcôve de cette ancienne abbaye transformée en bibliothèque. Dissimulée derrière une énorme statue, elle était cependant confiante dans la faible probabilité [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<ul>
<li><strong>Italie, Venise, 5 juin 2004, 17 h 05 </strong><strong>(<em>June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +2 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Quartier Général de l’Ordre de Venise</strong></li>
</ul>
<p>Depuis sa cachette, elle pouvait parfaitement épier les gardes qui inspectaient scrupuleusement chaque alcôve de cette ancienne abbaye transformée en bibliothèque. Dissimulée derrière une énorme statue, elle était cependant confiante dans la faible probabilité d’être découverte. Elle avait raison : ses poursuivants passèrent non loin, ignorant les yeux de félin qui les observaient avec attention.</p>
<p>« Elle n’est pas là ! fit le premier homme.</p>
<p>– Oui, nous ferions mieux de passer à la galerie suivante&#8230; » acquiesça le second.</p>
<p>D’un commun accord, les deux hommes s’éloignèrent de la statue, projetant la lumière de leur lampe torche dans le gouffre sombre qu’était le couloir, murmurant sur le plan d’action s’ils se retrouvaient en face de l’intruse. Celle-ci, une fois certaine que les gardes étaient suffisamment loin, se décida à s’extirper de sa cachette. Enlevant son voile d’un geste sec, elle fouilla dans son large vêtement avant d’en retirer un téléphone portable. Ses doigts se crispèrent sur l’appareil, comme si elle hésitait à appeler. Puis poussant un profond soupir de résignation, elle appuya sur un bouton.</p>
<p>« Allez… réponds ! » murmura-t-elle nerveusement.</p>
<p>La sonnerie sonna deux fois, trois fois, puis la voix tant attendue se fit entendre.</p>
<p><em>« Je t’avais dit de ne plus m’appeler ! </em></p>
<p>– Ambre ! J’ai besoin que tu me sortes du pétrin où tu m’as envoyée !</p>
<p><em>– Il a refusé ? »</em></p>
<p>La jeune femme poussa un profond soupir avant de passer une main nerveuse dans sa chevelure de feu.</p>
<p>« À ton avis ? Oui, cet âne bâté a refusé ! Et il n’a pas vraiment pris de pincettes ! Il m’a pratiquement fracturé la mâchoire ! » s’écria-t-elle, frottant avec précaution la contusion qui s’affichait d’un beau rouge violacé sur son menton.<span id="more-551"></span></p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 6 juin 2004, 1 h 10 </strong><strong>(<em>June 5, 2004, 3 :10 PM, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Chambre d’Angelo</strong></li>
</ul>
<p>Angelo ouvrit lentement les yeux, et porta une main à son front moite. La voix résonnait dans sa tête, effrayante non pas par le ton, mais par le souvenir qu’elle évoquait à l’ancien chevalier d’Or. Celui de ses années d’asservissement où le jugement de ses actes ne lui appartenait plus, et où il n’était guère plus qu’un jouet dans les mains invisibles d’un fantôme.</p>
<p>Salem s’impatienta vite de son silence.</p>
<p><em>« C’est à toi que je m’adresse Angelo… Réponds ! »</em></p>
<p>L’injonction claqua comme un fouet dans sa tête, rendant la simple action de penser pire qu’un calvaire.</p>
<p>« Je t’écoute, ô ma maîtresse, se força-t-il à répondre.</p>
<p><em>– Et tu as été long à le faire… Le temps n’est plus au repos, Angelo. »</em></p>
<p>Le ton doucereux de la fin de la phrase fit frémir le jeune homme, car annonciateur d’une désobligeante nouvelle. Salem voulait quelque chose de lui, et le lui faisait savoir par ce moyen.</p>
<p>« Ordonne et je t’obéirai. »</p>
<p>Un rire charmeur vint féliciter cette preuve de soumission.</p>
<p><em>« Je n’en doute pas… »</em></p>
<p>Une image vint se former devant les yeux d’Angelo, lui faisant retenir sa respiration. Oh, comment ne pas reconnaître ce jeune homme blond, appuyé à un mur, l’air prostré !</p>
<p>« Aphrodite… Mais que lui as-tu fait ? Tu avais promis…</p>
<p><em>– Je ne lui ai rien fait du tout… Enfin, rien qui ne lui donne matière à se plaindre… Pour l’instant, mais cela ne durera pas si lui ou tes amis continuent à soupçonner ma présence ici ! »</em></p>
<p>Le ton était redevenu menaçant, et Angelo pouvait presque sentir le démon tourner autour de lui, l’observant comme une proie à mettre à mort.</p>
<p>« Que… Que veux-tu que je fasse ? » demanda-t-il dans un murmure, tentant d’apaiser l’irritation de Salem.</p>
<p><em>« Ce que tu veux… Va les voir, raconte-leur tous les mensonges qui te passeront par la tête, mais ils ne doivent pas savoir que j’existe, ni que tu es mon fidèle et dévoué serviteur. »</em></p>
<p>Angelo sentit une boule se former dans sa gorge à l’énoncé de ce lien entre eux.</p>
<p><em>« Ils doivent partir sereins pour leur mission, et ignorer qu’un émissaire de Sylvenius – toi en l’occurrence – est parmi eux… Me suis-je faite comprendre ? »</em></p>
<p>Angelo ne trouva pas de mot à répondre alors qu’il contemplait la réalité de sa position ; il était désormais un espion à la solde de l’ennemi.</p>
<p><em>« J’ai dit, me suis-je faite comprendre ? »</em> siffla Salem, se matérialisant en partie devant lui.</p>
<p>Il n’eut pas le temps de reculer qu’il se retrouva avec son visage prisonnier de deux mains blanches et fines, et à la force trahissant leur origine démoniaque.</p>
<p>Salem approcha son propre visage de celui d’Angelo, ses yeux ne devenant plus que deux fentes noires alors qu’ils se plissaient de méchanceté.</p>
<p>« Tu n’as que deux heures, Angelo, ni plus ni moins, pour faire taire les soupçons et me prouver ta loyauté… Passé ce délai, je ferai moi-même le ménage ! »</p>
<p>Son visage s’orna d’un sourire diabolique, alors qu’elle scrutait la réaction de son esclave. Angelo savait que toute rebuffade serait punie immédiatement et douloureusement par la démone. Et être blessé ou incapacité ne l’aiderait en rien à sauver ses compagnons. Il fit taire le dégoût que lui inspirait la situation et acquiesça.</p>
<p>« Dans une heure, ils n’auront même plus idée de soupçonner une quelconque infiltration… »</p>
<p>Le visage de Salem se détendit à ces paroles, retrouvant sa grâce naturelle.</p>
<p>« Ça c’est l’Angelo que je connais… » susurra-t-elle avant de déposer un baiser affectueux sur le front de son prisonnier.</p>
<p>Angelo rassembla toute sa volonté pour ne pas montrer la répulsion que ce contact lui inspirait. Maîtrise de soi qui finit par payer : Salem relâcha son emprise, et se volatilisa devant lui.</p>
<p><em>« Mais n’oublie pas… Même si tu ne me vois pas, moi, je te surveille… »</em></p>
<p>Angelo resta immobile quelques minutes, épiant les ténèbres de sa chambre à la recherche du moindre indice trahissant la présence de Salem. Mais il savait que c’était vain : elle ne pouvait pas être vue si elle ne le désirait pas. Et le temps était pour lui compté…</p>
<p>« Une heure… »</p>
<p>Angelo soupira, et se dirigea vers sa table de nuit. Remettant de l’ordre dans sa chevelure et sa mise générale, il rassembla ses idées quant à la façon dont il allait endormir les soupçons de ses compagnons. Une fois qu’il estima que son allure cachait suffisamment le drame qu’il était en train de vivre, il sortit de sa chambre, résigné à accomplir sa « nouvelle mission ».</p>
<ul>
<li><strong>Chambre d’Ambre</strong></li>
</ul>
<p>« Je vois&#8230; Il ne nous laisse donc pas le choix que de démontrer notre détermination. Dommage pour Shion et les autres&#8230; »</p>
<p>Ambre leva les yeux au plafond d’un air songeur. Le dos enfoncé dans le matelas de son lit, elle eut la vague impression de flotter&#8230; Dans un mauvais rêve.</p>
<p><em>« Je m’en moque de ces gens ! Sors-moi de là ! »</em></p>
<p>Le ton alarmé de sa sœur lui fit reprendre pied à la réalité. Muée comme par un ressort, elle se retrouva debout, se dirigeant vers un petit bureau où était posé son ordinateur. Elle l’ouvrit avec empressement, et composa le code connu d’elle seule.</p>
<p>« Dis-moi où tu trouves&#8230;. »</p>
<p>L’écran s’éteignit durant quelques secondes puis se ralluma sur un fond d’écran en vert et noir, arborant le blason de la Milice Noire. Elle tapa un autre code, débloquant l’accès à une fenêtre où étaient listées les principales localisations des escadrons de l’Ordre. Sans hésiter, elle choisit « Venise », faisant apparaître un plan détaillé dudit site.</p>
<p><em>« Un étage en dessous de la bibliothèque&#8230; Les caves d’une ancienne abbaye&#8230; Je suis dans un couloir, bordé d’alcôves fermées par de lourdes portes en bois&#8230; Je me trouve au pied d’une statue, représentant&#8230; »</em></p>
<p>Le silence se fit ; apparemment sa sœur avait quelques difficultés à trouver une description adéquate de ce qu’elle voyait.</p>
<p>« Ressemblant à quoi ?</p>
<p><em>– Je ne sais pas&#8230; Une sorte de loup&#8230; Avec des cornes ? </em></p>
<p>– Deux petites minutes&#8230; »</p>
<p>Manipulant avec habileté sa souris, Ambre parcourut le plan et finit par repérer l’endroit exact où sa sœur avait atterri : le couloir semblait étroit, barré d’un singulier signe rappelant celui d’une tête de mort, mais en plus allongée. Une inscription en latin mettait vaguement en garde ceux qui auraient eu envie de rester en ces lieux. Mais à bien y regarder, le seul chemin possible pour se glisser à l’extérieur se trouvait à droite de la statue.</p>
<p>« Poursuis sur ta droite, à dix mètres de là, il doit y avoir un escalier&#8230; Descend les deux étages, tu vas arriver à de vieilles caves&#8230; Elles sont reliées aux égouts. »</p>
<p>Elle entendit des bruits de pas, et le souffle léger de sa sœur à travers le combiné. Celle-ci se dirigeait certainement vers l’endroit indiqué.</p>
<p><em>« Ça y est, je vois l’escalier !</em></p>
<p>– Parfait ! Maintenant, essaie de te débrouiller seule&#8230; Nous allons finir par nous faire repérer par les sonars de l’Ordre&#8230;</p>
<p><em>– Je t’appellerai si je veux&#8230; Après tout, c’est toi qui m’as envoyée auprès de ce James ! »</em></p>
<p>Le téléphone raccrocha brusquement, témoin de la bonne humeur de sa sœur. Non pas qu’elle ni fut pas habituée : sa cadette souffrait depuis son jeune âge de sautes d’humeur et d’accès d’énervement – voir de violence – chroniques. Au moins, elle était sûre d’être tranquille pendant quelques heures, le temps que celle-ci trouve la sortie. À moins qu’elle ne rencontre des embûches en cours de route&#8230;</p>
<p>Curieusement, à cette pensée, son regard se posa de nouveau sur le signe du plan : il y avait quelque chose de lugubre en lui qui la fit frissonner des pieds à la tête.</p>
<p>« Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? » se demanda-t-elle à voix haute, son index effleurant son emplacement sur l’écran.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Tout à ses réflexions, Ambre était bien loin de soupçonner qu’un être incorporel flottait juste devant elle. Nonchalamment assise sur le bord du bureau, Salem observait la jeune femme avec un sourire goguenard.</p>
<p>« Angelo, Angelo&#8230; Je dois avouer que tu avais raison à son sujet : elle n’est pas comme les autres ! » ricana-t-elle en se levant, avant de marcher autour de son nouveau centre d’intérêt.</p>
<p>Toujours ignorante de la présence, Ambre s’absorbait de plus en plus dans la contemplation de son écran.</p>
<p>« C’est même quelqu’un d’important : la descendante du général Adémar&#8230; L’actuel commandeur de la Milice Noire&#8230; Et&#8230; » Salem se pencha sur la jeune femme, effleurant de la joue une mèche auburn. « Et une traîtresse à l’Ordre d’Ermengardis&#8230; Hum&#8230; Je sens qu’elle a plein de secrets à raconter ! »</p>
<p>La démone ricana, amusée de savoir qu’elle se trouvait si près de sa proie sans que celle-ci ne soupçonnât même son existence. <em>« C’est si bon d’être un démon&#8230; »</em> soupira-t-elle intérieurement, avant de glisser un regard dans la direction où Ambre regardait. Son sourire se figea instantanément.</p>
<p>« Ce signe&#8230; Il me semble l’avoir déjà vu quelque part&#8230; »</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 18h15 </strong><strong>(<em>June 5, 2004, 3 :15 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>Kanon et Aldébaran émergèrent au pied de l’ancien temple du Cancer au point précis que le Grec avait décrit.</p>
<p>« Bravo, je vois que tu te souviens très bien de la topographie du Sanctuaire », s’exclama le Brésilien. À vrai dire, il était un peu surpris de ce fait : le frère de Saga n’était pas supposé avoir gardé l’un des temples de la colline sacrée.</p>
<p>Kanon dut deviner ses pensées en voyant sa mine étonnée.</p>
<p>« J’ai vécu dans le temple des Gémeaux au tout début de la charge de Saga. Il était déjà instable, mais la meilleure partie de lui-même avait refusé que je reste dans la maison en ruine qui nous servait d’abri. La coutume aurait voulu que je m’efface devant le chevalier d’Or des Gémeaux désigné et rentre dans l’ombre pour ne pas lui nuire, mais lui en a décidé autrement. » Kanon se tut, son regard se perdant sur les coupoles blanches du temple des Gémeaux. « C’est pour cela que je connais aussi bien les environs et les passages secrets. »</p>
<p>Il se tut, s’abandonnant certainement à des souvenirs remontant à l’époque avant son enfermement au Cap Sounion. Aldébaran comprenait sa douleur.</p>
<p>« Et pour la suite ? Tu sais comment nous pouvons nous infiltrer à l’intérieur du temple du Cancer ? »</p>
<p>Kanon s’extirpa de ses pensées pour lui désigner une avancée rocheuse qui empiétait sur les escaliers menant au temple d’Élision.</p>
<p>« C’est la suite des passages souterrains… À cinquante mètres de l’entrée, il y a une vieille porte rouillée qui donne sur les cachots du temple des Cancers.</p>
<p>– Comment sais-tu cela ?</p>
<p>– Je me suis infiltré une fois dans le temple.</p>
<p>– Angelo l’a su ?</p>
<p>– Non, il n’était pas encore investi du titre. C’était son maître Clavenius qui occupait les lieux alors. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Ils firent comme Kanon l’avait indiqué : s’engageant dans le tunnel secret contournant le temple, ils bifurquèrent au bout de cinquante mètres à droite pour se retrouver face à une grille en fer forgée. Celle-ci était en bien meilleur état que dans les souvenirs de Kanon, qui se la rappelait rouillée et croulante, et détail macabre, couverte d’un résidu rouge noirâtre. Le Grec effleura distraitement le métal peint, dont la surface lisse cachait le témoignage d’années et d’années de tortures commises sur des mourants par le Cancer d’alors.</p>
<p>« Kanon ? »</p>
<p>Aldébaran s’étonna de son silence, vu le pli en « V » de ses sourcils.</p>
<p>« Ce n’est rien… »</p>
<p>Il poussa la grille, s’étonnant à peine qu’elle ne soit pas fermée : le verrou avait été brisé il y a des années par ses soins. A l’époque, il n’en était pas à une sottise près pour montrer sa rébellion contre ce frère qu’il ne reconnaissait plus.</p>
<p>« Viens, c’est par ici. »</p>
<p>Il indiqua à Aldébaran un étroit boyau partant sur leur gauche, bordé de larges alvéoles. Des bouts de métal dépassaient du sol, seuls vestiges des barreaux de cellules qui se dressaient alors là. L’endroit avait été nettoyé et blanchi, faisant disparaître à jamais les traces de souillure qui flétrissaient jadis la roche.</p>
<p>« C’est quoi cet endroit ?</p>
<p>– Les anciennes geôles où Clavenius torturait ses victimes avant de les achever. »</p>
<p>Sauf qu’à l’époque, l’air était saturé d’odeurs de putréfaction, de défécation et d’urine, un mélange acre qui prenait à la gorge et aux yeux, et menaçant de vous faire vider vos tripes à chaque moment.</p>
<p><em>&#8212;&#8212;- </em></p>
<p><em>Sanctuaire, 1970</em></p>
<p><em>Kanon se demanda une fois de plus ce qu’il pouvait avoir dans le crâne pour venir s’aventurer dans les caves de leur voisin détraqué. Mais sa nième dispute avec Saga l’avait une fois de plus jeté hors du temple des Gémeaux et fait entreprendre une aventure insensée. Le genre d’action inutile et dangereuse qui lui amènerait une bonne poussée d’adrénaline, lui faisant se rappeler ô combien la vie pouvait être précieuse. Un concept qu’il perdait de vue ces temps-ci, à cause de Saga. Celui-ci l’accusait à tord des pires maux, de la fainéantise au mensonge, en passant par la luxure. Excédé par tant de mauvaise foi, Kanon finissait par verser dans certains de ces défauts : quitte à être accusé, autant que cela soit fondé.</em></p>
<p><em>Il arriva aux grilles assez rapidement, et faillit vider son estomac lorsque l’odeur nauséabonde vint agresser son nez. Si son entêtement n’avait pas été si grand, il aurait rebroussé chemin. Il poussa cependant la grille, qui laissa une pellicule poisseuse sur ses doigts. Une atmosphère épaisse et opaque l’empêchait de deviner tous les contours de la salle, et ce qui provoquait ce faible ronronnement plaintif à sa droite. </em></p>
<p>&#8212;&#8212;-</p>
<p>« Kanon, quelque chose ne va pas ? »</p>
<p>Le Grec s’aperçut qu’il s’était arrêté devant la cellule où il avait surpris ce pauvre moribond, ou surtout ce qu’il en restait. Lui-même n’était pas un enfant de choeur, mais ce qu’il avait eu sous ses yeux ce soir-là n’était que le résultat de violences gratuites, usées dans le seul but de réduire un homme à néant, non seulement physiquement, mais également moralement.</p>
<p>« Rien continuons. »</p>
<p>&#8212;&#8211;</p>
<p><em>Il avait continué sur vingt mètres avant de percevoir un bruit insistant d’outils en métaux. Clavenius se tenait dans une alcôve, penché sur un cadavre décharné dont il ôtait les fers. Kanon grimaça de dégoût et fit demi-tour.</em></p>
<p><em>« Tu crois que je ne t’ai pas entendu entrer, Kanon des Gémeaux, hum ? » ricana le Cancer.</em></p>
<p><em>Le cadet des Gémeaux s’arrêta net, comprenant que sa présence avait été démasquée, mais ne répondit pas.</em></p>
<p><em>« Tu ne connais pas le concept de propriété privée, peut-être ? Je devrais te corriger une bonne fois pour te le faire entrer dans le crâne…</em></p>
<p><em>– Je ne suis pas certain que mon frère apprécierait le geste », rétorqua Kanon en le toisant par-dessus son épaule.</em></p>
<p><em>La réponse fit s’étrangler de rire Clavenius. Vraiment, ce type était fou à lier.</em></p>
<p><em>« Parce que tu crois que Saga va continuer à te soutenir encore longtemps ? Ne le vois-tu donc pas changer ? »</em></p>
<p><em>La remarque surprit Kanon sur le coup, mais il ne préféra pas relever : le changement de comportement de Saga était devenu assez évident pour tous. Il serra les poings en voyant Clavenius s’approcher de la grille de la cellule. Il posa une main poisseuse de sang, teintant l’acier verdâtre de rouge.</em></p>
<p><em>« Contrairement à ce que tu crois, il n’est pas seul là-dedans. L’autre ne va pas tarder à prendre le pouvoir, eh eh », ricana-t-il en tapotant sa tempe de son index rouge. « Et crois-moi, je parle en connaissance de cause.</em></p>
<p><em>– Vieux fou ! »</em></p>
<p><em>Furieux, mais aussi troublé par ces paroles, Kanon quitta définitivement ces geôles nauséabondes.</em></p>
<p>&#8212;&#8211;</p>
<p>Comment Clavenius avait eu vent du dédoublement de personnalité de Saga, Kanon ne le sut jamais. Il en avait conclu que souffrant du même mal, il avait reconnu les symptômes chez son frère. Mais c’est à partir de cette révélation que Kanon avait commencé à surveiller Saga, et que cela avait été le début de la fin entre les jumeaux.</p>
<p>« Kanon, regarde un peu.</p>
<p>– Quoi ? »</p>
<p>Aldébaran s’était arrêté devant l’entrée d’un autre tunnel, dont les cellules avaient conservé leurs barreaux.</p>
<p>« On dirait que quelqu’un a séjourné ici il y a quelque temps… je dirais un ou deux mois. »</p>
<p>En s’approchant, Kanon constata effectivement que l’une des geôles avait été aménagée afin d’accueillir un invité : il y avait un lit, une petite commode et une étagère pleine de livres. Un ouvrage était resté ouvert sur le haut du meuble. Kanon s’en saisit et l’inspecta rapidement. Les réflexes d’Aigis Salmakis revinrent comme une deuxième nature : il évalua le livre comme une édition du dix-neuvième siècle des « songes d’une nuit d’été » de William Shakespeare.  Une photographie s’échappa des pages et atterrit sur le bout de sa chaussure. Il la ramassa et lut au dos : « Andreas et Lunes Carapateras, Chypre, juin 2002. »</p>
<p>« Une photo du malheureux qui a séjourné ici, certainement », murmura-t-il.</p>
<p>Le visage qu’il reconnut lorsqu’il retourna la photo le laissa sans voix.</p>
<p>« Que se passe-t-il ? » s’étonna Aldébaran.</p>
<p>Incapable de répondre, Kanon lui tendit la photo. Les doigts d’Aldébaran se crispèrent sur le papier à la vue du jeune homme.</p>
<p>« Aiolos ? »</p>
<ul>
<li><strong>Sous le temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Kiki observait le sorcier avec une méfiance grandissante, lisant dans les pupilles rouges et dilatées que Sylvenius préparait une contre-attaque sanglante.</p>
<p>« Te ferais-je peur, jeune guerrier ? gronda le sorcier.</p>
<p>– Il en faut bien plus pour effrayer un Atlante…</p>
<p>– Si j’étais toi, je n’en serais pas si certain. »</p>
<p>Le changement s’opéra en une fraction de seconde, laissant Kiki désarmé pendant le même laps de temps. Recouvrant son apparence de citoyen de Kharna, Sylvenius déploya ses ailes à la manière de deux armes, pointant leurs extrémités coupantes et pointues vers le jeune homme. Les crochets furent cependant arrêtés net par un mur invisible.</p>
<p>« Quelle est donc cette plaisanterie ? rugit-il.</p>
<p>– Un mur de cristal qui, je te le garantis, fera en sorte de te retenir ici », répondit Kiki avant de se tourner vers les deux vampires dont les regards étaient posés sur lui. « Sortez vite d’ici et retournez au Temple d’Élision, nous nous retrouverons là-bas. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Encore sous le choc de l’illusion que lui avait fait subir le sorcier, Bàlint était obligé de s’appuyer lourdement sur Ishara pour ne pas retomber à terre. Il leva des yeux surpris sur l’intrus lorsque celui-ci leur ordonna de retourner dans l’antre de Perséphone.</p>
<p>« Je ne suis pas assez suicidaire pour me jeter dans la gueule du loup, rétorqua-t-il.</p>
<p>– Perséphone a disparu. Vous ne craignez rien… en tout cas moins qu’ici. »</p>
<p>Une de ses mains se crispa sur l’épaule d’Ishara à la réponse. Ainsi, son illustre maîtresse s’était évanouie dans la nature… Un vague sentiment de colère l’étreignit, de même que celui-ci, plus inattendu, d’inquiétude. Au fond de son cœur qui ne battait plus restaient quelques traces de tendresse pour celle qui lui avait ouvert son lit et son âme durant tant d’années.</p>
<p>« Bàlint, il a raison… Nous n’avons que trop erré dans ces tunnels. Il faut en sortir », murmura la Babylonienne, relevant son visage fatigué vers lui.</p>
<p>Bàlint fut touché par le regard suppliant de la femme vampire. Il fut encore plus choqué en réalisant qu’il n’éprouvait plus de haine pour elle, mais de la gratitude. Elle était venue le chercher, alors qu’il l’avait lâchement laissée en arrière.</p>
<p>« D’accord », acquiesça-t-il.</p>
<p>Il passa son bras autour des épaules de la Babylonienne, renforçant son appui, puis commença à avancer.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Suivant de ses yeux de prédateur ses deux proies contourner la cage translucide où il était enfermé, Sylvenius rageait. Il était beaucoup trop près du but pour échouer ainsi : il devait arracher de l’esprit de Bàlint toutes les informations nécessaires sur l’emplacement des cercueils manquants. Se laissant guider par ses instincts primaires et sauvages, il déploya ses ailes, les heurtant à la surface invisible avec une rare violence. Leurs hampes se brisèrent, lui soutirant un râle de frustration et de douleur.</p>
<p>« C’est inutile de te débattre, ce mur ne cédera pas », l’informa d’une voix glaciale son adversaire.</p>
<p>Sa colère exacerbée par l’attitude du jeune homme, Sylvenius s’élança de tout son poids contre le mur de cristal. Le choc fut une fois de plus terrible, le laissant quelque peu hébété et avec une épaule déboîtée. Il donna un coup de poing dans l’obstacle de frustration, sentant ses phalanges craquer sous l’impact.</p>
<p>Il fallait qu’il trouve une autre solution pour se libérer. La force brute ne servirait à rien : la ruse, en revanche…</p>
<ul>
<li><strong>Dans une autre partie du Palais</strong></li>
</ul>
<p>Rhadamanthe épiait discrètement les moindres recoins, cherchant dans leurs ténèbres la silhouette du Garuda. S’il ne se trompait pas, Éaque avait cessé de les suivre depuis une bonne demi-heure, mais il préférait continuer à jouer le jeu, pour être plus sûr que son stratagème marcherait. Il se trouvait encore à une distance respectable de l’une des sorties. Il allait de plus devoir trouver une pièce où garder Rune le temps que le soleil se couche, et monter un plan pour le faire évader sans encombre. Il regrettait de ne pas avoir pu mettre dans la confidence ses deux lieutenants, qui avaient acquis une solide connaissance du terrain. Cependant, le succès de son entreprise dépendait de sa capacité à convaincre Éaque de la fin tragique de Rune. Il doutait des talents de comédien de Valentine : quant à Sylphide, il avait tout simplement disparu.</p>
<p>La Vouivre espérait que le Basilic ne s’était pas encore attiré des ennuis.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Il avait beau tordre ses poignets dans tous les sens, Rune ne parvenait pas à défaire les cordes qui les retenaient prisonniers. D’autres liens ne l’y aidaient pas : ceux qui entravaient son esprit dans un cocon de culpabilité et de résignation. Il y avait toutefois au fond de lui cette petite étincelle de vie qui faisait qu’il ne voulait plus que son existence s’arrêtât là, qu’il lui restait de nombreuses choses à accomplir sur cette terre.</p>
<p>Ce sentiment était devenu beaucoup plus vivace lorsque Rhadamanthe le poussa à l’intérieur d’une vaste pièce, la salle du trône sans doute. Tout était en l’état, y compris le large dais dont les voiles fantomatiques dansaient dans l’obscurité. Rune frissonna, croyant y voir le spectre de la faucheuse l’observant, son arme à la main.</p>
<p><em>« Quelle ironie ! Me voilà effrayé à l’idée de comparaître devant le tribunal où j’officiais. Je devrais pourtant être résigné… Je le mérite »</em>, songea-t-il.</p>
<p>Il n’y avait rien à faire : son désir de vivre devenait plus présent de seconde en seconde, lui faisant ralentir le pas.</p>
<p>« Seigneur Rhadamanthe, je vous en prie, donnez-moi un jour de plus, que je puisse terminer mes mémoires, supplia-t-il.</p>
<p>– Nous y sommes bientôt, Rune. Ne ralentis pas le pas. »</p>
<p>Ces paroles ne l’apaisèrent pas, bien au contraire. Finalement, la peur de mourir et le désir de vivre prenant le dessus, il balança un bon coup de pied dans la cheville du Juge, suffisamment fort pour le déséquilibrer et le faire chuter. Profitant de l’occasion, il prit ses jambes à son cou, courant à perdre haleine dans la direction opposée d’où ils étaient entrés, avisant une porte ouverte dans le fond. Il la franchit sans se retourner, entendant derrière lui les bruits de pas de son poursuivant.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Comme il le craignait depuis un certain temps, les nerfs de Rune finirent par lâcher, poussant le Balrog à s’enfuir. Rhadamanthe détala à sa suite, bien décidé à l’arrêter avant qu’il ne bute dans l’une des créatures qui peuplaient ce maudit temple.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 18 h 30 </strong><strong>(<em>June 5, 2004, 3 :30 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Hôpital Central d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Aiolia chassa une nouvelle fois une larme qui perlait au coin de son œil rougit. Il avait déjà copieusement pleuré durant la dernière demi-heure, enterrant profondément sous terre sa fierté masculine, dont il se fichait éperdument. Juste à côté de lui, à portée de ses bras, son aîné n’était pas dans un meilleur état.<strong></strong></p>
<p>« Mais où étais-tu donc passé ? demanda-t-il sur un ton hésitant entre reproche et larmoiement.<strong></strong></p>
<p>– Bàlint m’a gardé au Sanctuaire Terrestre », répondit Aiolos d’une même voix tout aussi chevrotante. « D’abord dans un cachot, puis dans des appartements privés, sans que personne ne soupçonnât mon existence. Finalement, il m’a demandé d’écrire ses mémoires.<strong></strong></p>
<p>– Le salop… si je le retrouve, je l’écorche vif ! » gronda Aiolia en attirant une fois de plus on frère contre lui.<strong></strong></p>
<p>« Peine perdue… il doit être détruit à l’heure qu’il est. Perséphone s’est lassée de lui et a dû le faire exécuter. C’est pour cela que Darius a pu me faire évader. <strong></strong></p>
<p>– On ne sait jamais, avec des ordures pareilles ! »<strong></strong></p>
<p>Aiolia se ventousa sérieusement à son frère, bien décidé à ne pas lâcher prise.</p>
<p style="text-align: center;"><strong>O</strong></p>
<p>Assise à l’écart sur un divan, Marine assistait en souriant à cette touchante scène de retrouvailles. Le Lion et le Sagittaire réunis après trente-et-une années d’interruption. Elle se souvenait encore d’Aiolia adolescent lui demandant d’être brave lorsqu’elle était arrivée au Sanctuaire. Il faisait de son mieux pour aider les autres apprentis à surmonter les épreuves et les entrainements, mais pleurait en cachette chaque soir venu. Son frère, ce renégat que tout le monde honnissait, à commencer par le Pope, avait dû lui manquer cruellement.<strong></strong></p>
<p>« Allez petit frère, ne pleure pas, c’est fini… le cauchemar est fini », murmura Aiolos à son cadet, laissant couler une larme le long de sa joue.<strong></strong></p>
<p>La Japonaise sourit, attendrie. Elle allait laisser les deux hommes vider leurs émotions puis les ferait raccompagner jusqu’à l’hôtel. Le cauchemar était fini pour eux, mais il lui restait à retrouver le chevalier qu’Aiolos était sensé rejoindre. Il était peut-être en danger.</p>
<ul>
<li><strong> </strong><strong>Ailleurs à Athènes</strong></li>
</ul>
<p>« Doucement… ne les collez pas trop. Il ne faut pas qu’ils nous remarquent », ordonna Jabu au chauffeur.</p>
<p>Ils avaient traversé la moitié de la ville sans pour autant que la limousine ne s’arrêtât. La filature dura d’ailleurs encore dix bonnes minutes, le véhicule de la femme vampire s’engouffrant à tombeau ouvert dans un quartier résidentiel pour finir par disparaître dans la cour d’une villa. Le haut portail se referma sans un bruit sans que Jabu ait pu repérer correctement la configuration des lieux.</p>
<p>Il ne lui restait plus qu’une solution : tenter de trouver un moyen de s’infiltrer dans la villa pour vérifier si son armure s’y trouvait effectivement. Il sortit du taxi d’un pas décidé.</p>
<p>« Vous allez vous rendre dans le quartier du Musée Archéologique, au 35 Odos Patission. Là vous demanderez un chef d’Escadron et vous leur direz que Jabu de la Licorne, venant du Sanctuaire Terrestre, demande des renforts.</p>
<p>– Non, mais, c’est quoi ces salades… moi je veux être payé pour la course, c’est tout », protesta le chauffeur, légèrement effrayé.</p>
<p>Il tenta de faire une marche arrière, mais Jabu agrippa le véhicule par un pneu et commença à soulever la voiture sans aucun effort.</p>
<p>« Mais arrêtez ça !</p>
<p>– On se tait et on m’écoute ! » gronda le Japonais, lui jetant un regard glacial. « Je répète : le 35 Odos Patission. Dire à un chef d’escadron que Jabu de la Licorne demande des renforts à… » Il s’interrompit pour glisser un œil à la plaque ornant un pilier de la propriété. « … à la Villa Meris, via Meris, Quartier de Glifara. Et si tu ne le fais pas, je te retrouverai et te mettrai en pièces ! »</p>
<p>Une menace que Jabu ne voyait pas comment il pourrait mettre à exécution, mais qui semblait bien réelle. Il reposa la voiture avec brutalité, ébranlant toute sa carcasse. Le chauffeur de taxi piailla qu’il s’y rendrait de suite, qu’il ne fallait pas s’énerver, et autres suppliques pour rester en un seul morceau avant d’enclencher la marche arrière et de repartir en trombe.</p>
<p>Avec un peu de chance, il ferait ce qui lui avait été ordonné. Jabu décida d’attendre quelques heures, histoire d’étudier le terrain. Puis, renforts ou pas, il passerait à l’attaque.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, </strong><strong>6 juin 2004, 00h45 (June 5, 03 :45 PM AMT +9 :00)</strong></li>
<li><strong>Non loin du poste de contrôle vidéo</strong></li>
</ul>
<p>Les quelques minutes qui s’étaient écoulées depuis le départ de sa chambre avaient suffi à Angelo à se recomposer une attitude. Chemise légèrement entrouverte sur son torse et sa chaîne dorée, il était parvenu à peindre un petit sourire canaille sur ses lèvres. En apparence, il était le même Angelo que ses compagnons avaient appris à côtoyer ces derniers mois : la caricature de l’Italien dragueur, prêt à jouer aux méchants garçons dès qu’on venait le contredire. Intérieurement, il se sentait désespéré et presque mort, un zombie condamné à obéir à un démon, et peut-être, à voir ses compagnons mourir par sa faute.</p>
<p>Ses pensées s’assombrirent davantage lorsqu’il aperçut celui qu’il était venu chercher : encore rougissant de l’attaque bien particulière de Salem, Aphrodite était toujours assis sur le sol, le dos adossé au mur, tentant de reprendre ses esprits.  Qu’à cela ne tienne : connaissant très bien les risques encourus s’il montrait son désespoir, il agrandit son sourire et se planta devant le Suédois, les mains posées sur les hanches.</p>
<p>« Tu sais qu’il y a de bien meilleurs endroits pour se faire une petite gâterie plutôt qu’un couloir où tout le monde peut te voir ? » fit-il d’un ton moqueur.</p>
<p>Il put constater qu’il était bon comédien lorsqu’il voulait : aucune faiblesse ne se dénotait dans sa voix aux accents railleurs. Il put d’ailleurs constater que sa remarque avait fait mouche lorsque le blondinet releva la tête et l’observa d’un air interdit.</p>
<p>« Angelo, ce n’est pas ce que tu crois, balbutia Aphrodite. Je me suis fait attaquer… un fantôme… dans le mur. Je sais que tu comprends ce dont je parle.</p>
<p>– Je me demande ce que tu as bien pu fumer pour arriver à te mettre dans un état pareil », moqua l’Italien en se baissant pour attraper le jeune homme par les épaules et le remettre debout. « Bon, je vais te conduire auprès de Saga et tu vas lui expliquer ce qu’il te prend. Tu es devenu malade ou quoi ?</p>
<p>– C’est à toi que je devrais poser la question !</p>
<p>– Toi, tu me caches quelque chose… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Aphrodite ne comprenait strictement plus rien à ce qui était en train de se passer, sinon qu’Angelo avait décidé de jouer un personnage qui n’était pas le sien. Il correspondait parfaitement à Masque de Mort, mais Angelo avait tourné la page depuis des mois. Plus étrange était la coïncidence de le retrouver dans ces couloirs, alors qu’Aphrodite venait juste de se faire agresser par cette apparition.</p>
<p>D’ailleurs, peut-être trainait-elle encore dans les murs, les observant ? C’était peut-être la raison pour laquelle Angelo jouait la comédie…</p>
<p>« Parfait, amène-moi à Saga… Je vais lui donner des explications », concéda-t-il, prêt à jouer le jeu.</p>
<p>Il était bien décidé à aller jusqu’au bout et à percer à jour ce qui se passait autour d’Angelo. Il le savait en danger : il en était même certain.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Italie, Venise, 5 juin 2004, 17 h 50 </strong><strong>(<em>June 5, 2004, 3 :50 PM, GMT +2 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Sous-sol de l’Escadron de Venise</strong></li>
</ul>
<p>S’aidant de son téléphone portable pour vérifier qu’elle était bien sûr le bon chemin, la jeune Agate Adémar-Liancourt – car c’était bien la supposée décédée cadette d’Ambre – fut soulagée de constater qu’elle était bien arrivée dans lesdites caves. En étaient pour preuve les dix centimètres d’eau dans lesquels elle pataugeait. A n’y pas douter, elle se trouvait en dessous de la surface de la lagune.</p>
<p>Elle éteignit de nouveau sa torche improvisée et entreprit d’avancer, tout en longeant le mur de ce qui lui avait semblé être un long couloir. Ambre lui avait dit tout droit… De toute manière, il lui était impossible de retéléphoner : elle était descendue trop profond dans les fondations du bâtiment pour être couverte par un quelconque réseau téléphonique.</p>
<p>Agate n’avait pas fait deux pas, ses pieds s’enfonçant dans la vase en provoquant de petits clapotis, qu’un léger battement d’ailes lui fit froncer les sourcils. Un oiseau ? Non impossible : aucun oiseau ne pourrait vivre ici dans l’obscurité. Une chauve-souris ? Elle frissonna avant de se rassurer : il était inutile de sombrer dans la psychose… Même si le grand patron de l’Ordre d’Ermengardis était un vampire, il ne cachait pas ses congénères dans les caves de ses escadrons. Et de toute façon, aucun vampire n’était capable de se transformer en chiroptère.</p>
<p>Elle continua sa progression, mais quelque chose la frôla. Cette fois-ci, elle distingua deux bruits distincts de battement d’ailes. De moins en moins rassurée, elle accéléra le pas.</p>
<p>Elle avait l’impression d’être suivie…</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 18 h 45 </strong><strong>(<em>June 5, 2004, 3 :45 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>« Je pourrais savoir à quoi tu joues ? »</p>
<p>Éaque tourna son visage vers Minos : un sourire mauvais pointa au coin de ses lèvres en voyant l’énervement du Griffon. C’était une petite vengeance amplement méritée pour toutes les fois ou le Juge de la Première Prison l’avait fait enrager.</p>
<p>« Mais à rien… Je pense juste qu’il faut préparer nos défenses. Ces armes ont besoin d’être retendue et graisser pour fonctionner efficacement », rétorqua-t-il d’un ton posé.</p>
<p>À l’autre bout de la pièce, Valentine releva un regard soupçonneux sur lui. Rien de bien grave : la Harpie éviterait de se mêler à la conversation. Il devait avouer que sa diversion pour garder Minos enfermé ici pendant que Rhadamanthe mettait à mort Rune était un peu grossière. Sitôt rentré de la filature de la Vouivre – et rassuré quant à ses attentions – Éaque avait exigé des deux hommes qu’il l’aide à entretenir leurs armes. Sylphide manquait à l’appel, ce qui l’arrangeait : il n’aimait pas avoir ce petit gêneur dans les pattes.</p>
<p>« Alors pourquoi n’as-tu pas appelé Rhadamanthe et son autre lieutenant ?</p>
<p>– Parce que je ne sais pas où ils se trouvent. Ils sont très certainement partis en patrouille…</p>
<p>– Sans nous le dire ? J’en doute fort… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Minos plissa les yeux d’agacement, essayant de deviner dans le regard sombre d’Éaque le complot que ce dernier était en train de tramer. L’attitude du Garuda ne faisait aucun doute quant à sa volonté de faire diversion. Ce qui l’étonnait beaucoup par contre, c’est que Rhadamanthe et son lieutenant soient impliqués dans le plan d’Éaque. La Vouivre avait toujours soigneusement évité de cautionner les coups foireux du maître d’Antinora : pourquoi cette fois-ci se faisait-il complice de ses manigances ? A fortiori, pourquoi avait-il décidé d’entraîner l’un de ses soldats dans les ennuis avec lui ? Cela ne ressemblait tout simplement pas au comportement habituel de Rhadamanthe.</p>
<p>Le Griffon fronça un sourcil, signe évident de son agacement croissant, et glissa un regard en direction du couloir, s’arrêtant sur la porte de la chambre où Rune était reclus. Un affreux doute surgit dans son esprit : s’y trouvait-il ? Ou Rune avait-il… ?</p>
<p>D’instinct, il reposa l’arbalète qu’il tenait et fit mine de tourner les talons pour aller vérifier par lui-même si son subordonné était toujours dans les lieux. Il s’immobilisa cependant lorsqu’Éaque le rattrapa fermement par le bras.</p>
<p>« Lâche-moi, gronda Minos. Si tu crois que je n’ai pas compris que tu manigances quelque chose.</p>
<p>– Je ne manigance rien du tout. Je te prierai de te calmer, et de rester à nous aider. Et n’oublie pas qu’en tant que Juge, tu es supposé donner l’exemple à nos subordonnés », répliqua le Garuda d’une voix terriblement persuasive.</p>
<p>Le Griffon suivit le regard d’Éaque, qui s’était posé sur Valentine.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Dire que Valentine était mal à l’aise tenait du pur euphémisme. Il aurait préféré ne pas assister à ce nouvel accrochage entre Juges, le nième d’une longue série débutée il y a des siècles. Tout comme le Griffon, il soupçonnait également le Garuda de tramer un sombre complot, et s’inquiétait de savoir que son Seigneur y participait. Son absence ne pouvait pas s’expliquer autrement.</p>
<p>Cependant, la source principale de son inquiétude restait son meilleur ami. Sa colère envers Sylphide était rapidement retombée, cédant la place à l’anxiété. Qu’était-il donc en train de faire, et surtout, où ? Était-il tombé dans les griffes de la créature rôdant autour de leur retraite, où était-il tout simplement en fuite, les abandonnant derrière lui.</p>
<p>Il se corrigea mentalement : Sylphide ne ferait jamais cela. Il était loyal à Rhadamanthe et avait un solide sens de l’amitié. Il devait lui faire confiance.</p>
<p>Valentine soupira et baissa la tête, se concentrant sur l’arme et ses cordes, piètre moyen pour oublier ses préoccupations et les regards des deux Juges.</p>
<p>C’est à peine s’il entendit le grincement d’une petite porte dérobée.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Sylphide verrouilla soigneusement la porte derrière lui. Il avait suivi le passage secret depuis l’entrée jusqu’ici sans encombre, sentant nettement une présence sur ses talons. Preuve pour lui qu’il n’avait pas été le seul dépositaire des révélations de la déesse. Par contre, il ne s’expliquait pas pourquoi son poursuivant ne l’avait pas attaqué. Il constituait pourtant une cible facile à abattre dans les ténèbres de ces souterrains. A moins que…</p>
<p><em>« … que c’est justement ce qu’elle ou il cherche : à nous rassembler dans ce temple, tels des otages »,</em> songea-t-il.</p>
<p>Rien n’était moins sur : il avait hâte de partager les informations avec son maître.</p>
<p>« D’où est-ce que tu sors ? »</p>
<p>La voix d’Éaque gronda à ses oreilles comme une menace, le mettant sur ses gardes. Il nota immédiatement qui était présent, et la position de chacun. Valentine se trouvait à sa droite, derrière une table. Éaque et Minos se tenaient à mi-chemin entre lui et la porte d’entrée, et à en juger la façon dont le Garuda agrippait le Griffon, ils étaient au milieu d’une nouvelle querelle. Il manquait cependant un important protagoniste…</p>
<p>« Où est le Seigneur Rhadamanthe ? » demanda-t-il, conscient qu’il donnait un sérieux coup de canif au protocole en répondant par une question.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Ce fut la rage et la nécessité de provoquer une diversion qui poussa Éaque à lâcher Minos pour voler sur le Basilic, l’attraper à la gorge et le plaquer contre le mur.</p>
<p>« Il est temps de te rappeler les bonnes manières. Au cas où tu l’aurais oublié, je suis l’un de tes Supérieurs hiérarchiques : tu me dois une obéissance totale. Tu ne parles que si je t’en donne l’autorisation, et me réponds d’une façon concise et précise. Est-ce clair ? »</p>
<p>À son plus grand étonnement, mais aussi agacement, Sylphide ne se démonta pas.</p>
<p>« Pour votre gouverne, je n’ai qu’un maître : le Seigneur Rhadamanthe, et non vous », répliqua-t-il avec hargne.</p>
<p>Le Garuda ne fit rien pour retenir son poing, frappant le jeune homme en pleine poitrine.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Son rôle aurait dû être de s’interposer entre les deux hommes et les séparer avant que les coups ne partent. Minos observa le Basilic se plier en deux, le souffle coupé. Il sut à la minute où Sylphide releva un regard plein de haine sur le Garuda que le pugilat ne s’arrêterait pas là. Et à vrai dire, il serait bien allé aider le jeune lieutenant de Rhadamanthe, si ce n’est qu’un terrible doute agitait son esprit.</p>
<p>Il fallait qu’il vérifie si Rune était toujours dans sa cellule improvisée, en bonne santé.</p>
<p>Il profita de ce que l’attention du Garuda fût dirigée sur le Basilic pour s’éclipser vers la chambre.</p>
<ul>
<li><strong>Ailleurs dans le temple </strong></li>
</ul>
<p>« Je ne comprends pas… cela voudrait dire qu’Aiolos est lui aussi revenu ? » s’exclama Kanon, en retournant la carte dans ses mains.</p>
<p>« On dirait bien. Mais je ne vois pas comment il a pu atterrir là.</p>
<p>– Je me demande s’il est toujours au Sanctuaire.</p>
<p>– Va falloir que Kiki nous en dise plus. »</p>
<p>Ils continuèrent à monter les escaliers jusqu’à ce qu’une nouvelle porte en fer ne leur barre le passage.</p>
<p>« Et maintenant ? demanda Aldébaran.</p>
<p>– T’inquiètes, je sais l’ouvrir. »</p>
<p>Kanon s’agenouilla devant la serrure et sortit deux baguettes en fer de la poche de sa veste. Il les introduisit dans la serrure, manœuvrant habilement pour soulever le pêne de la gâche.</p>
<p>« Depuis quand tu sais ouvrir les serrures comme ça ? s’étonna le Brésilien.</p>
<p>– Depuis que je suis gosse. C’est utile pour s’introduire dans les poulaillers quand tu as faim.</p>
<p>– Ne me dis pas que tu volais des poules quand tu étais gamin !</p>
<p>– Si… et Saga aussi. L’était même plus doué que moi à ce petit jeu.</p>
<p>– Ce n’est pas vrai… J’aurais tout entendu. » Aldébaran secoua la tête et laissa échapper un petit rire amusé : l’ex-général de Poséidon et l’ancien Pope usurpateur étaient des voleurs de poules. C’était plutôt cocasse à y penser.</p>
<p>« Voilà, cela devrait être bon. »</p>
<p>La porte s’ouvrit avec un léger couinement, dévoilant une vaste salle occupée par un dais en son centre. Les deux hommes y pénétrèrent avec prudence, sondant l’obscurité avec attention jusqu’à ce le bruit d’un claquement de porte les fasse sursauter.</p>
<p>« On dirait que cela vient de là-bas, murmura Aldébaran en désignant le fond de la pièce. Une porte était effectivement ouverte.</p>
<p>« Viens, on va voir ce qui se passe. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Rune ne s’enfuit pas bien loin. Dans sa panique, il trébucha dans des escaliers menant au parvis intérieur du temple, mais ne parvint pas à se retenir à la rambarde. Il roula jusqu’en bas, sa tête heurtant l’une des marches avec un bruit sourd, l’assommant pour le compte.</p>
<p>« Rune, bon sang ! Est-ce que tu m’entends ? »</p>
<p>Rhadamanthe vola au bas de l’escalier et s’agenouilla à côté du corps inerte, qu’il retourna pour vérifier l’état de Rune. Il dégrafa le couteau qu’il portait à la ceinture pour trancher les liens qui retenaient les poignets du Balrog.</p>
<p>Cette fois-ci, la comédie était terminée.</p>
<p>Il se retrouva soudainement projeté en arrière lorsqu’un assaillant agrippa son poing et le tira à lui. Rhadamanthe ne put voir qui il était, mais cela devait être un sacré gabarit vu la facilité avec laquelle il l’entraînait. Reprenant le contrôle sur lui-même, il expédia un violent coup de coude dans les côtes du géant, puis se retourna pour cueillir son adversaire à la mâchoire.</p>
<p>L’inconnu tourna la tête de côté sous la violence du choc, mais ne recula pas.</p>
<p>« C’est tout ce que tu as en réserve ? » fit-il en crachant un peu de sang d’un air dédaigneux.</p>
<p>« Je te préviens… Je n’ai pas l’intention de me laisser— ! »</p>
<p>Ces menaces s’étranglèrent dans sa gorge lorsqu’il reconnut le deuxième homme qui venait d’arriver et se penchait sur Rune.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Kanon ! »</p>
<p>Le Grec releva la tête lorsqu’il entendit son nom, prononcé avec une hargne évidente. Il reconnut immédiatement celui qui l’avait prononcé. Il faut dire que ce visage renfrogné et ces sourcils broussailleux étaient gravés dans sa mémoire. C’était le Spectre avec lequel il était mort aux Enfers.</p>
<p>« Rhadamanthe. »</p>
<p>Qu’est-ce qu’il fabriquait ici en train d’essayer de tuer Rune ? Baissant le regard sur l’homme évanoui, il s’assura tout d’abord qu’il respirait. De toute évidence, il était juste assommé. Il défit les liens qui ceignaient ses poignets puis le cala dans ses bras, le soulevant du sol.</p>
<p>Mieux valait le garder en sécurité et être prêt à s’éloigner au cas où l’autre dragon déciderait d’achever son travail. Enfin, Aldébaran saurait s’interposer. Il baissa de nouveau les yeux sur le visage de l’évanoui.</p>
<p>« Quelque chose me dit que mes problèmes ne font que commencer. »</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/10/20/chapitre-40/">Chronique XIII: Chantage (3/4)</a> &#8211; <a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/12/27/chapitre-42/">Chronique XIV: Hostilités (1/4)</a></p>
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		<title>Chronique XIII: Chantage (3/4)</title>
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		<pubDate>Wed, 20 Oct 2010 07:40:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Italie, Venise, 5 juin 2004, 16 h 40 (June 5, 2004, 2 :40 PM, GMT +2 :00) Quartier Général de l’Escadron de Venise James repoussa le dossier devant lui, et posa ses mains à plat sur la surface du bureau. Son regard se perdit dans le vide poussiéreux de la bibliothèque, et n’importe quel observateur non averti aurait pu [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<ul>
<li><strong>Italie, Venise, 5 juin 2004, 16 h 40 (<em>June 5, 2004, 2 :40 PM, GMT +2 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Quartier Général de l’Escadron de Venise</strong></li>
</ul>
<p>James repoussa le dossier devant lui, et posa ses mains à plat sur la surface du bureau. Son regard se perdit dans le vide poussiéreux de la bibliothèque, et n’importe quel observateur non averti aurait pu penser qu’il était entré dans une sorte de méditation. Avant de se raviser en voyant un étrange sourire courber ses lèvres.</p>
<p>« J’ignorais avoir invité une quelconque personne ici ! » lança-t-il, avant de se retourner, et de toiser du regard le mystérieux visiteur engoncé de noir.</p>
<p>« Je ne suis pas un invité&#8230; J’en suis conscient », répondit sur le même ton la sombre figure, s’adossant nonchalamment à l’étagère.</p>
<p>« C’est une bonne chose de le remarquer, mais il va me falloir me décliner votre identité, et me signifier clairement pourquoi vous vous êtes infiltré ici. »</p>
<p>Un léger rire aux accents métalliques répondit à cette question à l’allure d’injonction.</p>
<p>« Disons pour faire simple, que je suis le Commandeur de la Milice Noire, et que j’ai une offre à faire&#8230; Que vous ne pourrez refuser&#8230;</p>
<p>– Je crains que vous ne vous fassiez quelques illusions sur ce point-là… Je ne traite pas avec des assassins ! »</p>
<p>L’inconnu écarta ses bras, prenant la pause d’un Christ en plein prêche.</p>
<p>« Oh ! Comme il me peine de voir que plus de deux cent cinquante ans après la mort de notre fondateur, l’Ordre d’Ermengardis a conservé une vue aussi étroite de la Milice Noire ! »</p>
<p>James se leva lentement de sa chaise, et s’inclina légèrement sur son bureau. Il toisa avec intensité son visiteur.</p>
<p>« Vue étroite ? Non je dirais plutôt une vue très juste sur les soudards et meurtriers peuplant vos rangs… L’Ordre a dissout votre armée parce que vous avez trahi votre mission : protéger les humains. Tout ce qui comptait pour les barbares de la milice était de tuer, sans aucune distinction !</p>
<p>– Chaque guerre à son pourcentage de pertes et de sacrifices.</p>
<p>– Jamais ! Les civils n’ont pas à souffrir de notre lutte contre les créatures d’autres mondes ! » hurla James en tapant du poing contre la surface du bureau.</p>
<p>« Et moi je dis que les civils devraient déjà être heureux que nous soyons là pour les protéger ! » renchérit sur le même ton l’inconnu voilé. « Tant pis s’ils se mettent en travers de notre chemin !</p>
<p>– Sortez immédiatement d’ici ! » enjoignit James, le visage de plus en plus menaçant.</p>
<p>L’invité se détacha de l’étagère contre laquelle il était appuyé et s’avança vers le bureau. Ses yeux – seuls visibles – brillaient d’une lueur inquiétante. James nota le changement de comportement, nettement plus agressif, et se redressa lentement, ne quittant pas du regard les deux iris.</p>
<p>Puis tout alla très vite : il vit les voiles de son visiteur flotter et la seconde suivante, il se retrouva à terre, le corps de son adversaire restreignant de son propre poids ses jambes et ses bras, et un couteau pressé contre sa gorge.</p>
<p>« Je crains que vous n’ayez pas d’autre choix que d’écouter ce que j’ai à dire !</p>
<p>– Ce n’est pas en me tranchant la gorge que vous vous débarrasserez de moi ! siffla James entre ses canines.</p>
<p>– Non, mais en vous coupant la tête, si… maintenant, êtes-vous prêt à négocier, Grand-Maître ? » répliqua l’inconnu, sortant une deuxième dague des méandres de son déguisement. La lame vint se poser contre l’autre côté de son cou, d’une précision chirurgicale presque terrifiante.</p>
<p><span id="more-547"></span>James jeta un regard furieux au visage inexpressif, puis laissa sa tête reposer sur le sol en signe de reddition.</p>
<p>« Je savais que vous sauriez vous montrer raisonnable… Voici le marché : vous réinvestissez la Milice Noire comme le seul corps armé de l’Ordre d’Ermengardis, et nous vous débarrassons de Sylvenius et de <em>l’Ordine di Silny</em>.</p>
<p>– Qui me dit que vous avez les capacités pour vous dresser contre l’<em>Ordine</em> ? » répliqua James.</p>
<p>Il ébaucha une grimace de douleur lorsqu’il sentit la lame se presser plus fortement, entamant la chair de son cou.</p>
<p>« Nous sommes nombreux, beaucoup plus que vous ne pourriez le soupçonner. Et nous sommes partout : dans l’Ordre d’Ermengardis, dans l’<em>Ordine</em>, dans les gouvernements de certains pays… partout où il faut pour pouvoir intervenir. »</p>
<p>James fixa de nouveau les yeux étincelants de son opposant, qui était maintenant penché sur lui pour mieux l’observer.</p>
<p>« Vous savez ce que je pense de ce marché ? chuchota-t-il d’une voix inaudible.</p>
<p>– J’ai hâte de le savoir… » répondit l’inconnu, rapprochant encore plus son visage pour mieux écouter.</p>
<p>Le Grand Maître sourit faiblement.</p>
<p>« Je pense que ce marché… » Il releva la tête, son nez effleurant presque la surface voilée. « … EST INACCEPTABLE ! » hurla-t-il, laissant ses instincts primaires de vampire prendre le dessus.</p>
<p>Son visage se transforma, pour la première fois depuis l’attaque du Quartier Général, le ramenant à son état de créature de la nuit prête pour la mise à mort de sa proie. Son assaillant relâcha sa prise sous l’effet de la surprise. Ses mains rendues à leur libre mouvement saisirent l’une, la nuque, et l’autre la taille. D’un geste puissant, il repoussa le corps désormais à sa merci, et l’envoya s’écraser sur le sol, entre le bureau et l’étagère.</p>
<ul>
<li><strong>Quartier Général de <em>l’Ordine di Sylni</em></strong></li>
</ul>
<p>« Connaissez-vous l’étendue réelle des pouvoirs des Généraux de Marius, <em>Signore Visconti</em> ? »</p>
<p>Les yeux du Grand Chancelier se plissèrent légèrement sous l’effet de l’agacement.</p>
<p>« Suffisamment à mon goût ! répondit-il sèchement.</p>
<p>– Mensonge !</p>
<p>– Cela suffit ! gronda Visconti. Si vous avez des informations sur la Milice Noire, autant me le dire tout de suite ! »</p>
<p>L’alité émit un faible rire.</p>
<p>« Impatient, <em>Signore Visconti</em> ? Pourtant, j’aurais juré que vous étiez l’incarnation de la patience même…</p>
<p>– Assez !</p>
<p>– Fort bien… » Lùitgard inclina son visage vers l’oreiller, semblant se mettre plus à l’aise. « L’histoire de la Milice Noire tient pourtant à l’étendue de nos pouvoirs… Ou si je puis dire, l’histoire de la Milice actuelle. Celle qui s’est éteinte au dix-huitième siècle n’était qu’une façade… Elle ne commence pas avec l’émergence de Geoffroy Adémar-Liancourt, contrairement à ce que l’Ordre d’Ermengardis croit, mais le soir même de la bataille de Telemny, lorsque le Général Adémar ordonna à ses lieutenants de cacher les cercueils d’Adorjàn, Lôrinc et le mien dans d’autres lieux, gardés secrets. Du peu que j’ai pu lire dans les pensées du Général lorsqu’il se tenait près de mon cercueil, il craignait que les survivants de notre armée ne viennent nous libérer. Mais ce n’est pas tout&#8230; Lui, tout comme moi, avait été le témoin d’un phénomène des plus inquiétants lors de la bataille. »</p>
<p>Visconti se pencha de nouveau sur le lit de Lùitgard, osant affronter l’aspect pitoyable du convalescent. Mais quelque chose le surprit : une profonde ride qui barrait chaque côté de la bouche de Lùitgard avait disparu. Son regard se fit inquisiteur lorsqu’il fixa les pupilles mi-closes du vampire.</p>
<p>« Je sais&#8230; Lorsque j’ai vu ce qui arrivait à Marius sur le champ de bataille, mon visage a dû s’orner de la même interrogation. Je ne pouvais pas en croire mes yeux. »</p>
<p>Visconti déglutit avec difficulté : il n’aimait pas du tout le tournant que prenait cette histoire.</p>
<p>« Qu’est-ce que vous avez vu ?</p>
<p>– Marius m’avait confié la tâche d’assurer sa protection, et j’essayai d’y faire honneur. Comme il était à s’y attendre, le Général et ses lieutenants pourchassèrent en priorité Marius et moi-même, et nous nous retrouvâmes rapidement encerclés. Je faisais face au Général Adémar en personne lorsque j’entendis mon maître hurler de douleur. Me retournant, je m’aperçus que les hommes de la Milice Noire l’avaient abattu : il avait du être frappé dans le dos et à une épaule par des haches, car les entailles étaient profondes. Son bras droit pendait, prêt à se détacher&#8230; Je me souviens avoir hurlé, et me débarrassant momentanément du Général de la Milice, j’ai accouru jusqu’à Marius, et&#8230; »</p>
<p>Le vampire s’interrompit, comme replongé dans cette lointaine scène.</p>
<p>« Lùitgard, qu’avez-vous vu ?</p>
<p>– Marius se dressait de nouveau sur le champ de bataille, et massacrait un à un les soldats de la Milice. Je pouvais voir les entailles dans sa cuirasse, mais son corps&#8230; Son corps, lui, était intact. Comme si ses plaies s’étaient refermées en quelques secondes&#8230; »</p>
<p>Visconti ne put s’empêcher de rester bouche bée à ce récit.</p>
<p>« Fadaises&#8230; Aucun être ne peut recouvrir d’une telle blessure en si peu de temps, quelle que soit son origine.</p>
<p>– C’est ce que j’avais toujours cru jusqu’alors. Mais en voyant cela, j’ai réellement pensé que Marius était un Dieu&#8230; Jusqu’à ce que—</p>
<p>– Jusqu’à ce que ? »</p>
<p>Lùitgard tourna la tête et fixa les ténèbres du plafond.</p>
<p>« &#8230; jusqu’à ce que je découvre que moi aussi, j’avais certains pouvoirs de guérison hors du commun. »</p>
<ul>
<li><strong>Quartier Général de l’Escadron de Venise</strong></li>
</ul>
<p>James connaissait parfaitement bien la réputation des combattants de la Milice Noire, et combien ils pouvaient être imprévisibles et dangereux. Il s’approcha prudemment de la forme immobile, se demandant s’il devait se considérer comme un chat se retrouvant face à une inoffensive souris à occire, ou face à un chien enragé susceptible de se retourner contre lui. Le visage de son visiteur était toujours caché par son voile, et ses yeux étaient clos, renforçant l’effet sombre des ténèbres de la pièce sur sa personne.</p>
<p>Arrivé à moins d’un mètre, il s’arrêta, se penchant lentement sur le corps inanimé, surveillant pourtant avec vigilance le moindre frémissement. La poitrine de l’inconnu se soulevait tranquillement, dans une respiration régulière, tranquille, comme celle de celui ou de celle qui dort du sommeil du juste.</p>
<p>Mais l’illusion ne dura guère.</p>
<p>James eut à peine le temps de laisser échapper un cri, qu’il se retrouva face contre terre, ses jambes abattues par un tacle formidable qui fit hurler de douleur ses chevilles. Poussant sur ses avant-bras pour se dégager, il parvint à éviter un méchant coup de talon qui ébranla les lattes fragiles du plancher séculaire. Roulant sur lui-même pour se soustraire à la furie de son adversaire, il finit par se heurter au bas de son bureau. La douleur n’était pas insurmontable, mais assez vive pour lui rappeler qu’il était en nette position de faiblesse, voire même dans l’humiliant rôle de celui qui bat en retraite. L’idée était assez révoltante pour le Grand Maître d’Ermengardis qu’il était pour le forcer à se relever et à contre-attaquer.</p>
<p>L’offensive ne tarda pas : son poing cueillit l’étrange visiteur en pleine mâchoire, l’envoyant valser contre une étagère. Le bruit d’un objet métallique roulant à terre lui signala que le modificateur de voix venait de quitter son possesseur. L’ayant repéré, il s’empressa de l’écraser sous son talon.</p>
<p>« On dirait qu’il va vraiment falloir jouer cartes sur table, désormais ! » déclara-t-il, satisfait.</p>
<p>L’inconnu passa sa main sur sa bouche, chassant dédaigneusement le filet de sang qui tachait le voile, et très certainement son menton.</p>
<p>« Non, c’est juste le début des réjouissances ! »</p>
<p>À peine James avait-il réalisé le sens de ces paroles qu’il vit son adversaire s’élancer contre une étagère, en saisir les armatures, et se balançant agilement, envoyer tout le poids de son corps – et surtout les talons de ses bottes – en pleine poitrine. Deux aiguilles lui perforèrent la chair, mais ce n’était que le début de son agonie : le meuble, entrainé par l’élan, lui dégringola méthodiquement dessus, dans une avalanche parfaite de livres et de poussière. Il parvint à s’écarter miraculeusement, hormis sa jambe gauche, qui disparut sous la lourde étagère en bois. Entravé de la sorte, il n’eut pas le temps de pousser un cri de frustration ou d’essayer de se dégager. Il sentit son cou pris en tenaille entre l’avant-bras et le poignet de l’étranger, alors que la poitrine qui se pressait dans son dos lui confirmait une réalité qu’il soupçonnait depuis que l’inconnu avait perdu son appareil vocal.</p>
<p>« D’habitude, je respecte les femmes&#8230; Mais là, ma chère, je vous trouve trop entreprenante ! »</p>
<p>Sans hésitation, James envoya son poing droit par-dessus son épaule, frappant de nouveau la mâchoire déjà fragilisée de son adversaire. L’étau se desserra immédiatement, lui donnant l’opportunité de se retourner, dégager sa jambe et de tacler à son tour son agresseur. Celui-ci – ou plutôt celle-ci – fit mine de se débattre pendant quelques secondes, puis s’immobilisa dans une feinte capitulation.</p>
<p>Profitant de cette accalmie, James attrapa le bord du voile cachant le visage&#8230; Avant de ressentir l’angle d’un genou s’enfoncer légèrement en dessous de sa ceinture. Réaction de défense toute féminine qui le fit sourire plus que tressaillir de douleur.</p>
<p>« <em>Sorry, My dear&#8230;</em> Mais je ne suis pas aussi sensible qu’un homme “vivant”. »</p>
<p>À son plus grand désappointement, sa remarque ne fit que soulever un rire moqueur de la part de sa captive, alors qu’une voix rauque, mais indéniablement féminine lui répondait un défiant :</p>
<p>« C’est juste que je n’ai pas frappé assez fort&#8230; »</p>
<p>La sensation qui suivit fut pour James un violent choc contre son front, créant une douleur très vive dans son cerveau. Il comprit un peu tard que son adversaire avait protégé la partie supérieure de son visage avec un objet en métal, rendant le coup de tête d’une redoutable efficacité. Mais le moment n’était vraiment pas aux remords ; il était même très franchement à la contre-offensive, à moins de vouloir terminer « endommagé » pour une longue durée. Luttant contre la douleur, et se rappelant à l’ordre, James parvint à se remettre sur ses jambes, et envoya un bon coup de pied dans l’estomac de son assaillant alors que celle-ci bondissait sur lui. Repoussée en arrière, celle-ci ne se démonta pas pour autant. Tournant sur elle-même, elle lui renvoya la pareille, mais en plus douloureux ; un coup de pied au visage. Précis, bien dosé de manière à l’expédier contre son bureau.</p>
<p>Mais pas suffisamment pour que James ne réalise pas que l’inconnue le visait désormais avec une arme à feu, en plein visage&#8230; Non pas qu’il craignît les blessures par balle, mais il ne tenait pas à passer plusieurs années à récupérer de la perte de la moitié de son crâne. Glissant au bas du bureau, il entendit siffler la balle au-dessus de sa tête, puis frapper le socle en bois. L’inconnu s’était aperçu de son erreur et le visait déjà pour un nouveau tir meurtrier. S’écartant promptement en bondissant derrière une autre étagère, James sentit la balle effleurer sa jambe gauche, déchirant le tissu de la paire de Jeans et entaillant légèrement sa peau. Il fit de son mieux pour se regrouper, et faire face à son ennemie, mais des bruits précipités de pas décroissant en intensité lui firent comprendre que celle-ci s’échappait du lieu de l’affrontement.</p>
<p>Lorsqu’il fut sûr que sa visiteuse n’était plus présente dans la bibliothèque, James tira son téléphone portable de sa poche, et constata avec une joie non feinte que celui-ci n’avait pas été brisé dans la bataille. Ses doigts composèrent frénétiquement le numéro qu’il connaissait par cœur.</p>
<p>« Andreotti, c’est James&#8230; Bouclez-moi le bâtiment entier. Nous avons une intruse indésirable.</p>
<p>– <em>Bien reçu, Grand Maître&#8230; De qui s’agit-il ? </em></p>
<p>– Une femme, habillée tout de noir&#8230; Entre 1 mètre 70 et 1 mètre 75. » James ouvrit le poing qui tenait ferment prisonnier des mèches de cheveux arrachées à l’amazone. « Chevelure rousse&#8230; Accessoirement, soi-disant commandeur de la Milice Noire&#8230;</p>
<p>– <em>Bien reçu Grand Maître.</em></p>
<p>– Autre chose ; elle est armée, et sait se servir de son arme à feu&#8230; » James passa la main sur sa mâchoire, et ne put s’empêcher de grimacer sous la douleur. Inutile de parler d’autres parties de son corps. « Et elle frappe fort, très fort… »</p>
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17h50 (<em>June 5, 2004, 2 :50 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>Sylphide hâta le pas lorsqu’il arriva en vue de la sortie du temple, donnant sur une volée d’escaliers surchauffés par un soleil de plomb. Il passa les colonnes du péristyle en protégeant ses yeux de la lumière aveuglante, avant de faire trois pas en arrière et se cacher derrière l’une d’elles. Glissant un œil hors de sa cachette, il détailla plus précisément l’inconnu, qui n’en était finalement pas un. La dernière fois qu’il l’avait vu, c’était en compagnie de Perséphone, alors que la traîtresse déesse essayait de les supprimer, ses compagnons et lui.</p>
<p>« Qu’est-ce que le dieu Apollon vient donc faire ici ? » se demanda-t-il.</p>
<p>Visiblement ignorante de sa présence, la divinité commença l’ascension des marches, s’arrêtant en plein milieu lorsqu’une troisième personne fit son apparition en se téléportant. Sylphide écarquilla les yeux en reconnaissant le plus grand ennemi des Enfers : Athéna.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Vous ne devriez pas vous approcher de ce temple… Je vous rappelle que notre père l’a formellement interdit.</p>
<p>– Je veux savoir pourquoi je ne me souviens pas de ma visite chez notre père. Où est donc passé Perséphone ? » rétorqua le dieu du soleil. Il recommença son ascension pour venir se poster devant sa sœur, son ombre se projetant sur elle. « Il est clair pour moi que notre père – et vous-même – cachez un secret. Je ne m’en irai pas tant que je ne serai pas ce que c’est, même si je dois retourner de fond en comble ce temple ! »</p>
<p>Il posa une main sur l’épaule d’Athéna pour la pousser légèrement de côté. Celle-ci s’écarta puis recula d’une marche pour se poster de nouveau devant lui.</p>
<p>« Écoutez-moi, mon frère, vous ne pouvez pas entrer dans ce temple. Un grand danger y est tapi, murmura-t-elle.</p>
<p>– Quel danger ? Qu’y-a-t’-il donc de caché dans ce temple pour vous faire peur à ce point là ? Et pourquoi Perséphone tolérerait un ennemi dans—</p>
<p>– Perséphone n’est plus… Elle est retournée auprès de son époux dans son sommeil », lâcha la déesse avant de baisser honteusement le visage. « J’en ai déjà trop dit.</p>
<p>– Ou peut-être pas assez… » Apollon se saisit du menton de sa cadette et la força à lever les yeux sur lui. « Dîtes moi la vérité : je ne chercherai pas à l’utiliser contre vous. Par contre, je ne peux pas m’apaiser tant que je reste dans l’ignorance.</p>
<p>– Le plus dangereux prisonnier des Enfers s’est libéré des liens dans lesquels les trois Juges le retenaient captif. À force de manipulations sur Perséphone, il a fait de ce temple sa porte d’entrée dans ce monde. C’est la raison pour laquelle notre Père ne veut pas que nous nous en approchions. »</p>
<p>Apollon laissa retomber sa main, contemplant sa sœur avec stupéfaction.</p>
<p>« C’est impossible ! Comment cela a-t-il pu se produire ?</p>
<p>– Lorsque Perséphone a fait emprisonner l’âme des Juges dans des corps mortels via le sacrifice de résurrection, elle a détruit l’équilibre des Enfers. Il en a profité pour se libérer. Et malheureusement, notre père ne sait que faire pour le contrer : sans doute faudra-t-il attendre l’éveil d’Hadès pour chasser cette bête immonde du trône des Enfers. »</p>
<p>Le dieu du soleil resta interdit de longues minutes, jusqu’à ce qu’une sorte de rage le saisisse.</p>
<p>« Nous ne pouvons pas tolérer cela. Je dois parler à notre père, le convaincre de partir en guerre contre… cet ange du mal !</p>
<p>– N’en faites rien ! Cela se retournerait contre vous, et aussi contre moi. Notre père prendra sa décision en temps voulu.</p>
<p>– Mais…</p>
<p>– Je vous en prie, mon frère, soyez patient. »</p>
<p>Apollon serra les poings, enterrant sa rage au plus profond de lui-même. Il devait cependant reconnaître que sa sœur avait raison : leur père ne tolérait guère qu’on tentât de l’influencer dans ses décisions.</p>
<p>« Je me tairai, pour l’instant. Mais si le démon tente quoi que ce soit contre ce Sanctuaire, j’irai convaincre notre père de déclarer la guerre, quelles qu’en soient les conséquences pour moi », prévint-il.</p>
<p>Il disparut en un clin d’œil, sans même un geste d’adieu à la Déess</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Athéna ne put s’empêcher de soupirer à la réponse d’Apollon. Le dieu était de nature belliqueuse, tellement parfois qu’elle avait l’impression qu’il cherchait à battre Arès sur son propre terrain. Elle chassa toutes ces considérations personnelles de son esprit, ayant une dernière mission importante à accomplir. Elle n’avait pas guidé le Spectre jusqu’ici, en temps et en heure, pour rien.</p>
<p>« Vous avez tout entendu, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle au jeune homme qui se cachait derrière une colonne. « Vous ne devriez pas rester davantage dans ce temple : vous êtes en danger, vous et vos compagnons. Fuyez pendant qu’il est encore temps et rejoignez l’Ordre d’Ermengardis : vous y serez bien accueillis. J’aimerais vous aider davantage, mais je ne peux le faire sans risquer d’attirer le courroux de mon père et envenimer la situation. »</p>
<p>Elle n’attendit aucune réponse et se téléporta dans son propre temple.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Sylphide resta caché de longues minutes après le départ des deux divinités, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Il ne s’était attendu ni à cette révélation ni à ce que la déesse Athéna s’adressât à lui. Une fois un peu revenu de son étonnement, il s’assit sur une marche, ses doigts jouant nerveusement avec la détente de l’arbalète.</p>
<p>« Alors, c’est donc cela… le plus dangereux prisonnier des Enfers s’est libéré et a pris le contrôle. Lucifer est le nouveau roi des Enfers », murmura-t-il.</p>
<p>L’énormité de la situation l’ayant rendu amorphe, il s’abîma dans la contemplation du marbre immaculé des escaliers, ne sortant de sa rêverie que lorsqu’il se remémora les paroles de la déesse. Elle avait raison : ses compagnons étaient en danger. Il devait retourner les prévenir.</p>
<p><em>« Je suis prêt à parier que je n’étais pas le seul planqué derrière une colonne… On m’attend très certainement au tournant dans ce temple »,</em> se dit-il en regardant par-dessus son épaule. Il ne vit que les ténèbres du hall qu’il avait quitté une bonne demi-heure auparavant, trompeusement vide. <em>« Il va falloir jouer serré… et passer par ailleurs. »</em></p>
<p>Encore plus sur ses gardes, Sylphide se leva et se mit à dévaler les escaliers comme s’il fuyait les lieux.</p>
<ul>
<li><strong>Sous le temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Thétis et Kiki marchaient depuis une bonne heure déjà, vérifiant chaque recoin et interstice de la grotte lorsque l’Atlante s’arrêta brusquement. Remarquant l’expression concentrée de son visage, la jeune femme s’approcha de lui.</p>
<p>« Que se passe-t-il ? »</p>
<p>L’espion tourna un visage franchement inquiet vers elle.</p>
<p>« L’énergie que nous sentions tout à l’heure… elle a changé de forme… C’est trop long à expliquer. Je dois m’y rendre immédiatement.</p>
<p>– Quoi… mais que veux-tu dire ?</p>
<p>– Suis la signature de l’énergie et rejoins-moi le plus vite possible, j’aurai certainement besoin de renforts » répondit laconiquement le jeune Bélier avant de disparaître sous le nez de Thétis.</p>
<p>Celle-ci tapa rageusement du pied.</p>
<p>« C’est une habitude des hommes du Sanctuaire de prendre les femmes pour des pots de fleurs ou quoi ? » ronchonna-t-elle avant de se remettre en route.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Était-ce son état de faiblesse qui lui donnait des hallucinations, ou le tunnel n’avait-il plus de fin ? Bàlint se rappelait qu’il ne s’était pas engagé si profondément dans les abysses rocheux, et pourtant, en courant, il n’avait pas encore atteint la sortie. Un hurlement qui n’avait rien d’humain le fit se retourner. Sylvenius était invisible à ses yeux, mais sa présence menaçante était tout à fait palpable. Un second cri, comparable aux paroles d’un sortilège, lui parvint, suivi d’une onde de choc qui l’envoya voler en arrière. Bàlint se retrouva allongé sur le sol caillouteux, son dos le lançant sous l’effet brutal de la chute. Il prit à peine le temps de grimacer sous le coup, et se remit sur ses jambes en hâte, agrippant l’épée qu’il avait laissée échapper.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Ishara crut qu’elle allait s’exclamer de joie en voyant Bàlint courir vers la sortie de la grotte. Elle s’élança elle aussi dans la même direction, mais s’arrêta bien vite lorsqu’elle s’aperçut que son compagnon d’infortune s’immobilisait sur le seuil, brandissant d’un air interdit une épée. Derrière lui se dressait une longue silhouette noire, entourée d’une aura qu’Ishara n’eut aucun mal à reconnaître…</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p><em>Le décor qu’il découvrit le cloua littéralement sur place, mais la peur le fit réagir et il se glissa promptement derrière un gros rocher. Deux soleils blancs resplendissaient dans un ciel rougeoyant, s’accordant avec le noir et l’ocre roux de la vallée qui descendait à pic à ses pieds.</em></p>
<p><em>« Ne craint rien Bàlint, tu n’as rien à redouter de ce que tu vois… »</em></p>
<p><em>La voix de Sylvenius semblait parvenir de nulle part et de partout à la fois. Bàlint tourna la tête de tous les côtés, mais le sorcier restait invisible.</em></p>
<p>« <em>Montre-toi Sylvenius ! Ne crois pas que tu vas m’effrayer avec une simple vision de l’enfer ! » hurla-t-il, plus pour se rassurer que vraiment impressionner son poursuivant. </em></p>
<p><em>« Ce n’est pas l’enfer que je te montre là, mais la dimension d’où je viens. Regarde… »</em></p>
<p><em>Bàlint sentit un désagréable frisson lui parcourir l’échine, mais se soumit aux paroles de Sylvenius. Il se détacha de l’ombre du rocher et marcha avec prudence jusqu’au bord de la falaise, les yeux rivés sur les deux disques solaires. Loin dans l’horizon, trois gigantesques tornades perturbaient le rouge du ciel, faisant voler à des hauteurs vertigineuses les éléments arrachés à la terre brune. Plus près, dans la vallée encaissée, Bàlint discerna une rivière, coulant d’un étonnant turquoise, si contrasté par rapport à la couleur du sol. Il y avait des arbres également, constituant une forêt, emprisonnant l’eau vive d’un vert sombre et inquiétant.</em></p>
<p>« <em>Mais où suis-je ? murmura-t-il.</em></p>
<p><em>– Kharna, le royaume d’où je viens ! »</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p>« Mais que lui as-tu fait, maudit sorcier ! » se lamenta Ishara.</p>
<p>Ses deux mains étaient cramponnées aux bras du Magyar, qu’elle secouait, sans aucun véritable résultat. Bàlint se tenait toujours immobile, ses yeux d’habitude si expressifs désormais dépourvus de toute vie.</p>
<p>À sa plus grande exaspération, Sylvenius se contenta d’un léger rire, puis allongea le bras. La Babylonienne tomba à genoux sous la violence de la gifle que la main décharnée du sorcier venait de lui infliger.</p>
<p>« Rien… Je l’ai juste plongé dans une illusion pour qu’il me révèle ce que je veux savoir. Dommage que cela détruise également ses facultés mentales. »</p>
<p>Le visage d’Ishara changea de l’inquiétude à la plus totale horreur. Ses mains se crispèrent sur le tissu du bas de la tunique de Bàlint, et elle recommença à le secouer du mieux qu’elle pouvait.</p>
<p>« Bàlint ! Réveille-toi… Je t’en prie ! »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p><em>Une voix résonnait dans sa tête : elle appelait son nom, et lui était familière… Bàlint présuma que le sorcier le manipulait et qu’il se trouvait toujours dans la grotte, son ennemi à quelques mètres de lui. Doucement, la voix mourut, remplacée par le ton monocorde de Sylvenius, puis par une clameur qui parut connue à Bàlint, et lui fit couper court à ses réflexions. Se penchant dans le vide, il s’aperçut que des formes humaines se mouvaient entre les arbres. Concentrant ses sens de l’ouïe et de la vue, il parvint à discerner la rumeur produite par les lourds pas d’hommes en armure, les cliquetis d’armes s’entrechoquant, les hurlements de guerriers chargeant aveuglément l’ennemi.</em></p>
<p>« <em>Une guerre ?</em></p>
<p>– <em>Comme il en existe perpétuellement sur Kharna ! » </em></p>
<p><em>Le conflit s’étirait en lisière de forêts, et certains combattants se livraient bataille dans ce qui était un désert. Bàlint n’eut aucun mal à reconnaître les corps grisâtres, d’apparence faussement humaine, surmontés d’une tête rappelant celle d’une chauve-souris. Une paire d’ailes membraneuses crevait leur dos cuirassé avec disgrâce, évoquant également le chiroptère. Bàlint put s’assurer de l’efficacité de ces appendices lorsque l’un des combattants les déploya en poussant un cri primaire, utilisa l’une des ailes comme une épée, et perfora la cage thoracique de son adversaire.</em></p>
<p>« <em>Qui sont ces monstres ? </em></p>
<p>– <em>Mon peuple, mes semblables… et tes ancêtres. </em></p>
<p>– <em>Non, c’est impossible ! »</em></p>
<p><em>Bàlint ne put réprimer un frémissement de dégoût à l’idée évoquée.</em></p>
<p><em>« J’étais pris dans une embuscade, et j’ai utilisé les Pierres du Clan de Cyphar pour me téléporter en sécurité. Mais pour une raison que j’ignore, les pierres ont ouvert un accès à cette dimension. Je me suis retrouvé errant dans le désert, désorienté, mais j’ai vite compris que l’attraction de cette planète avait eu un effet inattendu sur moi, celui de me donner des pouvoirs que je n’aurais jamais songé posséder… Je pouvais me déplacer dans les airs, apparaître et disparaître à volonté, projeter des objets par la seule pensée. Seule ma soif dans le liquide vital appelé ici-bas « sang » n’avait pas changé.</em></p>
<p><em>Mes pas me conduisirent rapidement à un Seigneur de Guerre qui se présenta sous le nom de « Dieu Arès ». Brutal et assoiffé de conquêtes, il fut rapidement impressionné par mes pouvoirs et accepta de me prendre sous sa protection et de m’aider à rouvrir les portes de mon royaume d’origine, en l’échange de mes talents guerriers sur les champs de bataille.</em></p>
<p><em>Durant des années, je pourfendis ses ennemis, tous ceux qu’il désirait occire, et en fus grandement récompensé… Jusqu’à ce que mon chemin me fasse croiser Marius.</em></p>
<p>– Cela suffit, cette histoire est totalement inepte ! hurla Bàlint.</p>
<p>– <em>Et pourtant, elle constitue la vérité… Marius était comme moi séparé de notre armée lorsque nous trouvâmes refuge dans une grotte. J’étais blessé, et lui, fermement décidé à survivre à cette bataille et au manque de vivres. Nous cohabitâmes de notre mieux, nous sachant tous deux traqués. Mais sa fureur et sa cupidité se révélèrent au grand jour lorsqu’il comprit que je n’étais en rien un humain comme lui. Profitant d’un moment de repos, il but mon sang et me laissa exsangue. Lorsqu’après plusieurs jours je parvins à recouvrer quelques forces, et à quitter ma tanière pour retourner à la civilisation des hommes, je découvris qu’Arès et son armée entière avaient été défaits par les soi-disant fidèles d’Athéna, et que Marius, ayant absorbé une partie de mes pouvoirs, avait commencé ses méfaits. Je décidai donc de le traquer. Non pas que le sort de ses victimes m’importât… Mais ce traître m’avait volé mes précieuses pierres, et je devais les récupérer pour espérer rouvrir le passage vers mon monde. »</em></p>
<p><em>La voix fit une pause, laissant Bàlint contempler d’un regard vide la rivière se teinter de rouge.</em></p>
<p><em>« Bien des siècles plus tard, j’appris que Marius avait réparti chacune des pierres entre ses généraux, et décidai de les récupérer. C’est ainsi que j’ai fait en sorte de vous attirer dans mon palais, usant de Gàbor et de toi-même… C’était sans compter Marius, qui finit par me retrouver et me vaincre une seconde fois. </em></p>
<p>– <em>Pourquoi vouloir récupérer ces pierres ? Pour rouvrir le passage et revenir au royaume de Kharna ? » demanda Bàlint d’une voix lointaine. </em></p>
<p><em>En contrebas, l’un des clans avait pris le dessus, et les prisonniers étaient exécutés sans pitié. </em></p>
<p><em>« Non, pour ouvrir les portes de Kharna sur ce monde et laisser mon peuple le conquérir… »</em></p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 6 juin 2004, 00 h 00 (<em>June 5, 2004, 3 :00 PM, GMT +9 :00)</em></strong></li>
<li><strong>Salle de surveillance de l’Ordre</strong></li>
</ul>
<p>Penché sur l’écran, Aphrodite scrutait avec attention chaque séquence, et sentit son cœur bondir dans sa poitrine lorsqu’une forme spectrale – diffuse certes, mais visible – jaillit le long du mur, visant son cou.</p>
<p>« Je crois que nous avons vraiment un problème ici… » murmura-t-il, encore sous le choc de ce qu’il venait voir.</p>
<p>Aphrodite se retourna, et vérifia que les deux gardes restaient absorbés dans leur tache de surveillance. Il sortit une clé USB de sa poche et la brancha au port correspondant sur l’ordinateur de contrôle.</p>
<p><em>« Cela a une chance sur deux de marcher&#8230; Je suis prêt à parier qu’il y a une sécurité qui va m’empêcher de télécharger les fichiers… » </em>se dit Aphrodite, se souvenant vaguement de l’un des souvenirs de Garn, mettant en scène ses déboires avec l’informatique de sa banque.</p>
<p>Il se retourna de nouveau, mais les deux gardes ne s’étaient pas détournés de leur observation. Fixant l’écran, il entreprit de compter les kilo-octets qui défilaient lentement, et se mit à taper du pied nerveusement. Au bout de longues minutes, l’écran retrouva son aspect ordinaire, vierge de toute fenêtre de copie. Aphrodite détacha sa clé d’une main rendue tremblante par la nervosité et la fourra dans sa poche. Il soupira, essuyant son front en sueur.</p>
<p>« J’ai terminé ! » déclara-t-il à l’intention des deux gardes. « Et malheureusement, je n’ai rien trouvé ! »</p>
<p>Les deux surveillants le regardèrent, visiblement soulagés de le voir se diriger vers la porte dans le but évident de sortir.</p>
<p><em>« Bon, restons crédible jusqu’au bout », </em>se morigéna-t-il avant d’ajouter à voix haute : « Mais je vous remercie pour votre aide ! »</p>
<p>Aphrodite esquissa un sensuel clin d’œil, incitant les deux hommes de garde à tourner la tête vers leur console.</p>
<p>La porte claqua derrière lui d’un bruit sec, témoin de la tension qui l’habitait toujours. Aphrodite glissa de nouveau la main dans sa poche.</p>
<p>« Et maintenant, je n’ai plus qu’à montrer cela à Saga et à Milo ! »</p>
<p>Il n’y avait aucune satisfaction dans sa voix : ce qu’il venait de découvrir était bien trop grave pour cela.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Salem voyait parfaitement l’objet noir et long qu’Aphrodite tenait dans la paume de sa main.</p>
<p>« Alors Aphrodite, on joue encore aux espions en herbe ? Cela ne t’a donc pas suffi la dernière fois de te faire pincer par Saga&#8230; Je crois qu’un rappel des fâcheuses conséquences que cela a eues s’impose&#8230; »</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 18 h 05 (<em>June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Hôpital Central d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Aiolia faisait les cent pas dans la chambre de Jabu, spectateur désabusé de la fouille méthodique que les agents de l’escadron effectuaient. Les couloirs étaient envahis de vigiles et d’autres agents, rendant le passage difficile pour le corps médical. En tout cas, il avait la certitude qu’il perdait son temps ici, et qu’il ferait mieux de jeter un coup d’œil aux autres étages pour vérifier si le chevalier ou son frère s’y trouvait. Enfin… surtout son frère.</p>
<p>Regardant une dernière fois en direction de Marine, il vit qu’elle était affairée à donner ses directives à deux des collaborateurs de Xenakis. Parfait, elle ne le repérerait pas en train de s’éclipser.</p>
<p>Il en profita pour se glisser dans le couloir, se dirigeant à grands pas vers les ascenseurs. Il remarqua distraitement qu’une porte sur sa droite s’ouvrait sur un homme de même taille et corpulence que lui.</p>
<p>Puis son cœur sembla s’arrêter, et son esprit se vida. Il s’immobilisa, regardant de ses grands yeux bleus le visiteur, l’émotion montant lentement en lui, lui coupant sa faculté de parler.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Aiolos gardait la main crispée sur le loquet de la porte, comme si celle-ci y avait été collée à la faveur d’une mauvaise farce. Il finit par la lâcher, laissant celle-ci claquer derrière lui. Le bruit lui parvint à peine, tant sa concentration sur l’homme qui était devant lui était grande et consumait ses forces, ses sens, tout son être. Ce moment, il l’avait tant de fois imaginé durant sa captivité au Sanctuaire&#8230; Désormais devant le fait accompli, il n’était plus capable de la moindre réaction, de peur de découvrir qu’en fait tout ceci n’était qu’un rêve.</p>
<p><em>« Si cela en est un, alors déesse, faite que je ne me réveille jamais ! »</em> pria-t-il.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Là, il me sous-estime un peu… » ronchonna Marine après avoir congédié ses deux interlocuteurs. Elle avait parfaitement observé la fuite d’Aiolia du coin de l’œil, un peu déçue que le Grec ne se soumette pas à ses consignes.</p>
<p>Elle sortit dans le couloir dans l’espoir de le rattraper et… lâcha son téléphone portable tant la stupeur la saisit.</p>
<p>Aiolia s’était blotti dans les bras d’Aiolos, et les deux frères pleuraient en silence.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 18 h 10 (<em>June 5, 2004, 3 :10 PM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Sous le temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Une lumière aveuglante, suivie d’un bruit de tempête lui fit fermer les yeux et souhaiter être sourd. Bàlint voulut hurler, mais une violente douleur à la tête coupa toute velléité de prononcer un mot, et l’envoya sur ses genoux.</p>
<p>« Bàlint ! »</p>
<p>Le vampire reconnut tout de suite la voix d’Ishara, mais ne se résolut à ouvrir les yeux que lorsqu’il sentit deux mains délicates l’arracher à l’attraction du sol.</p>
<p>« Ishara, que s’est-il passé ? » balbutia-t-il.</p>
<p>Pour toute réponse, la Babylonienne secoua la tête, et lui désigna la silhouette qui se dressait entre eux et Sylvenius. Après quelques efforts pour se retrouver assis, Bàlint put enfin détailler le nouvel arrivant : une longue cape beige flottait depuis ses épaules, révélant toutefois une dague accrochée dans le dos. Une autre lame se trouvait dans une main gantée de cuir, pointant de façon menaçante sur le sorcier.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Sylvenius observait son nouvel opposant avec un certain intérêt. Il ne l’avait détecté qu’à la dernière seconde, évitant in extremis que la dague ne lui tranchât la gorge.</p>
<p>« Intéressant… » fit-il d’une voix d’une sincérité perturbatrice. L’inconnu ne broncha pas, gardant sa position immobile. « Donc, tu sais te téléporter, poursuivit le sorcier. Je me demande si tu as d’autres talents. »</p>
<p>Le sifflement d’une pierre retentit à ses oreilles, et il s’écarta promptement, évitant un roc à la taille effilée comme un poignard, qui alla s’écraser contre un mur.</p>
<p>« Je vois ! Tu es également télékynésiste… Vraiment intéressant… » commenta froidement Sylvenius.</p>
<p>L’inconnu leva un bras, et pointant son index en sa direction, lança :</p>
<p>« Je suis télépathe, également, Sylvenius… Ce qui m’a permis d’entendre tout ce que tu viens de révéler à Bàlint sur tes intentions… Et je ne te laisserai pas faire ! »</p>
<p>Sylvenius ne put empêcher un sourire moqueur orner son visage en entendant cette vibrante déclaration.</p>
<p>« Et c’est bien là ton erreur… Il va me falloir te tuer, maintenant… ! »</p>
<ul>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>Les mains de Rune se crispèrent autour du rouleau de papier qu’il avait constitué avec les feuilles relatant ses mémoires. Un fin ruban rouge retenait le tout.</p>
<p>« C’est l’heure, n’est-ce pas ? » demanda-t-il dans un murmure lorsqu’une ombre se profila sur sa silhouette assise.</p>
<p>Il releva la tête : Rhadamanthe le toisait avec un air décidé. Rune ne lut aucune pitié dans ses pupilles d’un brun sombre : seulement la promesse d’une mort sans douleur.</p>
<p>« Oui, c’est l’heure. Je vais te demander de me suivre, Rune », répondit la Vouivre.</p>
<p>Le Balrog hocha la tête puis tendit le rouleau au Juge.</p>
<p>« Pourriez-vous remettre ceci au Seigneur Minos. Qu’il… ne m’oublie pas. »</p>
<p>Sa requête lui sembla soudainement bien futile. Néanmoins, Rhadamanthe s’en saisit pour le poser sur la table de chevet, puis lui tendit la main.</p>
<p>« Je le lui remettrai. Maintenant, viens… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Rhadamanthe saisit toute la peur et l’angoisse qui habitait Rune lorsque celui-ci saisit sa main et s’appuya sur lui pour se lever. Le jeune homme faisait de son mieux pour paraître tranquille et serein, mais la peur de mourir était bien en lui, sapant peu à peu sa résignation. Tout ce que la Vouivre demandait, c’était que les nerfs de Rune tiennent jusqu’à la fin de ce simulacre d’exécution.</p>
<p>Jusqu’à ce qu’Éaque, convaincu de ses intentions, cessent de les épier et lui permettent de faire évader le Balrog.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 6 juin 2004, 00 h 05 (<em>June 5, 2004, 3 :05 PM, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<p>Il venait à peine de faire quelques pas dans le couloir qu’une brise chaude et légère soufflait autour de lui, évidence d’un net changement d’atmosphère. Sa vision se brouillant légèrement, Aphrodite s’arrêta et s’appuya contre le mur, massant son front soudainement moite et douloureux.</p>
<p>« Mais que se passe-t-il ?</p>
<p><em>– Oh rien de fâcheux&#8230; Cela pourrait même être plaisant »,</em> murmura une voix féminine.</p>
<p>Aphrodite tressaillit lorsqu’il sentit une douce caresse sur sa joue. La sensation était agréable, exagérément même. Le jeune Suédois n’avait jamais imaginé qu’un tel contact pouvait être aussi&#8230; érotique ?</p>
<p>« Que m’arrive-t-il ? »</p>
<p>Ses mots s’étranglèrent dans un soupir. Quelques secondes plus tôt, il marchait dans le couloir, et sans qu’il ne comprenne pourquoi, il se retrouvait désormais appuyé contre un mur, tremblant d’un plaisir que lui procuraient d’invisibles mains. Il tenta de bouger, mais&#8230;</p>
<p><em>« Pourquoi t’enfuir ? Tu sais très bien que tu n’as qu’une seule envie, c’est de rester ici&#8230; »</em></p>
<p>La voix sensuelle parvint à ses oreilles, telle une musique, annihilant un peu plus sa faible défense. Aphrodite frémit encore plus lorsqu’une main coquine vint frôler sa cuisse, remonta à sa taille, caressa son ventre, continua jusqu’à sa poitrine, bientôt suivie par sa jumelle, accomplissant le même chemin dans son dos. Il s’aperçut qu’une sorte de vapeur l’entourait désormais totalement. Il eut un nouveau frisson en sentant l’étreinte se resserrer, et qu’un poids léger s’arrimait à ses épaules.</p>
<p><em>« Laisse-toi faire&#8230; C’est tout à ton intérêt&#8230; »</em> murmura la voix, alors qu’apparut devant les yeux embrumés d’Aphrodite un charmant visage féminin encadré de longs cheveux bruns. En fait charmant n’était pas le mot convenable : d’une beauté démoniaque était un meilleur qualificatif.</p>
<p>Aphrodite ne put s’empêcher de baisser les paupières à la sensation de soyeuses lèvres se posant sur les siennes. Une langue hardie vint les caresser avec une douceur diabolique. Il lui sembla perdre totalement pied avec la réalité lorsque sa mâchoire cessa de résister à l’intrusion.</p>
<p><em>« Et maintenant, souviens-toi du moment où tu es devenu Aphrodite ! » </em>entendit-il murmurer.</p>
<p>&#8212;&#8211;</p>
<p><em>Sanctuaire, 1973</em></p>
<p><em>Sven n’eut aucun mal à convaincre les gardes de la salle du Pope de le laisser entrer. Bien qu’il ne portât point l’armure d’or des Poissons, son visage était connu de tous, et personne n’ignorait son rang.</em></p>
<p><em>La lourde porte s’ouvrit sur l’immense salle aux dalles de marbre blanc et aux hautes colonnes de gypse. Au bout du long tapis rouge sang, sur une estrade surélevée, trônait l’Imposteur. À mesure qu’il avançait d’un pas feutré, Sven reconnaissait autour de lui ses « proches » conseillers : le bedonnant Gigar, le borgne Straxus et le géant Bruticus. Les trois étaient apparus au Sanctuaire une année auparavant, et avaient remplacé du jour au lendemain le tacticien, le capitaine des gardes du Sanctuaire, et le chef de la brigade secrète. Maintenant qu’il en savait un peu plus, Sven soupçonnait qu’il ne s’agissait pas de leurs vrais noms, et que ces trois hommes étaient des mercenaires à la solde de Saga. </em></p>
<p><em>« L’imposteur, il est en train de noyauter le Sanctuaire avec ses propres forces armées ! » réalisa-t-il avec colère.</em></p>
<p><em>Il s’arrêta, voyant que Saga l’avait remarqué et faisait signe à ses trois sbires de se retirer. Les trois hommes s’inclinèrent devant leur maître, et se dirigèrent à pas rapides vers la sortie. Sven sentit un frisson le parcourir lorsque Straxus le fixa de son seul œil et esquissa un sourire de prédateur. Un sourire que le Suédois avait déjà eu l’occasion de détester une semaine auparavant, en croisant le capitaine des gardes sur le lieu de sa mission. Étrangement, le palais en question avait été vidé de tous ses gardes et Sven avait pu accéder « au traître » à châtier sans encombre&#8230; </em></p>
<p>« <em>Approche, Aphrodite ! » </em></p>
<p><em>Le surnom tant détesté et la voix calme de Saga firent Sven trembler de rage, mais aussi d’appréhension, mais il se retrouva tout de même à obéir à l’invitation. Arrivé au bas de l’estrade, il se refusa toutefois à s’incliner, et fixa le masque </em><em>d</em><em>&#8216;obsidienne avec une arrogante obstination.</em></p>
<p>« <em>Mon nom est Sven, et non Aphrodite ! »</em></p>
<p><em>Le Pope leva une main et le pointa du doigt.</em></p>
<p>« <em>Le Protocole veut que tu t’agenouilles devant moi, et que tu attendes que je te cède la parole. </em></p>
<p>– <em>Il y a juste une petite différence : vous n’êtes pas le vrai Pope ! »</em></p>
<p><em>Saga fit un geste théâtral, repoussant avec grâce et amusement un objet imaginaire.</em></p>
<p>« Mais c<em>e n’est qu’un détail ! »</em></p>
<p><em>Aphrodite sentit son corps se raidir lorsque Saga se leva de son trône, et commença à descendre la dizaine de marches de son estrade. Son ombre le précédait, majestueuse, sombre et menaçante. Sven ne pouvait s’empêcher de l’observer, se rapprochant mètre après mètre de lui, telle une menace mortelle. Relevant les yeux, il rencontra le regard rubis de Saga. Celui-ci avait ôté son masque, qui gisait sur une marche plus haut.</em></p>
<p>« <em>Ne serait-ce point là une crise de rébellion ? » commenta l’imposteur avec un sourire narquois.</em></p>
<p><em>Aphrodite ne répondit pas, et se contenta de serrer les poings, sentant que Saga passait dans son dos.</em></p>
<p>« <em>Tu n’as donc pas saisi ce qu’Angelo t’a expliqué ?</em></p>
<p>– <em>Vous avez espionné Angelo ? demanda Sven en se retournant pour faire face à Saga.</em></p>
<p>– <em>Non, il a demandé à ce que Straxus participe discrètement à votre discussion. »</em></p>
<p><em>Les yeux de Sven s’agrandirent de surprise&#8230; et de douleur sous le coup de ce qui était pour lui l’ultime évidence de la trahison de leur amitié.</em></p>
<p>« <em>Le traître ! murmura-t-il. Comment a-t-il pu faire cela ?</em></p>
<p>– <em>Traître n’est pas le mot, corrigea Saga d’un air détaché. Je dirais plutôt opportuniste avisé. »</em></p>
<p><em>Sven se contenta de regarder Saga, trop paralysé par la déception et l’émotion pour rétorquer quoi que ce soit. </em></p>
<p>« <em>Bien, je vois que j’ai toute ton attention&#8230; Alors, laisse-moi clarifier d’abord un certain point&#8230; »</em> <em>L’usurpateur se planta devant Aphrodite et le toisa de toute sa hauteur, si bien que l’adolescent dut lever le visage pour capter le regard de sang.</em> « <em>C’est grâce à moi que tu as pu prétendre à l’Armure d’Or des Poissons !</em></p>
<p>– <em>Quoi ?!</em></p>
<p>– <em>Tu l’ignores peut-être, mais le fait qu’uniquement des femmes accèdent à cette armure depuis cinq cents ans n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence d’une règle écrite que notre chère Déesse a promulguée pour favoriser l’accès à des rangs supérieurs aux femmes chevaliers&#8230; »</em></p>
<p><em>La bouche d’Aphrodite s’entrouvrit sous le coup de la surprise.</em></p>
<p>« <em>J’ai fait modifier provisoirement cette règle pour que tu puisses participer au combat final et décrocher l’Armure d’Or. Sans cela, tu n’aurais jamais pu prétendre y prendre part, et tu en aurais été réduit à obéir à la nouvelle tenante du titre.</em></p>
<p>– <em>Ce n’est pas possible&#8230; C’est un mensonge ! balbutia Sven.</em></p>
<p>– <em>C’est la stricte vérité, que tu pourras vérifier par toi-même à la Grande Bibliothèque&#8230; »</em></p>
<p><em>Saga inclina légèrement la tête, dardant ses prunelles enflammées dans le regard turquoise.</em></p>
<p>« <em>Crois-tu qu’Athéna l’aurait fait pour toi ? Aurait-elle vu le potentiel en toi ? Non, crois-moi, sans moi, tu occuperais aujourd’hui un second rang, en butte aux moqueries et au mépris des autres soldats et chevaliers ! »</em></p>
<p><em>Le visage exquis du chevalier des Gémeaux s’inclina encore plus, se rapprochant de celui de Sven.</em></p>
<p>« <em>Pauvre Aphrodite à la beauté si étrange&#8230; On te dit androgyne, mais c’est véritablement l’être mythologique que les gens voient lorsque leur regard se pose sur toi. Ils ne savent pas qui tu es : un homme ? Une femme ? Une créature des temps mythiques à la beauté si formidable qu’elle en est effrayante ?</em></p>
<p>– <em>Je sais ce que je suis ! » protesta Sven.</em></p>
<p><em>Les lèvres de Saga dessinèrent un sourire mauvais.</em></p>
<p>« <em>Peut-être, mais tu es le seul dans ce cas&#8230; Par contre, tu ne sais pas encore où est ta place dans ce Sanctuaire.</em></p>
<p>– <em>En tout cas, pas à vos côtés&#8230; Jamais je ne vous serai obéissant, et encore moins loyal ! »</em></p>
<p><em>Saga partit dans un grand éclat de rire et recula, toisant le jeune Suédois avec amusement.</em></p>
<p>« Mais c<em>’est exactement ce que je veux ! Je n’ai nul besoin d’une armée de martyrs, d’esclaves, d’aveugles et loyaux serviteurs comme les Chevaliers d’Athéna. Je veux une armée de meurtriers et de traîtres, à la recherche de leur propre intérêt, désirant boire à la fontaine du pouvoir et qui s’y dirigeront par eux-mêmes ! Une armée que je ne mènerai pas vers la Gloire, mais qui m’élèvera au rang de commandeur suprême, en tant que garant de leur propre gloire ! »</em></p>
<p><em>Sven était désormais pétrifié, mais ignorait par quel sentiment : peur ou envie ?</em> <em>Il n’essaya même pas de protester lorsque Saga saisit son visage et appuya son front contre le sien.</em></p>
<p>« <em>Rejoins les rangs de mes fidèles&#8230; Je t’apporterai ce que tu recherches le plus en ce moment : le respect qui t’est dû, la reconnaissance d’autrui. Tous s’inclineront devant toi, et admireront ta divine beauté et ta force. » </em></p>
<p><em>Sven sentit une étrange chaleur naître dans sa poitrine. Était-ce ce que l’on appelait l’Espoir ?</em></p>
<p>« <em>Athéna ne te reprendra pas ton rang&#8230; Ton nom restera gravé à jamais dans l’histoire du Sanctuaire et des Hommes comme Aphrodite, Chevalier des Poissons, le plus beau chevalier du Sanctuaire d’Athéna. » </em></p>
<p><em>L’adolescent ne put s’empêcher de relever des yeux brillants vers le Chevalier des Gémeaux.</em></p>
<p><em>« Rejoins-moi ou continue à errer dans l’incertitude. Mais autant que tu le saches : tout opposant à mes plans sera impitoyablement éliminé ! »</em></p>
<p><em>Saga sourit, et releva son visage, puis recula de plusieurs pas, son regard scrutateur toujours fixé intensément sur Sven.</em></p>
<p>« <em>Quelle est ta réponse ? »</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em>Étrangement, l’esprit de Sven était désormais clair. Seules résonnaient dans sa tête des paroles murmurées, mais qui prenaient tout leur sens : « Sois ton propre maître », « Je t’apporterai ce que tu recherches le plus en ce moment : le respect qui t’es dû, la reconnaissance d’autrui. »</em></p>
<p><em>Ses genoux ployèrent presque d’eux-mêmes, et Sven se retrouva à exécuter la révérence d’usage que tout chevalier d’Or se devait d’effectuer devant le Grand Pope.</em></p>
<p>« <em>Maître, c’est un honneur pour moi, Aphrodite des Poissons, que de vous servir ! »</em></p>
<p><em>Le sourire de Saga devint quasi-diabolique.</em></p>
<p>« <em>Parfait, je vois que tu as décidé de laisser parler la raison&#8230; »</em></p>
<p><em>L’imposteur lui tourna le dos, faisant voler le bas de sa longue tunique noire devant les yeux d’Aphrodite.</em></p>
<p><em>&#8212;&#8211; </em></p>
<p>Une sorte de voile noir passa devant ses yeux, et Aphrodite porta ses mains à son visage pour se protéger.</p>
<p>« Non, ce n’est qu’un cauchemar&#8230; Une réminiscence du passé ! »</p>
<p>Aphrodite sentit ses genoux heurter une surface dure, et freina sa chute en s’appuyant sur ses mains.</p>
<p>« Mais que m’est-il arrivé ? »</p>
<p>Il releva la tête, cherchant du regard une présence : cette femme fantôme, celle par laquelle ses visions lui étaient parvenues. Son regard ne rencontra pourtant que le décor familier du pavillon Komokuten, à l’éclairage intimiste et à la décoration dépouillée. Une caméra le fixait de son œil cyclopéen au coin d’un couloir, et le seul bruit rompant le silence était celui des battements effrénés de son cœur.</p>
<p>« Est-ce que j’ai rêvé ? » Soudain, un frisson d’angoisse le parcourut et il porta la main fébrilement à la poche de son pantalon. « Non ce n’est pas vrai ! » hurla-t-il presque, retournant la poche en un tremblement nerveux.</p>
<p>La clé USB avait disparu, et avec elle, les preuves qu’il voulait montrer à Saga.</p>
<p>Aphrodite s’appuya dos au mur, et soupira, partagé entre déception et épuisement. Il porta sa main à son front, puis en couvrit ses yeux.</p>
<p>« Mais comment ai-je pu me faire avoir comme cela ? »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Salem regardait d’un air amusé l’ancien Chevalier des Poissons affaissé contre le mur, abandonné à sa désolation. Elle ouvrit sa main et observa l’objet sombre qui trônait dans sa paume.</p>
<p>« Hum&#8230; Objet inutile », fit-elle d’un air moqueur.</p>
<p>Elle referma sa main sur la barrette noire et contempla avec satisfaction la poussière qui s’en échappait.</p>
<p>« Et si peu solide… » commenta-t-elle en époussetant ses doigts des restes de l’objet. <strong>« </strong>Tu vois, je te l’avais bien dit que je ne laisserai personne s’interposer dans mes plans ! » déclara-t-elle soudain, levant les yeux en direction du plafond boisé, comme si son interlocuteur se trouvait pendu là.<strong></strong></p>
<p>Salem sourit en n’entendant aucune réponse résonner à ses oreilles.</p>
<p>« C’est à toi que je m’adresse, Angelo… »</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/09/09/chapitre-39/">Chronique XIII: Chantage (2/4)</a> &#8211; <a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/10/20/chapitre-41/">Chronique XIII: Chantage (4/4)</a></p>
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		<title>Chronique XIII: Chantage (2/4)</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Sep 2010 19:08:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17h05 (June 5, 2004, 14 :05 AM, GMT +3 :00) Temple de Sounion Rune s’éveilla dans un sursaut, les battements de son cœur redoublant d’intensité à l’idée qu’il s’était mis dans une dangereuse position de vulnérabilité. Depuis combien de temps était-il assoupi ? Une à deux heures tout au plus, à en [...]]]></description>
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<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17h05 (<em>June 5, 2004, 14 :05 AM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Rune s’éveilla dans un sursaut, les battements de son cœur redoublant d’intensité à l’idée qu’il s’était mis dans une dangereuse position de vulnérabilité. Depuis combien de temps était-il assoupi ? Une à deux heures tout au plus, à en juger par la violente clarté qui ne demandait qu’à s’infiltrer à travers les persiennes. Il frissonna, songeant à tout le mal que ce soleil dévorant pouvait désormais lui faire.</p>
<p>« Inutile de m’apitoyer sur mon sort. Les dés en sont jetés de toute façon », murmura-t-il.</p>
<p>Il fallait qu’il recentre son esprit sur une activité plus utile pour meubler les derniers instants de sa vie. Son regard se reposa sur les feuilles de papier éparpillées autour de lui, sa main se saisissant machinalement de la plume d’oie. Il lui restait tout de même un épisode important à raconter, le dernier passé en tant qu’homme avant de suivre Minos dans les ténèbres.</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><em>Saint-Empire romain germanique, début décembre 1256</em></p>
<p><em>Le jeune cavalier tira sur les rênes de sa monture lorsque les ruines de l’abbaye furent en vue. Ülmer Von Thibald ne comprenait toujours pas pourquoi il avait senti le besoin impérieux de se rendre en ce lieu déserté depuis un demi-siècle. Une légende disait que le diable lui-même était apparu début décembre 1205, et avait massacré un à un les moines de l’abbaye pour les empêcher d’immoler l’un de ses démons. Le lieu était évité de tous les villageois des environs, d’autant plus que des feux follets avaient l’habitude de danser au milieu des vieilles pierres durant les chaudes nuits d’été.</em></p>
<p><em>Ülmer décida finalement de s’approcher, bien que la voix de la raison lui criait de faire demi-tour. C’était plus fort que lui : il devait rentrer dans ces ruines, comme s’il avait été convié à un rendez-vous qu’il ne pouvait pas repousser. Il attacha les rênes de son destrier à ce qui restait du porche et poussa la porte croulante dont les gonds rouillés retenaient par miracle les battants couverts de champignons. À l’intérieur régnait la même désolation : le toit s’était en grande partie écroulé sur la nef et les allées. Seuls quelques grands meubles se dressaient contre les murs, témoins décharnés de la gloire passée d’une riche bibliothèque. Quelques livres avaient survécu à la moisissure et aux outrages du temps : Ülmer tira l’un d’entre eux, frissonnant inexplicablement lorsque la couverture poisseuse colla à ses gants et qu’une odeur âcre le prit à la gorge. Il tourna les pages jaunies avec un étrange sentiment de déjà vu, son regard se perdant soudainement sur son reflet dans une flaque stagnant au sol.</em></p>
<p><em>« Cela n’a absolument aucun sens. »</em></p>
<p><em>Il reconnut ce jeune homme à la peau pâle, au visage fin, encadré par de longs cheveux clairs et lisses : c’était lui. Mais ce qui perturbait Ülmer était l’impression qu’il s’était déjà tenu dans cette bibliothèque, en ce même endroit, feuilletant ce même livre. Définitivement, cela n’avait aucun sens : Ülmer n’était jamais venu ici avant. Il était originaire de Spandau, et s’était rendu ici pour célébrer ses noces avec la fille du châtelain de Lörsfeld.</em></p>
<p><em>« Pourtant, c’est bien toi… Rune. »</em></p>
<p><em>Ülmer fut tellement surpris par cette voix venue de nulle part qu’il en lâcha le livre. Le cœur battant, il se retourna, fouillant du regard la moindre pierre ou poutrelle de bois à la recherche de celui qui l’avait hélé. </em></p>
<p><em>« Qui est là ? Vous devez faire erreur : je ne sais pas qui est Rune ! » répondit-il.</em></p>
<p><em>Il entendit un cliquetis dans son dos, le genre de bruit métallique que produit un homme en armure. Il fit volte-face, écarquillant les yeux en se retrouvant face à face avec un chevalier légèrement plus âgé que lui dont le corps était entièrement protégé d’une armure noire et munie d’effrayantes ailes. Un lourd casque coiffait sa tête, rabattant sur son visage de longues mèches claires. Au travers du rideau presque blanc, Ülmer devina des yeux marron aux reflets dorés.</em></p>
<p><em>« Je suis heureux que tu aies réussi, Rune », dit l’inconnu en étendant une main pour toucher le front du jeune Allemand.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em><span id="more-540"></span>O</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Lorsque je me réveillai, je ne pus m’empêcher de laisser échapper un gémissement tant ma tête me faisait mal. Je rouvris péniblement les yeux, sans parvenir à saisir où je me trouvais réellement. Et encore moins dans les bras de qui&#8230;</em></p>
<p><em>« Rune ? »</em></p>
<p><em>On m’appelait. Je fis mes meilleurs efforts pour sortir des brumes de mon esprit et placer un nom sur le visage du jeune homme qui me maintenait contre lui. Celui-ci émergea soudainement de ma mémoire, de même qu’une foule d’images, me ramenant à des scènes de la vie quotidienne avec…</em></p>
<p><em>« Seigneur Minos ! »</em></p>
<p><em>De la stupeur, je passai à l’effroi lorsque d’autres souvenirs refirent surface : les Enfers, le Styx, Dité… Je me débattis, repoussant du mieux que je pus celui qui m’avait abandonné aux mains de Charon.</em></p>
<p><em>« Du calme Rune, tu n’as rien à craindre de moi… enfin, tant que tu fais ce que je te dis », m’assura le Griffon en se relevant.</em></p>
<p><em>Incapable de contrôler les tremblements qui agitaient mon corps, je levai des yeux effrayés sur lui. Puis, la singularité de la situation s’imposa à moi.</em></p>
<p><em>« Un corps… J’ai un corps ! » m’exclamai-je. Je me mis à tâtonner les moindres parcelles de mon corps pour vérifier qu’il était bien réel. « C’est impossible… Je suis mort aux Enfers. Tout du moins… je pense ! </em></p>
<p><em>– </em><em>Et tu viens de te réincarner dans le corps de ton hôte que tu avais choisi il y a une bonne vingtaine d’années pour être le réceptacle de ton âme, l’informa Minos. C’est la première fois que tu le fais : c’est normal que tu ne comprennes pas tout. Et le processus a tendance à effacer une partie de la mémoire de ce que tu faisais aux enfers avant une réincarnation. »</em></p>
<p><em>Je battis des cils, comprenant de moins en moins ce que voulait dire le Juge.</em></p>
<p><em>« Pardon ?</em></p>
<p><em> </em><em>– Rune, tu es arrivé aux Enfers en 1221, et depuis tout ce temps, tu as été soumis à diverses épreuves par l’étoile du Talent. Tu as enfin réussi à la convaincre : c’est pourquoi tu t’es réincarné aujourd’hui. </em></p>
<p><em>– Mais… cet homme… Ülmer.</em></p>
<p><em>– N’a jamais véritablement existé. Inconsciemment, c’était toi. » </em></p>
<p><em>Je restai bouche bée, remerciant le ciel d’être déjà au sol tellement la vérité me paraissait incroyable.</em></p>
<p><em>« Lève-toi, maintenant, Rune », ordonna le Griffon.</em></p>
<p><em>Le ton de sa voix ne souffrait pas de retard dans l’exécution de son ordre. Je me levai en tremblant, craignant légèrement la suite. Je reculai lorsqu’une flaque noire se forma devant moi et s’étendit, engloutissant mes pieds. Le liquide frémit puis se mit à remonter le long de mes jambes, de mon torse, de mes bras, sans que je puisse faire quoi que ce fût pour fuir. J’eus brièvement l’impression d’étouffer, et même d’être sur le bord de m’évanouir, mais la sensation ne dura pas. Lorsque je rouvris les yeux, je constatais que j’étais totalement couvert d’une armure aussi noire que celle de Minos. En regardant de nouveau dans le miroir de la flaque, j’aperçus le même visage que tout à l’heure, coiffé d’un lourd casque dont les cornes s’élevaient dans le ciel. Ma longue chevelure ruisselait sur mes épaules, seule touche lumineuse de ma sombre personne.</em></p>
<p><em>« Le surplis du Balrog », m’informa Minos en me tendant un objet que j’identifiai à un fouet. « Et ne compte plus sur le ciel…C’est Hadès que tu sers à partir de maintenant. »</em></p>
<p><em>Je pris l’arme d’une main tremblante. Je m’étais toujours demandé pourquoi Minos avait tant insisté sur le maniement de cet objet, maintenant je comprenais. D’instinct, j’enroulai la lanière d’orichalque dans ma main, savourant la froide texture sous mes doigts, puis ramena le tout contre le manche. Je détendis le fouet d’un geste précis : un pilier vola en éclat. </em></p>
<p><em>Le claquement… La vision de destruction… La peur me quitta définitivement.</em></p>
<p><em>« Tu es désormais Rune du Balrog, Spectre rattaché à l’Étoile du Talent », me félicita Minos avant de poursuivre sur un ton sentencieux : « Tu vas retourner avec moi aux Enfers, il est temps que je te présente aux autres Juges et Spectres.</em></p>
<p><em>– Bien, monseigneur. </em></p>
<p><em>– Mais avant cela. » Le visage de Minos prit une expression perverse qui m’aurait horrifié si je n’avais pas été tant grisé par la puissance. « Je te propose d’étrenner ton surplis et tes techniques.</em></p>
<p><em>– Comment cela, monseigneur ?</em></p>
<p><em>– À ton avis ? »</em></p>
<p><em>Je cherchai le sens de la requête du Griffon, et la trouva plus rapidement que je ne l’aurais cru.</em></p>
<p><em>« Ma future belle-famille ?</em></p>
<p><em>– D’horribles tyranneaux tenant en esclavage tous les villages alentour. Ils méritent d’être jugés pour ce grave péché. »</em></p>
<p><em>Le visage de ma future épouse me revint en mémoire, mais s’effaça aussitôt. Elle ne représentait plus rien : Ülmer n’existait plus, Rune du Balrog avait pris sa place. Un Spectre n’avait nullement besoin d’une femme ni même d’amour.</em></p>
<p><em>« Bien Votre Majesté.</em></p>
<p><em>– Et quand tu auras fini avec ces esclavagistes, tu t’occuperas de leurs serfs. Ces hommes ont accepté de perdre leur dignité humaine en se résignant à la servitude : c’est aussi grave que les péchés de leurs maîtres.</em></p>
<p><em>– À vos ordres, monseigneur. »</em></p>
<p><em>Quelques heures plus tard, je les mis tous à mort puis suivit Minos aux Enfers.</em><em> </em></p>
<ul>
<li><strong>Sous le Temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Le regard de Gàbor fut parcouru d’éclairs au fur et à mesure que Bàlint laissait apparaître sa méfiance. La colère explosa au fond de ces yeux couleur rouge sang lorsque celui-ci finit d’ailleurs par le repousser. Le visage du plus jeune des vampires prit une expression quasi diabolique tandis que celui de son aîné affichait une surprise non feinte.</p>
<p>« Vous n’êtes pas mon frère ! hurla Bàlint. Qui êtes-vous ? »</p>
<p>Pour toute réponse, le clone le saisit Bàlint et se mit à serrer de toutes ses forces, envoyant sa tête heurter le mur.</p>
<p>« Quelqu’un qui aimerait que tu l’accompagnes… J’ai quelques questions à te poser. »</p>
<p>Le visage de Gàbor se creusa davantage jusqu’à ce que ses traits changent complètement. Les yeux de Bàlint s’agrandirent lorsqu’il reconnut une physionomie depuis longtemps oubliée, et qu’il n’avait jamais songé revoir.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Ishara s’éveilla en sursaut, et chercha immédiatement Bàlint des yeux, mais il n’y avait nulle trace du vampire dans l’alcôve de cette grotte. Elle se remit debout, constatant avec une satisfaction dérisoire que le repos qu’elle s’était accordé lui avait permis de regagner quelques forces. Il n’en restait pas le moins qu’elle se retrouvait seule. Une vague de rancœur la saisit en songeant que Bàlint l’avait très certainement abandonnée une fois de plus. Il lui avait pourtant donné sa parole qu’il reviendrait la chercher. Mais avait-il vraiment une parole ? Elle en doutait : son comportement au Sanctuaire avait montré ses penchants pour l’intrigue et la trahison, doublés d’une certaine perversité. Peut-être que le retour de son âme avait permis une amélioration ? L’espoir était mince…</p>
<p>Cependant, elle devait se rendre à la triste évidence : sans le vampire et son expérience du monde extérieur, elle n’avait aucune chance de survie. Sans hésitation, elle se dirigea vers le tunnel où s’était engagé Bàlint, bien décidée à retrouver son plus grand ennemi devenu seul recours.</p>
<ul>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>Malgré tous ses efforts pour le retrouver, l’espion masqué était bel et bien invisible, ce qui n’arrangeait pas les affaires de Sylphide. Le Spectre était bien conscient que sa marge de manœuvre était réduite avec les Juges, et que l’appui de Darius était indispensable s’il voulait attirer un minimum leur attention pour les recentrer sur les vrais dangers qui les guettaient.</p>
<p>Il lui restait une zone à fouiller : les appartements privés de Perséphone. Ceux-ci étaient plongés dans le noir, tous les volets ayant été barricadés. Les battants étaient tous condamnés, une pièce en bois ayant été clouée l’un à l’autre pour empêcher toute ouverture. Perséphone cherchait à se fondre définitivement dans les ténèbres. Enfin si elle se trouvait encore dans ce temple, ce dont Sylphide doutait : un mauvais pressentiment lui disait qu’il ne restait que les six Spectres, et la ou les créatures. Les chasseurs et les proies, en quelque sorte… Ses compagnons et lui faisaient malheureusement partie de la deuxième catégorie.</p>
<p>Le jeune homme continua son inspection en pénétrant dans le Saint des Saints : la chambre de la déesse. L’obscurité y régnait également en maître, les ouvertures ayant subi le même sort que celles de l’alcôve. Il repéra tout de suite le détail qui faisait fausse note dans ce décor bleu sombre : une lueur orangée illuminait les abords immédiats du lit.</p>
<p>La psyché était en flamme.</p>
<p>D’instinct, Sylphide resserra sa prise sur l’arbalète et s’approcha à pas comptés du miroir incandescent. Il lui semblait que Darius avait évoqué ce phénomène par le passé, mais en être témoin était une expérience bien plus terrifiante que d’en entendre simplement parler. Il se concentra sur les flammes qui dansaient de l’autre côté du miroir et crut reconnaître les remparts du domaine de Caina. Le Spectre s’approcha encore un peu, son regard se rivant à la silhouette élancée d’une tour de garde. C’était celle qui se tenait proche des appartements que la Vouivre lui avait attribuée.</p>
<p><em>« Syl’… À mon avis, tu ferais bien mieux de décamper sur le champ !</em> » se dit-il, en vain. La curiosité primait sur la sécurité.</p>
<p>Les faits lui donnèrent raison : surgie de nulle part, une créature que Sylphide identifia à la seconde allongea son bec. Nullement arrêtée par la surface vitreuse, la tête du Basilic fondit sur le jeune homme, qui ne dut son salut qu’à ses réflexes. Il se laissa tomber en arrière et arma l’arbalète. Le Serpent allait le frapper une seconde fois lorsqu’il parvint à appuyer la tête de la flèche contre le gosier du monstre. Il pressa la détente…</p>
<p>Une pluie de verre brisé s’abattit sur lui, le forçant à se mettre en boule et protéger son visage. Le cœur battant, il roula sur le côté, sa main agrippant toujours fébrilement son arme.</p>
<p>« Bon sang, mais qu&#8217;est-ce que — ? »</p>
<p>Sylphide laissa échapper quelques jurons bien fleuris avant de se redresser, fouillant la pièce du regard. Où était donc passé le Basilic ? S’était-il vraiment volatilisé une fois atteint par la flèche ? Il tressaillit en apercevant celle-ci enfoncée dans ce qui restait de la psyché.</p>
<p>Avait-il rêvé ? S’était-il imaginé que l’animal mythique auquel il était rattaché avait essayé de l’attaquer ? L’hypothèse rebutait Sylphide, mais il devait bien avouer qu’il se trouvait dans un état de nervosité suffisamment avancé pour que son imagination lui jouât des tours.</p>
<p>« Reprend toi Syl’, il n’y a absolument aucune chance qu’un Basilic soit sorti de ce miroir pour t’attaquer », se morigéna-t-il en passant une main nerveuse dans sa chevelure en bataille. « Tu es juste en train d’halluciner les yeux ouverts… garde la tête froide, bon sang ! »</p>
<p>Il respira profondément, tentant de calmer la tension qui faisait battre son cœur à tout rompre. Plus encore qu’avant, il devait retrouver l’espion et lui faire part de ses doutes, et de cette hallucination, si cela en était une.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Sylphide avait à peine quitté les lieux que les bouts de miroir brisé frémirent sur le sol, puis se mirent à voleter dans les airs. Ils s’agglutinèrent contre le cadre en bois, reconstituant peu à peu la surface lisse et sans faille.</p>
<p>Le feu ressurgit de l’autre côté de la psyché, brûlant avec encore plus d’incandescence qu’auparavant.</p>
<p><strong> </strong></p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 17 h 15 <em>(June 5, 2004, 14 : 15 AM, GMT +3 :00)</em></strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>En direction de l’hôpital central d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Marine glissa un œil sur Aiolia, qui lui rendit un regard nerveux en échange. Elle le soutint pendant quelques secondes, puis retourna son attention sur l’appuie-tête du siège de leur chauffeur, qu’elle fixa intensément, comme si elle s’appliquait à mémoriser chaque centimètre carré de cuir. Une chose dont, en fait, elle se moquait éperdument. Toutes ses réflexions étaient bien entendu tournées vers son voisin, dont le comportement l’inquiétait franchement. Il était certain pour elle que le Grec serait extrêmement difficile à garder sous contrôle, tant l’idée de revoir son frère le rendait fébrile.</p>
<p>Une question la taraudait : comment Aiolos serait-il revenu à la vie sans que personne ne soupçonnât sa résurrection pendant près de six mois ?</p>
<ul>
<li><strong>Hôpital Central d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Nikos pénétra prudemment dans la chambre, s’efforçant de ne faire aucun bruit. La pièce était plongée dans l’obscurité, car les persiennes avaient été tirées, sans doute pour protéger le sommeil du malade de la clarté du jour.</p>
<p>Toujours à pas de loup, Nikos s’approcha du lit, où une forme humaine reposait, entièrement couverte d’un drap. Elle se positionna à la tête, et saisit d’une main de fer la silhouette, là où devait se trouver la gorge. Sa main s’enfonça dans une surface molle.</p>
<p>« Ce n’est pas vrai, il s’est enfui ! » rugit-elle en arrachant le drap du lit, mettant à jour deux oreillers et un traversin.</p>
<p>De rage Nikos attrapa un oreiller et le lança de toutes ses forces contre l’un des appareils respiratoires. Celui-ci explosa sous l’impact, soulevant une tempête de plumes.</p>
<p>« Petit imbécile ! Tu ne vas pas t’en tirer comme ça ! Pas tant que tu n’auras pas répondu à mes questions ! »</p>
<p>Elle se mit à faire les cent pas, s’efforçant de retrouver son calme et de réfléchir à une solution. Elle entendit soudainement un claquement provenir d’une pièce voisine.</p>
<p><em>« Comme celui d’une porte métallique »,</em> se dit-elle, confiante dans son ouïe surdéveloppée.</p>
<p>Oubliant toute prudence, elle sortit en trombe et se posta dans le couloir, les sens aux aguets : l’étage, déserté, était habité d’un silence total. Elle avisa un écriteau et sourit.</p>
<p>« Le vestiaire des internes… Je savais que tu n’étais pas loin ! »</p>
<p>Nikos se dirigea sans hésiter vers la pièce et ouvrit la porte d’un geste dénué de délicatesse, la faisant claquer contre le mur. Elle s’approcha de la première armoire et actionna le loquet, découvrant un bric-à-brac de vêtements et d’objets en tout genre.</p>
<p>« Pas celui-là ! »</p>
<p>Elle passa au second et l’ouvrit avec la même rage. L’intérieur était légèrement mieux rangé que le placard voisin, mais il n’y avait pas ce qu’elle cherchait : la victime qu’elle était venue interroger.</p>
<p>Nikos s’arrêta devant le troisième placard, et eut comme une sorte d’intuition. Elle venait d’entendre comme le souffle d’une respiration filtrer. Elle posa sa main sur le loquet, et entreprit de le tourner lentement, attentive au moindre bruit qui pouvait lui indiquer ce qu’elle découvrirait.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Jabu bloqua complètement sa respiration, et serra les poings. Ses forces lui revenaient, lentement mais surement. Tout ce dont il avait besoin, c’était quelques minutes pour totalement récupérer.</p>
<p><em>« Elle m’a eu une fois par surprise… Elle ne m’aura pas deux fois. Cette fois-ci ce sera elle qui finira à terre… » s</em>e promit-il.</p>
<p>Il entendit la porte grincer, et vit la pénombre de sa cachette se teinter du bleu plus clair de la pièce.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Qu’est-ce que vous faites ici ? » s’écria une voix légèrement en colère.</p>
<p>Nikos se retourna et dévisagea l’interne qui venait de pénétrer dans la pièce, et qui l’observait d’un air peu aimable. Elle fut tentée de lui sauter dessus et de l’égorger sur le champ, mais se ravisa bien vite. Elle n’était pas en position de force dans cet hôpital, et de plus, il faisait jour à l’extérieur. Elle n’avait absolument pas l’intention de déclencher une course poursuite dans les immenses couloirs du centre médical, se rappelant que sa limousine et ses hommes l’attendaient cinq étages plus bas, et qu’elle devrait éviter de passer trop près des fenêtres. Étant découverte, elle allait devoir très vite abandonner son déguisement, pourtant fait d’une matière protégeant du soleil.</p>
<p>« Je suis désolée, je me suis trompée, bégaya-t-elle timidement.</p>
<p>– On dirait bien, oui… Cela ne ressemble pas à une chambre de malade, il me semble », railla l’interne.</p>
<p>Nikos se mordit les lèvres, et affecta un air peiné.</p>
<p>« Veuillez sortir d’ici immédiatement ! »</p>
<p>L’homme lui désigna la porte d’un geste magistral. <em>Agaçant !</em></p>
<p>« Tout de suite, monsieur. »</p>
<p>Ce fut tout ce que Nikos répondit, avant de s’engager dans le couloir et s’éloigner de la pièce, réprimant à contrecœur de violentes envies de meurtre.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>L’interne s’approcha d’un téléphone mural, et composa un numéro.</p>
<p>« Sécurité ? Il y a une étrange femme vêtue d’une longue robe noire, et d’un chapeau à voilette qui vient de prendre l’ascenseur Nord. Le portrait type de la veuve&#8230; sauf que… je ne sais pas, il y a quelque chose qui cloche. Il vaut mieux l’intercepter. »</p>
<p>Tournant le dos à la porte, il ne vit ni même n’entendit le jeune homme vêtu d’une paire de jeans bleu sombre et d’un T-shirt blanc glisser hors de la pièce, et se diriger vers les ascenseurs Sud.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p><em>« Il faut qu’on se sépare… C’est le seul moyen de retrouver Aiolos s’il se trouve dans cet hôpital ! » </em>Aiolia surveillait discrètement du coin de l’œil l’expression du visage de Marine. <em>« Mais elle ne me laissera jamais aller seul. Elle a trop peur que je commette une imprudence… Elle n’a pas tort. »</em></p>
<p>L’ascenseur émit un cliquetis vieillot en s’immobilisant à l’étage, et s’ouvrit lentement sur le couloir d’un bleu vert aseptisé. Il faisait tiède, mais pas aussi chaud qu’à l’extérieur. Ceci contribua largement au malaise qu’Aiolia éprouva soudainement, alors qu’une sensation de déjà-vu le submergeait. Les souvenirs de son internement, en Australie, juste après sa résurrection, lui revinrent en mémoire immédiatement, et il se trouva presque paralysé par une sourde douleur dans la poitrine.</p>
<p>« Nous y allons ? »</p>
<p>La voix de Marine lui parvint un peu comme dans un rêve. Il s’aperçut qu’elle tenait son doigt appuyé sur le bouton d’ouverture, attendant sa réaction.</p>
<p>« Marine, je crois que je devrais te laisser et commencer à—</p>
<p>– Notre priorité c’est le chevalier. On verra s’il nous confirme que c’était Aiolos qu’il devait retrouver. C’est la chambre 10&#8230; » répondit-elle d’une voix ferme.</p>
<p>Le Grec serra la mâchoire, faisant jouer les muscles sous sa peau. Marine ne lui laissait pas le choix. Il devait cependant donner raison à la Japonaise : seul le chevalier était capable de raconter dans quelles circonstances son armure lui avait été soustraite, identifier l’agresseur et répondre à ses questions concernant l’homme qu’il devait protéger.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>La porte s’ouvrit doucement sur une chambre envahie par de la plume d’oie.</p>
<p>« Je crains que nous nous soyons fait doubler ! s’écria Marine, accourant jusqu’au lit.</p>
<p>– Peut-être pas&#8230; Regarde ! Il n’y a aucune trace de sang », objecta Aiolia, inspectant attentivement les draps.</p>
<p>Marine acquiesça, balayant du regard la pièce.</p>
<p>« Jabu a dû sentir qu’il était traqué. Il s’est arrangé pour faire croire qu’il était là, au repos dans son lit. Son agresseur est tombé dans le panneau, mais doit être à sa poursuite. Peut-être sont-ils même encore dans ce bâtiment ?</p>
<p>– Je vais alerter la sécurité ! proposa Aiolia.</p>
<p>– Très bien, moi je vais contacter l’escadron et demander à quadriller le secteur ! »</p>
<p>Marine dégaina son portable, tout en suivant du regard Aiolia, qui sortait en trombe de la chambre. Restait à espérer qu’il s’en tienne aux ordres et ne tente aucune imprudence.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Au même instant, Aiolos pénétra dans le hall, notant l’agitation qui y régnait. Des hommes en noir – certainement les gardes de la sécurité – se dirigeaient en masse vers les ascenseurs du pavillon Sud. Un événement imprévu avait dû avoir lieu : il soupçonna immédiatement que cela fut lié à la présence du chevalier qui avait été agressé. Vérifiant que personne ne s’intéressait à lui, il se marcha droit vers les élévateurs qui n’étaient pas encore pleins, et s’engagea sans hésiter dans l’un d’eux.</p>
<p>« Monsieur, le cinquième étage est inaccessible, l’informa-t-on.</p>
<p>– Je vais au troisième étage », répondit-il d’un ton décontracté, jetant un coup d’œil à la plaque dudit service. « Ma femme a accouché ce matin, je vais voir ma fille et la maman », ajouta-t-il joyeusement.</p>
<p>Le mensonge fonctionna à merveille : il ne resterait plus qu’à grimper deux étages par les escaliers. Quelque chose lui disait que de nombreuses réponses à ses questions l’attendaient là haut. Et peut-être plus.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Jabu émergea de l’ascenseur voisin du pas le plus tranquille possible, et rechercha des yeux la mystérieuse jeune femme. Il la repéra grâce à sa splendide chevelure châtain, s’échappant de l’ascenseur nord dans le grand hall de l’hôpital. Elle slaloma entre les internes et malades en promenade, et évita soigneusement de s’approcher des fenêtres. Deux hommes de la sécurité passèrent à côté d’elle, sans la reconnaître bien sûr, car elle ne portait plus sa tenue de veuve, et était vêtue d’un pantalon vert et d’un chemisier de la même couleur, ses yeux étant couverts de lunettes noires, ne permettant pas d’apercevoir la lueur si particulière. Elle s’engouffra discrètement dans les toilettes des femmes, certainement pour appeler ses complices, et se débarrasser de son déguisement.</p>
<p>Jabu n’eut pas trop longtemps à attendre avant de la voir ressurgir dans le couloir ; désormais privée de son grand sac, elle rangea à la va-vite son téléphone portable dans sa poche arrière et se mit à courir en direction de la sortie réservée aux urgences. Elle glissa entre les brancards vides et les appareils de réanimation sans se faire remarquer, ou presque&#8230; Jabu la suivit, gardant une distance respectable pour qu’elle ne le repère pas. Il entendit un crissement de pneus, et se cachant derrière l’ambulance où elle-même se trouvait quelques minutes auparavant, il vit qu’un homme avait passé un drap foncé autour de la forme de la femme, et la dirigeait à l’intérieur de la limousine.</p>
<p>Une fois la portière refermée, la voiture démarra en trombe.</p>
<p>« Et maintenant, je vais vous montrer qu’on ne joue pas avec la patience d’un chevalier ! »</p>
<p>Il aurait pu bondir après la voiture, voir l’arrêter d’un coup de poing, mais il se força à ne pas faire usage de sa force retrouvée. Il ne se trouvait plus au Sanctuaire, mais à Athènes, et il n’était pas question de faire démonstration de ses pouvoirs de chevalier en défonçant le capot d’une voiture, ni en se battant avec les créatures de la nuit en public.</p>
<p>Il avisa un taxi qui passait dans la rue, et lui fit signe de s’arrêter.</p>
<p>« Suivez cette voiture ! » ordonna-t-il au conducteur, en indiquant la limousine, dont la silhouette rapetissait à mesure qu’elle prenait de la vitesse.</p>
<p>Le chauffeur se retourna et lui jeta un air effaré.</p>
<p>« C’est comme dans les films, alors ?</p>
<p>– Démarrez ! Bon sang ! »</p>
<p>Le taxi partit en chasse de la limousine dans un crissement de pneus.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 17 h 20 <em>(June 5, 2004, 14 : 20 AM, GMT +3 :00)</em></strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Grotte sous le Temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Bàlint recula contre le mur. Dire qu’il était surpris de se retrouver face à Sylvenius tenait du pur euphémisme. Quelques heures auparavant, l’apparition de Gàbor l’avait mis en garde contre le vieux vampire, mais il ne s’attendait pas à le voir se dresser devant lui, en prenant l’apparence de son frère.</p>
<p>« Que fais-tu ici ? Que cherches-tu donc, sorcier ? » demanda-t-il, repoussant Sylvenius d’une force qu’il ne pensait plus avoir.</p>
<p>« À ton avis, Bàlint ? Je t’ai déjà donné des indices sur ce je veux il y a quelques minutes&#8230; »</p>
<p>Bàlint fixa les pupilles noires de l’Ancien, ayant tout d’un coup peur de comprendre ce qu’il cherchait.</p>
<p>« Connaître l’endroit exact des tombes des généraux de Marius, n’est-ce pas ? » se hasarda-t-il, tentant d’agrandir la distance entre lui et celui qu’il percevait clairement comme un ennemi. « Pourquoi ? Veux-tu reconstituer l’armée du tyran ? »</p>
<p>Sylvenius croisa ses bras sur sa poitrine, et observa le Magyar de toute sa hauteur avec un air narquois.</p>
<p>« Disons que j’ai mon propre agenda, Bàlint, et tu n’as nul besoin de savoir ce que j’entends faire ! » répliqua-t-il sèchement, projetant son ombre menaçante sur sa proie.</p>
<p>Bàlint sentit son dos frotter de nouveau la paroi rocheuse, lui confirmant qu’il était bel et bien acculé. Le seul moyen de fuir était désormais d’emprunter le chemin qu’il avait parcouru jusqu’ici.</p>
<p><em>« Je sens un danger&#8230; Sylvenius ne serait pas venu ici s’il n’avait pas une excellente raison de connaître l’emplacement des tombes. Il faut que je lui échappe. Ces tombes cachent peut-être un plus grand secret que je ne l’avais imaginé », </em>réfléchit-il.<em> </em>Son intuition lui disait de ne pas céder.</p>
<p>« Et si je refuse de parler ? » se risqua-t-il.</p>
<p>L’expression du sorcier se fit encore plus vicieuse qu’elle ne l’était déjà.</p>
<p>« Disons que ta chère Ishara risque de se retrouver aux prises de quelques créatures fort désagréables. »</p>
<p>Les yeux de Bàlint s’agrandirent légèrement sous l’effet conjugué de la surprise et de la colère.</p>
<p>« Peine perdue, Sylvenius : je me moque bien de ce qu’elle peut devenir ! rétorqua-t-il.</p>
<p>– Oh ! Vraiment Bàlint ? Je vous observe depuis un certain temps, pourtant. C’est fascinant de voir combien tu es devenu attentif à elle… » Prononçant ces mots du ton le plus moqueur possible, Sylvenius se rapprocha de Bàlint, et murmura : « Je dirais même que vous êtes devenus proches, très proches. Imagine s’il lui arrivait malheur ? »</p>
<p>Bàlint sentit alors que le sorcier lui envoyait mentalement une image.</p>
<p>&#8212;&#8211;</p>
<p><em>« Ishara gisait sur le sol, une immonde créature ressemblant à un homme à tête de chauve-souris vautré au-dessus d’elle. L’animal avait enfoncé les griffes de ses pattes dans l’abdomen de la femme vampire et la maintenait ainsi prisonnière dans la poussière et les pierres. Le sang maculait le visage et la tunique d’Ishara, mais ce qui fit pratiquement hurler de rage Bàlint, c’était l’expression horrifiée de la Babylonienne</em>. »</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p>« Non ! Cesse cela immédiatement ! »</p>
<p>Ses mains griffèrent la paroi derrière lui, à la recherche d’un quelconque projectile qui pourrait lui servir contre son ennemi. Ses doigts s’enfoncèrent dans la surface friable, agrippant un morceau à moitié effrité de roches et de poussières.</p>
<p>« Va-t-en ! Maudit sorcier ! » menaça-t-il, envoyant au visage de Sylvenius le bloc informe qu’il tenait dans sa main.</p>
<p>Celui-ci recula, frottant ses yeux irrités. Bàlint le repoussa, voyant s’ouvrir une voie vers sa liberté. Son espoir fut de courte durée : deux mains vengeresses se rivèrent à son cou, et il se retrouva plaqué violemment contre le mur, une fois de plus. Le sorcier resserra la pression sur la nuque de Bàlint, si bien que celui-ci crut qu’il voulait broyer purement et simplement son cou. Il repoussa du mieux qu’il le put Sylvenius, mais rien n’y fit.</p>
<p>« Je vais t’apprendre qui est le maître ici, Bàlint. »</p>
<p>Bàlint crut qu’il allait perdre connaissance tant la douleur et la pression devinrent intolérables. Il cessa de repousser le sorcier, et ses mains glissèrent le long de son corps, effleurant au passage le pommeau de l’épée que Sylvenius portait à la ceinture.</p>
<p><em>« C’est ma seule chance. »</em></p>
<p>Sa main se crispa sur le pommeau, et avant que le sorcier n’ait le temps de réagir, il dégaina l’épée de son fourreau, et frappa son agresseur à l’épaule droite. Sylvenius poussa un hurlement de bête blessée, et relâcha l’étreinte sur sa proie. Rassemblant ses forces, Bàlint frappa une seconde fois, laissant une profonde entaille dans le torse du vampire. Celui-ci tomba à genoux, étreignant la plaie béante d’où s’écoulait un sang noir.</p>
<p>Bàlint sut que c’était la seule opportunité pour lui de fuir. Rapide comme l’éclair, il fit volte-face, et l’épée de Sylvenius toujours à la main, vola vers la sortie du tunnel.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Sylvenius parvint assez vite à surmonter la douleur qui brûlait sa poitrine. Cela ne représentait guère un effort difficile pour lui : originaire d’une autre dimension,  son corps ne possédait en rien les caractéristiques de celui d’un humain et il bénéficiait d’une certaine insensibilité à la douleur.</p>
<p><em>« Mais cela, Bàlint l’ignore encore. Je vais montrer à ce maraud comment on traite les sujets récalcitrants dans mon univers d’origine ! »</em></p>
<p>Il releva la tête, et vit la silhouette du Magyar qui s’enfuyait en direction de la sortie.</p>
<p>« Bàlint ! Je te jure que lorsque je vais mettre la main sur toi et Ishara, non seulement je vous ferai parler, mais vous n’en réchapperez pas non plus ! »</p>
<p>Il ricana, sentant la plaie sur sa poitrine se refermer d’elle-même. La douleur disparut rapidement, permettant au sorcier de se relever de toute sa taille. Ses yeux brillaient désormais d’une lueur rubis si intense qu’il n’était plus possible de distinguer la pupille du reste de l’œil.</p>
<p>« Et je vais t’en donner un avant-goût immédiatement&#8230; Apprête-toi à supplier pour ta vie, Bàlint ! »</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 5 juin 2004, 23 h 20 (<em>June 5, 2004, 14 :20, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<p>Aphrodite se retourna, à peu près certain d’avoir entendu un murmure derrière lui. Le couloir était pourtant désert, faiblement éclairé par des lampes de style japonais. Il secoua la tête, mettant ces « voix » sur le compte du manque de sommeil.</p>
<p>Et des mauvais souvenirs&#8230;  Il devait bien avouer que le fait de se remémorer le jour où il avait choisi la voie de la trahison l’avait profondément troublé. Il s’était toujours arrangé pour effacer de sa mémoire ce douloureux passage de sa vie. Et à commencer par son nom : « Sven ». Autant qu’il veuille bien se souvenir, le jeune homme répondant à ce patronyme était véritablement mort quelques jours après sa confrontation avec Angelo et Saga.</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><em>Sven releva les yeux sur le pâle reflet dans le miroir. Ses yeux étaient rougis de n’avoir pas fermé l’œil depuis plusieurs nuits, et ses joues creusées par la sous-alimentation qu’il s’était imposé. Tout en lui le dégoûtait, et il en était presque arrivé à ne plus vouloir respirer.</em></p>
<p><em>Pourtant, cette fois-ci, la vision pitoyable qu’il contempla le fit réagir. « Je suis un chevalier d’Or&#8230; J’ai des pouvoirs&#8230; Je n’ai pas à m’incliner devant quiconque, excepté Athéna. Si Angelo et Saga ont décidé de passer du mauvais côté de la barrière, je n’ai pas à les suivre. Au contraire, je dois les arrêter ! »</em></p>
<p><em>Fort de cette nouvelle conviction et de sa force revenue, il quitta son temple, et se dirigea d’un pas décidé vers le temple du Cancer.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Angelo s’était installé sur l’une des nombreuses terrasses de sa vaste demeure. Celle-ci était quasiment invisible depuis le grand escalier serpentant sur la colline des douze maisons. Se sachant à l’abri des regards indiscrets, le gardien de ces murs avait d’ailleurs pris ses aises : nonchalamment étendu sur un triclinium, écoutant une musique à la mélodie familière, il sirotait un breuvage doré que Sven devina ne pas être que de l’eau. L’Italien était également torse nu, ce qui n’était pas étonnant vu la chaleur. </em></p>
<p><em>Sven s’arrêta à quelques pas derrière le Cancer, et après un bref moment d’hésitation, se décida à signaler sa présence.</em></p>
<p>« Je<em> te rappelle que l’alcool est interdit au Sanctuaire !</em></p>
<p>– <em>Pff ! Interdit par Shion, pas par Saga… Et puis qui le saura ? À moins que tu ne veuilles me dénoncer », répondit de mauvaise grâce Angelo. </em></p>
<p><em>Il regarda par-dessus son épaule et toisa d’un regard diabolique le chevalier des Poissons. Celui-ci se sentit comme mis à nu, et soudainement dépourvu du courage qu’il s’était employé à retrouver.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>And I was round when Jesus Christ<br />
Had his moment of doubt and pain<br />
Made damn sure that Pilate<br />
Washed his hands and sealed his fate (1)</em></p>
<p><em>« Si je te dénonce, ça ne sera pas pour cela, mais pour ta trahison envers Athéna ! » riposta Sven sèchement, troublé par les paroles de la chanson qui couvrait presque leur querelle. </em></p>
<p>« <em>Oh ! Vraiment ? Et auprès de qui vas-tu me dénoncer ? Le Pope, peut-être ? »</em></p>
<p><em>Le ton de dérision sur lequel ces mots avaient été prononcés, et surtout la terrible vérité qu’ils contenaient, glaça le sang du Suédois. À qui pouvait-il confier le secret dont il avait été le spectateur et la victime ? Les traîtres comptaient parmi les personnes les plus haut placées de la hiérarchie du Sanctuaire… </em></p>
<p>« <em>Ou peut-être vas-tu te plaindre à Athéna elle-même ? poursuivit Angelo en se levant de son triclinium. Mais en admettant que tu parviennes à franchir l’obstacle de Saga, je doute que le bébé de deux ans qu’est la Déesse puisse être d’un grand secours… »</em></p>
<p><em>Sven ne put réprimer un nouveau frisson d’angoisse alors que la réalité de sa situation s’insinuait dans son esprit dans tout son désespoir.</em></p>
<p><em>Angelo afficha un sourire méchant, et continua sa diatribe.</em></p>
<p>« <em>En fait, Sven, je comprends que ta conscience de chevaliers d’Or ait quelques sursauts, mais ils sont vains. Tu es seul contre deux chevaliers d’Or, dont l’un à la main mise sur le plus haut poste du Sanctuaire… Personne ne te croira si tu nous attaques, et encore moins te suivra. Le seul choix que tu as est de nous suivre, ou de mourir ! </em></p>
<p>– <em>Non ! » s’écria Sven. Pourtant, au fond de lui-même, il savait très bien qu’Angelo disait la vérité.</em></p>
<p><em>Ce dernier réduisit la distance pour se retrouver juste devant le Suédois, qui tremblait légèrement. Il posa une main sur son épaule, en un signe ambigu mêlant réconfort et intimidation. La voix de l’Italien se fut plus cajoleuse, voire séductrice.</em></p>
<p>« <em>Et entre nous, pourquoi tiens-tu tant à trahir les projets de Saga ? Que t’a apporté Athéna jusqu&#8217;à présent ? De la douleur, des coups, un incroyable sentiment de solitude et le droit de te faire railler par les autres apprentis ou chevaliers, avec comme perspective une mort honorable sur le champ de bataille… Magnifique destin que voilà ! » </em></p>
<p><em>Sven releva un regard confus sur celui qui avait été jadis son ami, et qui lui paraissait être désormais un démon tentateur, cruel et immoral.</em></p>
<p>« <em>Et peux-tu me dire quelle est la différence entre servir le Pope, et servir Athéna ? Crois-tu que les chevaliers d’Or ne soient pas destinés à accomplir des missions sanglantes voir injustes sur les ordres de la Déesse ? Ouvre les yeux, va lire les archives des Guerres Saintes ! Athéna aussi mène des guerres, et ses humbles sujets que nous sommes sont tôt ou tard amenés à avoir leurs mains souillées de sang !</em></p>
<p>– <em>Tu mens ! Il y a une différence entre Saga et Athéna ! gémit Sven. </em></p>
<p>– <em>Ah oui, mais laquelle, le sais-tu au moins ? »</em></p>
<p><em>Les prunelles désormais noires de Masque de Mort brillèrent méchamment et jetèrent de véritables éclairs à l’encontre de son interlocuteur. Un regard sombre couvrit le bleu clair des yeux de Sven, telle la nuit enveloppant l’étendue de la mer.</em></p>
<p><em>Le Suédois se retrouva totalement incapable de répondre.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Hope you guessed my name, oh yeah<br />
But whats confusing you<br />
Is just the nature of my game<br />
Just as every cop is a criminal (1)<br />
</em></p>
<p>« <em>Je vais te le dire. Dans l’un et l’autre cas, il faudra s’incliner aux pieds de notre maître, et tenter de ne pas salir de nos mains rougies de sang le beau marbre de son palais. Mais je préfère m’incliner devant un Pope qui me récompensera dument pour ce que j’ai fait, et jouir de la puissance que cela me donnera aux yeux des autres. Je n’ai aucune envie de faire la révérence devant une déesse, dont la puissance réside uniquement dans l’aveuglement et la fidélité fanatique de ses chevaliers… Je n’ai pas l’intention de me contenter de ses mots sirupeux et ses grandes idées de paix et de justice, qu’elle nous distillera du fin fond de son trône. JE REFUSE d’être juste un pion qu’elle enverra sur le front tandis qu’elle se sera réfugiée dans son palais, alors qu’un nouveau représentant de sa divine famille viendra semer pour la énième fois le trouble sur Terre ! » </em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>And all the sinners saints<br />
As heads is tails<br />
Just call me lucifer<br />
cause Im in need of some restraint (1)<br />
</em></p>
<p><em>Sven recula devant la véhémence de la déclaration de Masque de Mort. Jamais discours ne lui avait paru plus dur, mots plus tranchants que ceux que venait de prononcer l’Italien. Il réagit à peine lorsque les mains du Cancer se posèrent sur ses joues, l’obligeant de nouveau à fixer les deux miroirs noirs chargés de colère. Pourtant, la voix se fit encore plus douce, presque sensuelle.</em></p>
<p>« <em>Songe à la vie que tu pourrais mener… Sans moquerie sur ton apparence, car tu serais trop craint et respecté, y compris par tes pairs… Sans mort plus ou moins glorieuse sur un champ de bataille, au nom d’un idéal qui n’existe pas, car tu serais libre de rompre toute allégeance au moment opportun. » </em></p>
<p><em>Masque de Mort rapprocha son visage si près que leurs nez se touchèrent presque.</em></p>
<p>« <em>Obéis à un maître puissant, tout en te gardant l’opportunité de devenir ton propre maître… Voilà où est la différence. »</em></p>
<p><em>L’Italien desserra son étreinte, puis recula, contemplant d’un air satisfait le résultat de son discours sur Sven. Celui-ci resta stoïque, son esprit assailli par des milliers de pensées contradictoires. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Tell me baby, whats my name<br />
Tell me honey, can ya guess my name<br />
Tell me baby, whats my name<br />
I tell you one time, youre to blame (1)<br />
</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Masque de Mort retourna tranquillement à son triclinium, et s’allongea de tout son long, repliant ses bras sous sa nuque. Il semblait étrangement détendu, comme si cette terrible conversation n’avait jamais eu lieu.</em></p>
<p>« <em>Tu devrais retourner à ton temple, et méditer sur la question. »</em></p>
<p><em>Sven tourna la tête dans la direction de Masque de Mort, presque surpris qu’une voix lui parvienne dans le brouillard où il était perdu. Il nota à peine le silence qui régnait désormais : la musique s’était éteinte.</em></p>
<p>« <em>Mais n’oublie pas… Tu n’as le choix qu’entre deux solutions désormais : mourir de mes mains ou celle de Saga, ou continuer à obéir au Pope. »</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Sven ne sut pas exactement comment il parvint à retourner à son palais ce jour-là. Le chemin lui parut interminable, tel un sentier de colline noyé dans le brouillard. Arrivé au temple des Poissons, il se dirigea dans ses appartements et s’écroula sur son lit. A son plus grand soulagement, le sommeil réclama sa conscience bien vite. Il ne sut pas si un rêve était venu agiter son sommeil ou non. La seule chose dont il se rappela à son réveil fut les paroles de Masque de Mort : « Obéis à un maître puissant, tout en te gardant l’opportunité de devenir ton propre maître… »</em></p>
<p>« <em>Je dois en finir avec cette histoire&#8230; Maintenant&#8230; »</em></p>
<p><em>&#8212;&#8211; </em></p>
<p>Aphrodite secoua la tête comme pour mieux chasser ces souvenirs de sa mémoire</p>
<p>« Ce n’est pas le moment de flancher : la nuit va être longue, ou courte, ça dépend de quel point de vue on se place… Mais il faut que j’en finisse avec cette histoire. »</p>
<p>Il arriva quelques secondes plus tard à la porte qu’il cherchait : celle de la cabine de contrôle d’où toutes les allées et venues dans les différents pavillons étaient surveillées. Il inspira à pleins poumons une grande goulée d’air, se demandant encore quel prétexte il allait pouvoir inventer pour convaincre les deux vigiles de le laisser visionner la vidéo du couloir où il avait vu la créature.</p>
<p>« <em>Pourquoi pas la vérité ? J’ai vu un fantôme nager dans le mur…</em> » réfléchit-il avant de reconnaître que soit les gardiens le mettraient à la porte croyant que c’était un bobard, soit ils appelleraient Eleny pour relever le cas d’urgence. Et cela était plutôt à éviter, tant qu’il ne savait pas lui-même de quoi il s’agissait. Non pas qu’il doutât du Grand Maître, mais les inquiétudes dont Milo lui avait fait part au sujet de Camus et Angelo, et la réaction d’Eleny l’incitaient à la prudence.</p>
<p>La porte se referma derrière lui, et il affecta son air le plus dépité, une idée venant de lui traverser la tête.</p>
<p>« Voilà, messieurs… Il y a quelques heures, on m’a volé mon portefeuille, alors que je discutais dans le couloir avec l’un de mes amis, et je voudrais retrouver le coupable. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Dix minutes plus tard, au terme d’une prestation théâtrale digne d’un jeu professionnel – si un tant soit peu d’humour lui était resté, il serait allé s’en glorifier auprès de Milo – Aphrodite obtint enfin le droit de visionner la vidéo de surveillance. Il se pencha sur l’écran, à l’instar des deux gardes.</p>
<p><em>« Pas une bonne idée, ça… Je ne sais pas ce que je vais trouver exactement sur cette vidéo ! »</em> se dit-il avant de se lancer dans un nouveau mensonge :</p>
<p>« Vous savez, je ne voudrais pas perturber votre travail davantage… » s’écria-t-il en forçant sur les aiguës de sa voix, et en faisant mine de trébucher par la même. Il finit par s’accrocher à l’un des deux gardes, affectant un air désolé et charmeur. « Je peux me débrouiller tout seul avec la vidéo, vous savez, susurra-t-il en faisant un clin d’œil. À moins que vous ne teniez vraiment à m’aider… ? »</p>
<p>Les deux surveillants prirent une expression des plus gênées, et celui tenant Aphrodite le repoussa doucement avant de lâcher :</p>
<p>« Non… C’est à dire&#8230; On a du boulot ! »</p>
<p>Aphrodite vit non sans satisfaction les deux espions potentiels repartir à leur place, lui tournant obstinément le dos en s’absorbant sur leurs écrans.</p>
<p>« <em>Parfait, c’est tout ce que je demandais… »</em></p>
<p><em> </em></p>
<hr size="2" noshade="noshade" /><em> </em></p>
<ul>
<li><strong>France, Lyon, 5 juin 2004, 16 h 30 (<em>June 5, 2004, 14 :30 AM, GMT +2 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Quartier Général de l’Escadron de Lyon</strong></li>
</ul>
<p><em> </em></p>
<p>Mu contempla avec bonheur les rangées d’étagères qui lui faisaient face dans un ordre parfait. Une délicieuse odeur de vieux papiers lui chatouilla les narines. Il trouvait de plus à cette pièce une ressemblance avec la défunte bibliothèque du quartier général, au Japon, ce qui augmenta sa sympathie pour cet endroit. D’autant plus qu’il se trouvait en charmante compagnie&#8230;</p>
<p>Le Tibétain détourna les yeux de ce paysage de bois et de papier, pour observer la jeune femme qui se tenait en face de lui. Will lisait attentivement l’e-mail envoyé par James, comme si elle dévorait une œuvre de Goethe ou de Victor Hugo. Elle s’était d’ailleurs changée, et portait une tenue dont elle seule semblait avoir le secret : noir, mi-hippie, mi-gothique. Un peu dans le même style des vêtements qu’avait l’habitude de porter Ambre – ceux qu’Angelo ou Camus qualifiaient de sexy – mais en mieux et moins aguicheurs. Ceux de Will étaient tout simplement à l’image de son personnage : originaux et charmants.</p>
<p>« Mu ? A quoi penses-tu ?</p>
<p>– Euh, à rien&#8230; » L’intéressé cligna des yeux, revenant brusquement sur terre à l’appel de <em>l’originale et charmante</em> Will. « Tu disais ? » demanda-t-il, cachant son embarras.</p>
<p>Il n’avait en fait rien écouté des commentaires de la jeune Anglaise : cela commençait mal en tant que coéquipier voulant faire ses preuves&#8230;</p>
<p>« A ton avis, par quoi devons-nous commencer ? » l’interrogea-t-elle en relevant ses grands yeux bleus sur Mu.</p>
<p>Celui-ci trouva ce regard bien évidemment <em>‘charmant’</em>&#8230; Et lui-même bien bête, car il n’avait absolument rien à répondre. Mais hors de question de l’avouer. Il lui fallait gagner du temps.</p>
<p>« Puis-je voir l’e-mail ? J’aimerais relire cela de moi-même », demanda-t-il d’un ton plus posé que les battements de son cœur.</p>
<p>Il saisit le papier et marmonna un merci, avant de s’absorber dans la lecture de ce qu’il était censé déjà connaître. Le texte était dense, mais des mots écrits en gras lui sautèrent immédiatement aux yeux : « Milice Noire », « Ermengard », « Adalbert », « Marius », « Adémar Liancourt », « rébellion », « magie noire ».</p>
<p>« Adalbert ? s’écria Mu, relevant la tête du document. Mais, c’est ton&#8230;</p>
<p>– Mon nom de famille, je sais&#8230; Adalbert est en fait mon ancêtre. C’était le mage et conseiller d’Ermengard, la fondatrice de l’ordre.</p>
<p>– Ah bon&#8230; » Mu se trouva encore à court d’arguments et replongea aussitôt dans le message. Son esprit étant désormais plus éveillé, il parvint à déchiffrer le texte en quelques secondes. « Une ancienne armée devenue dissidente ? » s’étonna-t-il.</p>
<p>Son regard se fit plus interrogateur qu’il ne le voulut.</p>
<p>« C’est cela… Mon ancêtre en était l’un des piliers fondateurs au treizième siècle. Au départ, ce n’était pas une armée organisée, mais une troupe de magiciens et de guerriers volontaires. Mais la Milice Noire a dégénéré avec le temps, devenant aussi cruelle que les démons qu’elle poursuivait. Le Grand Maître Landoald ordonna sa dissolution au XVIIIe siècle, mais…</p>
<p>– Mais on ne sait pas si elle a été vraiment dissoute, ou continue à survivre de nos jours, n&#8217;est-ce pas ? »</p>
<p>Will adressa un sourire gêné à Mu.</p>
<p>« C’est ce que j’ai compris dans le message. Ce qui est très étonnant pour ma part, car j’ai toujours entendu dire dans ma famille que cette armée n’existait plus et appartenait au passé… »</p>
<p>Mu rendit son sourire à Will, dans le même état d’esprit. Il avait encore quelque peu du mal à appréhender la portée de ce qu’il venait de lire.</p>
<p>« C’est ce que j’ai compris également… Et si l’hypothèse de James est vraie… » Le Tibétain ne put s’empêcher de crisper la mâchoire. « Si elle est vraie, poursuivit-il, l’Ordre ne serait pas en face d’un ennemi, mais de deux… »</p>
<p>La jeune Anglaise acquiesça silencieusement.</p>
<p>« Pas une minute à perdre dans ce cas là… » décréta Mu, se tournant vers l’ordinateur qui trônait sur une table d’étude. « Il faut commencer à chercher dès maintenant ! »</p>
<p>Sans attendre de réponse de sa partenaire, il se dirigea vers l’ordinateur et s’assit sur le siège, se mettant bien en face de l’écran. Il tapa d’un geste rapide les deux mots : « Milice Noire ».</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Italie, Venise, 5 juin 2004, 16 h 35 (June 5, 2004, 14 :35 AM, GMT +2 :00)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Palais de <em>l’Ordine di Sylni</em></strong></li>
</ul>
<p><em> </em></p>
<p>Visconti s’approcha lentement du lit où reposait le convalescent. Le corps couvert d’un drap blanc était la seule tache lumineuse de cette salle high-tech, où les lumières des machines apportaient une clarté indécise et bleutée. Le chancelier de l’Ordre se sourit à lui-même en songeant aux millions de dollars qu’avait coûtés cette infrastructure, destinée à soigner les patients d’origine non humaine qui s’adressaient à l’Ordine. Oh, certes, l’investissement avait été rentabilisé depuis un certain temps déjà&#8230; Nombreuses étaient les créatures de la nuit qui avaient été blessées lors d’escarmouches contre les escadrons de l’Ordre, ou voulaient l’éviter en changeant d’identité. Et pour l’heure, pour autant que Visconti le sache, seul l’Ordine possédait la Technologie, avec un grand « T ». À l’exception de l’Ordre d’Ermengardis, bien sûr.</p>
<p>Tiré de ses réflexions par le ronronnement des machines, Visconti se pencha sur le malade, et ne put qu’écarquiller les yeux de surprise.</p>
<p>« Docteur, c’est impossible ! Comment peut-il avoir recouvré une forme humaine en si peu de temps !? »</p>
<p>La silhouette du médecin se fit plus précise dans un coin éloigné de la pièce, où il se terrait jusqu’à présent. Attitude fréquente chez lui, et qui n’étonnait pas Visconti : le docteur n’avait rien d’un humain, et ne tenait absolument pas à s’exhiber.</p>
<p>« C’est un vampire millénaire, et presque l’un des premiers sangs. Ses capacités de régénération sont bien au-delà de ce que nous avons pu constater jusqu’à présent », répondit le praticien.</p>
<p><em>Et en effet, e</em>n regardant plus attentivement, Visconti parvint à saisir ô combien Lùitgard était en train de revenir rapidement en pleine possession de ses moyens. La surface épidermique de son corps s’était pratiquement reformée, donnant une curieuse apparence à l’ancien général de Marius. Si les traits étaient toujours jeunes, et la carrure robuste, la peau était plissée, faisant grotesquement penser à celle d’un poulet déplumé. Ou à une peau de vieillard, recouvrant le corps d’un homme d’une vingtaine d’années. Visconti tenta de mettre un nom à la maladie possédant ces caractéristiques, sans y parvenir. Mais après tout, cela n’avait aucune importance.</p>
<p>« Docteur, je veux que vous poussiez la sécurité autour de cette chambre au niveau supérieur. Je veux des lampes solaires à chaque issue. Hors de question qu’il s’échappe une fois rétabli&#8230;</p>
<p>– À vos ordres, Signore Visconti.</p>
<p>– Bien, laissez-moi maintenant.</p>
<p>– Comme il vous plaira, <em>Signore. »</em></p>
<p>Visconti attendit que le docteur quittât silencieusement la pièce pour se pencher de nouveau sur le patient.</p>
<p>« Lùitgard&#8230; » murmura-t-il.</p>
<p>Les paupières du vampire frémir légèrement.</p>
<p>« Lùitgard ! » appela Visconti plus fermement.</p>
<p>Cette fois-ci, le convalescent ouvrit les yeux, et posa son regard d’un bleu céruléen sur le chancelier. Un sourire narquois apparut comme par enchantement sur ses lèvres pâles.</p>
<p>« Vous m’avez appelé, Grand Chancelier de l’<em>Ordine di Silny</em> ? » répondit-il d’une voix trainante, presque endormie.</p>
<p>Visconti ne put s’empêcher de reculer légèrement du lit, avant de se souvenir des pouvoirs télépathiques communs aux vampires.</p>
<p>« Je suppose que vous savez exactement pourquoi vous êtes là ? répondit Visconti.</p>
<p>– Oui&#8230; Autant que je puisse lire dans vos pensées&#8230; Elles sont confuses, mais je dirais que pour l’instant, la seule chose qui soit claire, c’est votre soif de connaître l’ultime vérité sur la Milice Noire. Et le moyen de vous soustraire à la malédiction planant sur vous. »</p>
<p>Les yeux de Visconti se plissèrent légèrement sous l’effet de l’agacement. Il pouvait garder son calme très longtemps, ce qui faisait de lui un homme d’affaires redoutable et un chancelier hors pair en temps de crise. Mais les évènements heurtés des derniers jours avaient en quelque sorte émoussé cette qualité. Et l’assurance quelque peu effrayante de Lùitgard n’y aidait en rien.</p>
<p>« Je ne suis pas venu ici pour jouer aux devinettes, Lùitgard Von Stroem. Je veux des réponses à mes questions&#8230; Et d’ailleurs, je doute que vous ne possédiez qu’un infime fragment de celles-ci !</p>
<p>Un léger rire s’échappa des lèvres du vampire.</p>
<p>« Connaissez-vous l’étendue réelle des pouvoirs des Généraux de Marius, Signore Visconti ? »</p>
<ul>
<li><strong>Siège de l’Escadron de Venise</strong></li>
</ul>
<p>Cela faisait la deuxième fois que James lisait le rapport concernant Ambre : la première lecture ne lui avait laissé entrevoir aucune information intéressante, aucune piste à privilégier plutôt qu’une autre. La deuxième passe le laissait tout aussi perplexe, mais avec la sensation qu’un mystère se cachait dans le passé de la jeune femme. Il rouvrit le dossier à la deuxième page, et relut le paragraphe dédié à la famille Adémar-Liancourt.</p>
<p><em>« Après la victorieuse bataille de Telemny, la Milice Noire fut instituée armée officielle et de métier, le corps protecteur de l’Ordre d’Ermengardis. Les descendants du général Adémar furent désignés comme commandeurs, ce poste pouvant être transmis de génération en génération. </em></p>
<p><em>La Milice Noire poursuivit sa tâche, sous les ordres directs d’un Grand Commandeur, de la lignée du Général Adémar, lui-même sous les ordres du Grand Maître de l’Ordre d’Ermengardis, jusqu’en 1735. Cette année marque l’émergence de Geoffroy Adémar-Liancourt, qui prônait une relative indépendance de la Milice Noire envers le Grand Maître de l’Ordre, qu’il qualifiait de pouvoir faible. Cette politique fut officiellement abandonnée par la Milice Noire à la mort de Geoffroy, en 1752, mais fut relayée selon des sources de l’époque par certains membres, acquis aux idées du général défunt. Afin d’éviter une situation de rébellion, le Grand Maître Landoald décida la dissolution pure et simple de la Milice Noire, et son remplacement par les Escadrons de Paris, Amsterdam, Madrid, Barcelone, Rome, Florence, Varsovie,</em><em> </em><em>Saint-Pétersbourg et Vienne, en 1753.</em></p>
<p><em>Doutant que les alliés de l’Ancienne Milice Noire abandonnent leur lutte de pouvoir, le Grand Maître Landoald ordonna la surveillance discrète des quatre familles dirigeantes de l’armée dissoute : Adémar-Liancourt, Adalbert, Carvelus, et Ortène. La surveillance se poursuivit jusqu’en 1855, date à laquelle le Grand Maître William Morchwood y mit fin, faute de preuve d’activités secrètes contre l’Ordre lui-même.</em></p>
<p><em>La Milice Noire est considérée comme définitivement éteinte depuis cet édit. »</em></p>
<p>Il reposa le document, un pli soucieux se formant sur son front. »</p>
<p>« Oh, Lord Morchwood&#8230;. Je regrette que sur ton lit de mort tu n’aies trouvé la force de me parles des soupçons planant sur la Milice&#8230; J’étais loin de me douter qu’un tel danger puisse résider dans l’ombre&#8230; »</p>
<p>La suite du rapport était consacrée à Ambre : date de naissance, détails sur les parents&#8230; Et plus tragique, mais également plus riche en informations : le meurtre des membres de sa famille. Ambre avait six ans lorsque des envoyés de l’Escadron le plus proche découvrirent l’enfant, cachée dans le garage de la maison familiale. Oui, James pouvait se souvenir que les suspects avérés étaient des vampires&#8230; Son regard glissa sur le texte, et les portes de sa mémoire commencèrent à s’ouvrir au fur et à mesure qu’il lisait.</p>
<p><em>« La résidence de Bertrand et Amélia Adémar-Liancourt fut l’objet d’une attaque d’une quinzaine de vampires dans la nuit du 12 au 13 septembre 1980. Selon les deux seuls survivants capables de témoigner, le commando a attaqué par les façades ouest et sud, provoquant un incendie dans plusieurs points de la résidence. Les deux groupes se seraient retrouvés devant les appartements des époux Adémar-Liancourt, auraient brisé les portes, capturé les époux, les auraient attachés et brûlés vifs.</em></p>
<p><em>Grâce aux témoignages reçus, le leader du commando a été identifié comme étant Wolrad Von Gutenberg&#8230; »</em></p>
<p>« Wolrad, l’un des lieutenants d’Adorjàn, lui-même sous les ordres directs de Marius&#8230; Un vampire presque millénaire qui a toutes les raisons possibles de haïr la Milice noire et de poursuivre la descendance de ses généraux », murmura James, pensif. Il sentait qu’il mettait le doigt sur quelque chose. <em>Mais quoi ?</em></p>
<p><em>« Une troisième personne a survécu au massacre : Ambre Adémar-Liancourt, six ans, fille aînée de la famille. La petite fille serait parvenue d’une façon inexpliquée à se soustraire de l’attention des assaillants, et à se réfugier dans le garage, situé à une centaine de mètres de la résidence principale. La petite fille ne souffrait d’aucune lésion corporelle, mais était sujette à une profonde amnésie, diagnostiquée comme conséquente aux scènes qu’elle aurait pu observer.</em></p>
<p><em>Le corps de la fille cadette de la famille, Agate, trois ans, n’a jamais été découvert. Elle est présumée décédée dans l’incendie. »</em></p>
<p>« Ambre amnésique, sa sœur présumée morte sans qu’on ait son cadavre pour le prouver&#8230; Inattendu&#8230; Et dérangeant&#8230; »</p>
<p>James posa ses mains à plat sur la surface du bureau. Son regard se perdit dans le vide poussiéreux de la bibliothèque, et n’importe quel observateur non averti aurait pu penser qu’il était entré dans une sorte de méditation. Avant de se raviser en voyant un étrange sourire courber ses lèvres.</p>
<p>« J’ignorais avoir invité une quelconque personne ici ! » lança-t-il, avant de se retourner, et de toiser du regard le mystérieux visiteur engoncé de noir.</p>
<p>« Je ne suis pas invité&#8230; J’en suis conscient, répondit sur le même ton la sombre figure », s’adossant nonchalamment à l’étagère.</p>
<p><em>« Hum ! Cela pourrait être aussi bien un homme qu’une femme, la voix est clairement modifiée&#8230; De plus, il ou elle porte un masque&#8230; » </em>nota James.</p>
<p>« C’est une bonne chose de le remarquer, mais il va me falloir me décliner votre identité, et me signifier clairement pourquoi vous vous êtes infiltré ici. »</p>
<p>Un léger rire aux accents métalliques répondit à cette question à l’allure d’injonction.</p>
<p>« Disons pour faire simple, que je suis le Commandeur de la Milice Noire, et que j’ai une offre à faire que vous ne pourrez refuser&#8230; »</p>
<p><strong>Note :</strong></p>
<ol>
<li>Paroles de &#8220;Sympathy for the Devil&#8221;, the Rolling Stones ou the Guns N&#8217; Roses, au choix.</li>
</ol>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/09/01/chapitre-38/">Chronique XIII: Chantage (1/4)</a> &#8211; <a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/10/20/chapitre-40/">Chronique XIII: Chantage (3/4)</a></p>
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		<title>Chronique XIII: Chantage (1/4)</title>
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		<pubDate>Wed, 01 Sep 2010 19:50:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 15 (June 5, 2004, 13 :15 AM, GMT +3 :00) Temple d’Élision Sylphide s’employait à retendre les cordes d’une arbalète – plus pour calmer ses nerfs que par réelle nécessité – lorsqu’il perçut des bruits de pas dans son dos. Il connaissait la cadence de ceux-ci par cœur, l’ayant entendue [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<ul>
<li><strong>Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 15 (<em>June 5, 2004, 13 :15 AM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>Sylphide s’employait à retendre les cordes d’une arbalète – plus pour calmer ses nerfs que par réelle nécessité – lorsqu’il perçut des bruits de pas dans son dos. Il connaissait la cadence de ceux-ci par cœur, l’ayant entendue pendant près de quatre siècles résonner sur le sol graniteux des Enfers.</p>
<p>« Tu n’aurais pas dû t’en mêler, Sylphide ! Aucun Spectre n’a le droit de s’immiscer dans une conversation entre Juges. »</p>
<p>La voix de Valentine était lourde de reproches. Le Basilic n’en fut pourtant pas étonné : son vieil ami lui avait souvent fait office de voix de la conscience lorsqu’il lui prenait de fouler au pied le protocole des Enfers. Mais cette fois-ci, Sylphide n’avait pas l’intention de l’écouter et était prêt à ruer dans les brancards avec la hiérarchie. Il reposa brutalement l’arbalète devant lui avant de se retourner, son visage affichant toujours sa colère.</p>
<p>« Ça fait un peu trop longtemps que nous les observons se chamailler et prendre les mauvaises décisions en se contentant de soupirer dans notre coin, Valentine !</p>
<p>– Tu n’as pas le droit de juger de leurs décisions, et surtout de celles du Seigneur Rhadamanthe. De plus, la situation que nous traversons est particulière. »</p>
<p>Sylphide poussa un long soupir avant de se lever.</p>
<p>« Je sais que ta loyauté envers lui est sans borne, Valentine… bien supérieure à la mienne, et que tu le sers depuis plus longtemps que moi, mais il serait temps d’ouvrir les yeux : Rhadamanthe s’est trompé. Et continue de se tromper en n’essayant pas de nous faire quitter ce lieu. La priorité, ce n’est pas Rune, mais de nous échapper de ce piège ! » lança-t-il.</p>
<p>Tout autre Spectre que Valentine l’aurait certainement frappé en l’entendant tenir de tels propos à l’encontre de son supérieur, mais la Harpie le connaissait trop bien pour agir ainsi. Il savait très bien que Sylphide était incapable de se taire lorsqu’il voyait une faille se dessiner dans les plans de son maître. C’était d’ailleurs pour cela que Rhadamanthe avait fait du Basilic son premier lieutenant, attribuant à Valentine un rôle plus en retrait.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Tu me déçois, Sylphide. Je pensais que tu avais abandonné ton comportement arrogant et irrespectueux depuis longtemps, s’insurgea la Harpie. Je ne t’ai jamais reproché de souligner à notre maître quelques erreurs de tactique de temps à autre, mais là, je te retrouve tel le jour de notre rencontre, lorsque tu n’étais que cet arrogant Basilic fraîchement débarqué aux Enfers !</p>
<p>– Figure-toi que j’aimerais redevenir ce Spectre-là, car j’ai l’impression de me retrouver exactement dans la même situation que lorsque tu m’as rencontré : dans un enfer que je ne connais absolument pas ! » rétorqua Sylphide en empoignant fermement son arbalète.</p>
<p>Il ne quitta pas des yeux Valentine tout en se dirigeant vers la porte principale donnant sur les couloirs hostiles du temple.</p>
<p>« Où est-ce que tu vas ? Tu ne vas tout de même pas désobéir à notre maître et te promener seul dans ce temple.</p>
<p>– Si, et il va falloir t’y habituer ! Je vais chercher Darius, il doit être mis au courant de la situation », répliqua Sylphide en claquant la porte derrière lui.</p>
<p>Cette fois-ci, Valentine ne put s’empêcher de lui hurler son indignation :</p>
<p>« Quartier maître Sil Fitge, tu n’es qu’un âne bâté, et tu le resteras pour l&#8217;éternité ! »</p>
<p>Il s’assit sur le bord de la table, soupirant profondément afin de retrouver son calme. Apparemment, son compagnon avait décidé de déterrer son comportement emporté et désobéissant du plus profond de lui-même, redevenant si semblable au jeune Spectre perdu dont il s’était vu confier la garde.</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><em>Les Enfers, Citadelle de Caina, fief de Rhadamanthe de la Vouivre, 1669</em></p>
<p><em>Le Spectre de la Harpie s’approcha en silence du maître des lieux, qui se tenait debout sur les murailles, un pied appuyé sur le muret, observant avec un froncement de sourcils la cour donnant sur la prison. Des exclamations s’échappaient de temps à autre du contrebas, rendant Valentine un peu perplexe : quel prisonnier pouvait donc se permettre d’être aussi bruyant devant un Juge des Enfers ? </em></p>
<p><em>« Ah, Valentine. J’ai un service à te demander… »</em></p>
<p><em>Aux mots de Rhadamanthe, la Harpie mit un genou à terre et s’inclina bien bas, ne se relevant que lorsque son maître le lui autorisa d’un geste.</em></p>
<p><em>« Oui, monseigneur ? »</em></p>
<p><em>Pour tout début d’explication, Rhadamanthe pointa le Spectre qui déblayait des blocs de pierre avec force coups de vent, tout en grognant des mots dans une langue inconnue. </em></p>
<p><em>« Le nouveau Spectre du Basilic ? se hasarda-t-il. Je ne comprends pas ce qu’il dit…</em></p>
<p><em>– Exact, le nouveau Spectre du Basilic, placé sous l’Étoile Céleste de la Victoire, et qui m’invective en néerlandais, acquiesça Rhadamanthe entre ses dents. Je sais que l’Étoile de la Victoire est sauvage, mais là, Sylphide commence vraiment à épuiser ma patience.</em></p>
<p><em>– Sylphide, c’est donc son nom ? » murmura Valentine. </em></p>
<p><em>Il était plutôt agréable, évoquant les génies mythiques et séduisants du même nom, tranchant franchement avec l’attitude du fauve qui se démenait six mètres sous eux.</em></p>
<p><em>« C’est ce que j’ai compris… Il a été reconnu par l’Étoile Céleste il y a quelques jours, mais il est totalement incontrôlable. Il refuse catégoriquement mon autorité depuis lors, si bien que je l’ai mis en prison dans l’espoir de lui remettre les idées en place. Il en a brisé les murs cette nuit. Je l’ai donc puni à des travaux forcés pour remettre en état la cour. Mais cela ne résoudra pas le problème…</em></p>
<p><em>– Je vois. Pardonnez ma question… mais que puis-je faire pour vous ? »</em></p>
<p><em>Un regard doré se posant sur lui le fit baisser la tête.</em></p>
<p><em>« Bien que tu n’aies pas vécu exactement à la même époque que lui, ton passé d’homme est similaire : vous étiez des explorateurs et des soldats, entrainés aux Enfers un peu avant votre vingtième printemps. Il y a des chances qu’il se braque moins avec toi qu’avec moi. Essaie au moins d’obtenir qu’il se calme, sinon je serai obligé d’utiliser des moyens beaucoup plus persuasifs. Ce serait fâcheux que je doive le briser d’entrée de jeu.</em></p>
<p><em>– À vos ordres, monseigneur. »</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em>Valentine entra dans la cour sans appréhension particulière, marquant juste un temps d’arrêt en voyant avec quelle aisance le Basilic faisait voler les blocs de pierre autour de lui. On aurait dit qu’il était plus décidé à aggraver les dégâts plutôt qu’à les résorber, d’ailleurs.</em></p>
<p><em>« Goedendag! » commença-t-il, se rappelant le seul mot de néerlandais qu’il connaissait.</em></p>
<p><em>« Wie bent u? Waar ben ik? </em><em>Van wie ben ik de gevangene? le pressa le Basilic.</em></p>
<p><em>– Oh, là ! Doucement… je ne parle pas cette langue », s’empressa-t-il de rajouter dans la langue commune usitée aux Enfers.</em></p>
<p><em>« J’ai demandé : « qui êtes-vous ? Où suis-je ? De qui suis-je le prisonnier ? » Et j’ai une question supplémentaire : quel est ce dialecte que nous parlons, que je suis certain de n’avoir jamais étudié et que pourtant je maîtrise parfaitement ? »</em></p>
<p><em>La Harpie comprit tout de suite d’où venait le problème : le nouveau Basilic en titre n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était devenu. Un phénomène courant lors du premier éveil, les souvenirs des épreuves initiatrices aux Enfers étant invariablement effacées de leur mémoire.</em></p>
<p><em>« Puis-je savoir quels sont tes derniers souvenirs, Sylphide ?</em></p>
<p><em>– Sil Fidje… Mon nom, c’est Sil Fidje, pas Sylphide ! Vloek het ! Vous autres Anglais n’êtes pas fichus de prononcer mon nom correctement !</em></p>
<p><em>– Du calme … Hum, Syl’… Et je ne suis pas Anglais », répondit Valentine. Il enleva lentement son casque, donnant la preuve qu’il n’était pas venu se battre. « D’ailleurs, le concept de nationalité n’a plus vraiment de sens pour des êtres comme nous.</em></p>
<p><em>– Des êtres comme nous ? » Sylphide ôta lui aussi son casque qui couvrait jusqu’à présent les deux tiers de son visage. « Non, mais, c’est une plaisanterie ! »</em></p>
<p><em>Valentine se détendit en constatant que le Basilic avait l’air bien moins terrible une fois le visage découvert. Ses traits doux et encore légèrement empreint d’adolescence atténuaient l’effet sauvage donné par sa chevelure blonde indomptée. Dans un vain effort d’en imposer, Sylphide fronça les sourcils et coinça son casque entre sa taille et son bras gauche, puis posa sa main droite sur sa hanche dans une pause de conquérant.</em></p>
<p><em>« Au cas où tu ne le saurais pas, je suis Sil Fitge, quartier maître à bord du Halve Maen (1), navire de la Compagnie Hollandaise des Indes, tombé dans une embuscade tendue par trois navires anglais au large de Batavia le 16 mai 1618. Le dernier souvenir que j’ai, c’est celui d’un boulet de canon pulvérisant la Sainte Barbe où je me trouvais. Lorsque je me suis réveillé, je portais cette armure et… » Sylphide pointa son doigt en direction de Rhadamanthe avant de poursuivre d’un air renfrogné : « Cet Anglais me donnait des ordres ! De quel droit ose-t-il ? »</em></p>
<p><em>Valentine étouffa un léger rire. Il avait la confirmation du problème que rencontrait Sylphide : seuls ses souvenirs d’humain lui restaient. Il tourna le visage vers la Vouivre et lui adressa un message mental.</em></p>
<p><em>« Ne vous inquiétez, monseigneur. Je m’occupe de répondre à ses questions. Il réagit ainsi parce qu’il ne sait plus où il en est. »</em></p>
<p><em>À son plus grand soulagement, Rhadamanthe hocha la tête et disparut des remparts. Plus libre de ses mouvements, Valentine reporta son attention sur le jeune Spectre et lui sourit. Il lui était sympathique, finalement, le Basilic, avec son faux air de terreur.</em></p>
<p><em>« Viens, asseyons-nous, Syl’ », offrit-il en désignant deux blocs de pierre qui feraient merveille en guise de banc. « Je vais tout t’expliquer. »</em></p>
<p><em>&#8212;&#8211;</em></p>
<p>Valentine ne put s’empêcher de sourire en se remémorant cette première prise de contact. Finalement, Sylphide lui avait été reconnaissant de lui donner toutes les informations nécessaires. La Harpie avait fait le lien entre le Basilic et la Vouivre jusqu’à ce que le Spectre et le Juge arrivent à se parler, puis à s’apprécier. Sa plus grande fierté avait même été de voir Sylphide le surpasser dans la hiérarchie, et devenir un appui précieux sur lequel Rhadamanthe pouvait compter. Avec le temps, le fougueux serpent avait appris à tempérer ses humeurs, jetant un « coup de gueule » uniquement si nécessaire, et en y mettant les formes.</p>
<p>« Et si tu avais raison Sylphide ? Et si c’était vraiment le moment de réagir, quitte à aller à l’encontre des Juges ? » s’interrogea-t-il.</p>
<p>Finalement, peut-être valait mieux laisser faire son vieux camarade…</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p><em>« Quartier maître Sil Fitje, tu n’es qu’un âne bâté, et tu le resteras pour l&#8217;éternité ! »</em></p>
<p>Le cri de la Harpie lui parvint à travers l’épaisse porte, aggravant sa mauvaise humeur.</p>
<p>« Âne bâté toi-même, Valentin Le Bec-Crespin! Ce n’est pas moi qui suis allé m’enrôler dans les Chevaliers de l’Ordre de Malte pour défendre un caillou ! » gronda-t-il comme si son ami pouvait l’entendre. « Et c’est Sylphide, et plus Sil Fitje maintenant ! »</p>
<p>Il fixa les ténèbres du couloir qui s’étendaient devant lui. Il lui semblait même pouvoir entendre les bruits émis par les griffes et les canines des êtres maléfiques terrés au plus profond de ce temple.</p>
<p>« Pas le moment de verser dans la psychose, Syl’, s’encouragea-t-il. Il faut vraiment que je trouve Darius. »</p>
<p>Le seul problème étant qu’il n’avait aucune idée quant à la localisation de l’espion.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 5 juin 2004, 22 h 15 (<em>June 5, 2004, 13 :15 AM, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Chambre de Camus</strong></li>
</ul>
<p>Ambre s’éveilla comme d’un rêve. Elle se demanda où elle se trouvait, avant que les souvenirs de ce qu’il s’était passé quelques heures auparavant ne refassent surface à son esprit. Elle ferma les yeux, tentant de revivre mentalement cette union qui avait été si intense. Les quelques images qui défilèrent devant ses yeux envoyèrent de délicieux frissons le long de son dos. La voluptueuse sensation s’arrêta pourtant lorsque, tâtant l’oreiller puis les draps près d’elle, elle s’aperçut que son partenaire n’était plus à ses côtés.</p>
<p>« Camus ? » appela-t-elle, cette fois-ci totalement éveillée.</p>
<p>Son regard se reporta vers la fenêtre, où la silhouette de son compatriote se découpait en ombre chinoise dans la clarté de la lune.</p>
<p>« Tu t’es levé ? Pourtant, personne n’a dit que nous en avions terminé&#8230; » dit-elle d’une voix aux accents coquins.</p>
<p>Elle ajusta le drap autour de son corps, faisant en sorte de nouer gracieusement les bords au-dessus de sa poitrine, et de préserver l’harmonie de sa silhouette. Satisfaite de la façon dont elle avait arrangé le tout, elle se leva, telle Vénus sortie de son huître, et se dirigea à pas lents et chaloupés vers son Adonis. Sa main droite se posa doucement sur une épaule, appréciant la musculature bien dessinée, puis ses lèvres caressèrent la mâchoire, alors que ses cheveux de feu se déversaient en cascade dans son cou.</p>
<p>Pourtant, Ambre éprouva le plus grand étonnement lorsqu’elle sentit Camus se raidir sous l’effet de son assaut séducteur.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Camus sentait la saveur sucrée de son parfum et la soyeuse texture de ses lèvres, traçant avec sensualité sa mâchoire. En se retournant, il pourrait voir les traits harmonieux et les yeux si verts et si envoûtants de la belle. Ambre était belle, séduisante, et nombreux devaient être les hommes qui auraient aimé être à sa place. Mais&#8230;</p>
<p><em>« Les deux lettres « M » entrelacées&#8230; »</em></p>
<p>En un flash, elles réapparurent devant ses yeux, réveillant la douleur dans son épaule, et rendant le toucher d’Ambre sur sa peau quasiment intolérable. Camus sentit le besoin impérieux de s’en affranchir. Sans crier gare, il se leva de son fauteuil et toisa la jeune femme d’un regard qui se voulait grave, mais où flottait également une violence jusque-là absente.</p>
<p><em>« Comment peux-tu nous trahir ainsi : tu fais partie de la Milice Noire ! »</em> avait-il envie de hurler. Il se retint pourtant : si Ambre jouait un double jeu, il devait découvrir ses motivations à tout prix. De plus, l’éveil de la conscience de Gàbor dans la sienne brouillait passablement ses capacités de réflexion.</p>
<p>« Je me suis assoupi&#8230; Je réfléchissais à la mission de demain et j’ai laissé la fatigue prendre le dessus. »</p>
<p>Il s’interrompit, conscient que ses paroles, comme le ton de sa voix, trahissaient son état de confusion. Il chercha dans son esprit la suite de son monologue, lorsqu’il aperçut le réveil matin posé sur la table de nuit.</p>
<p>« 10 h 15&#8230; Il est tard, et nous devons nous lever tôt demain matin. On devrait peut-être songer à nos bagages respectifs&#8230; Je n’ai pas fait les miens, et je suppose que c’est la même chose de ton côté. Tu devrais peut-être rentrer et tout préparer ? »</p>
<p>Ambre cligna des yeux, visiblement un peu surprise, puis esquissa une sorte de mou.</p>
<p>« Oui&#8230;, répondit-elle, peu convaincue. Enfin, tu sais, je n’avais pas l’intention d’emmener des tonnes d’affaires, non plus. Je pars en mission pas en visite touristique. De plus&#8230; » Elle traça d’un doigt tentateur les lèvres du jeune homme. « De plus, je pensais que tu voulais me connaître un peu plus&#8230; »</p>
<p>Camus retint un tremblement, alors que les deux lettres flashaient de nouveau devant ses yeux. Il lui fallut faire appel à toute sa concentration pour réprimer la violence qui montait en lui. Malgré le sentiment proche de la répulsion qu’elle lui inspirait, Camus ne voulait pas blesser Ambre.</p>
<p>« Je le désire plus que tout, mais&#8230; je pense que nous devrions remettre tout cela à plus tard, après la mission, pour ne pas nous détourner de celle-ci », balbutia-t-il.</p>
<p>La jeune femme recula en fronçant les sourcils, visiblement intriguée par le manque de conviction dans sa voix.</p>
<p>« Mais pourquoi ?</p>
<p>– Parce que c’est la première fois que je suis mêlé à une opération au nom de l’Ordre d’Ermengardis. Cela me rend légèrement nerveux, et j’aimerais faire les choses bien&#8230; Je vais avoir besoin de me concentrer sur cela, et uniquement sur cela, tu comprends ? »</p>
<p>Ambre sembla réfléchir, tout en resserrant comme elle pouvait le drap qui commençait à glisser, découvrant – comme par hasard – sa poitrine.</p>
<p>« Je vois&#8230; Je respecte ton choix, fit-elle finalement, visiblement dépitée.</p>
<p>– Merci, je savais que tu comprendrais ! »</p>
<p>Ce fut tout ce que Camus fut capable de répondre. Il se tourna de nouveau vers la fenêtre, tentant d’ignorer les bruissements de tissus qui lui parvinrent, alors qu’Ambre se débarrassait de sa toge improvisée et enfilait ses sous-vêtements, son pantalon et son haut.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>« Camus ? »</p>
<p><em>« Il n’est vraiment pas normal, une fois de plus », </em>songea-t-elle, se retenant de rajouter le mot <em>mufle</em> à la fin de sa pensée. Vexée, elle l’était, indéniablement. Elle était plutôt du style à avoir du succès auprès des hommes, mais était également de celles qui accordaient peu ses faveurs. Camus aurait dû se sentir flatté d’être l’heureux élu – bien que dans le cas précis, les rôles aient été quelque peu inversés.</p>
<p>Mais l’argument de Camus était tout à fait légitime, et Ambre connaissait trop le passé de l’ancien chevalier pour ignorer que la simplicité ne faisait pas partie de sa personnalité.</p>
<p>« J’espère que tu pourras te reposer un peu avant le départ. »</p>
<p>Et elle sortit, gardant sa déception pour elle-même.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Camus soupira en entendant la porte se refermer derrière Ambre. Il ferma les yeux, s’octroyant un moment de silence, nécessaire pour retrouver le calme qui lui manquait, et dompter la violence que l’âme de Gàbor lui apportait.</p>
<p>Son répit fut de courte durée, et la sonnerie de son téléphone portable se rappela à son bon souvenir. Il saisit le petit appareil rouge, posé sur la table à côté de lui et l’ouvrit. Le numéro ne s’affichait pas, remplacé par « appel d’origine indéterminée », preuve qu’il provenait de l’étranger. Camus le coupa sans aucun remords, et jeta l’appareil sans ménagement sur le sofa près de lui.</p>
<p>Si Gàbor avait besoin de se calmer, Camus, lui, n’avait nulle envie que son passé se manifestât maintenant.</p>
<ul>
<li><strong>Chambre d’Angelo</strong></li>
</ul>
<p>Depuis combien de temps gisait-il ainsi, maintenu par une indéfinissable mais forte pression sur tout son corps ? Depuis combien de temps la voix de Salem ne résonnait-elle plus à ses oreilles, alors qu’elle l’observait de ses yeux d’un noir profond, mais qui étaient parfaitement visibles malgré les ténèbres de la pièce ? Angelo se laissa de nouveau parcourir par d’incontrôlables frissons d’angoisse : plus les minutes s’écoulaient, plus Salem réfléchissait, et plus sa contre-attaque serait terrible.</p>
<p>Puis le silence fut rompu…</p>
<p>« Regarde… Regarde ce que ton entêtement va causer », murmura Salem.</p>
<p>Angelo fit tous ses efforts pour garder les yeux ouverts et repousser les images que lui envoyait le démon de la Vengeance, mais rien n&#8217;y fit.</p>
<p>Il vit tout d’abord une pièce, semblable à sa chambre.</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><em>Saga rentra dans ses pénates, visiblement préoccupé. Il alla directement à son bureau, et décrocha le combiné du téléphone. Avant de le reposer, hésitant à passer son appel. Tournant le dos au miroir accroché au mur, il ne s’aperçut pas que sa surface se troublait et qu’une forme se matérialisait à son envers. La silhouette se précisa, avant de laisser apparaître un homme de haute stature, vêtue d’une longue tunique noire richement brodée, et d’un lourd collier. Son visage était couvert d’un masque, encadré par de magnifiques cheveux argentés, qui cascadaient sur ses épaules et dans son dos.</em></p>
<p><em>L’homme marchait d’un pas lent, et ne s’arrêta pas lorsqu’il parvint à la surface du miroir. Il le traversa gracieusement, comme s’il ne s’agissait que d’un simple voile. Une fois dans la pièce, il dégagea une main de sa tunique, révélant ce qu’il tenait : une dague en or, souillée de sang. </em></p>
<p><em>Toujours absorbé dans ses pensées, Saga ne prêta pas attention à la nouvelle présence.</em></p>
<p><em>&#8212;&#8212; </em></p>
<p>« Non ! hurla Angelo.</p>
<p>– Quoi, tu ne trouves pas cela drôle ? Faire tuer Saga par son double maléfique, avec la même dague qui lui a servi à poignarder à mort Shion et commettre sa tentative de meurtre sur Athéna ? s’esclaffa Salem d’une voix faussement indignée. Histoire de lui rappeler que le crime ne paie pas… Enfin, sauf si on évite de se faire pincer.</p>
<p>– Non ! Arrête cela, tout de suite ! »</p>
<p>Toujours plaqué au sol, Angelo enrageait de colère. Salem lui jeta un regard amusé.</p>
<p>« Es-tu prêt à m’obéir ? demanda-t-elle, plus matoise que jamais.</p>
<p>– Non !</p>
<p>– Très bien… Dans ce cas-là, que dis-tu de ceci ? »</p>
<p>Une nouvelle image assaillit Angelo. Il vit deux silhouettes déambuler sur un chemin du jardin, qu’il reconnut comme celui menant du pavillon à l’hôpital du quartier général.</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><em>Shura et Shina marchaient tout en conversant joyeusement. Les yeux de la jeune femme devaient briller un peu trop intensément à chaque fois que son regard se posait sur Shura. Celui-ci osait à peine la regarder, mais ses traits étaient ornés d’un tel sourire qu’il n’était pas difficile d’en déduire qu’il appréciait particulièrement la compagnie de Shina.</em></p>
<p><em>Tout enivrés de la présence l’un de l’autre, ils ne remarquèrent pas la silhouette qui venait d’émerger d’un bosquet de buissons. Pourtant, l’armure ailée étincelait de mille feux d’or.</em></p>
<p><em>&#8212;&#8212; </em></p>
<p>Angelo n’eut aucun mal à le reconnaître. Sa surprise se peignit tellement évidemment sur son visage que Salem éclata de son rire de démente. Elle parvint à vaincre son euphorie et abaissa sa main jusqu’à frôler la joue ambrée :</p>
<p>« Oh, pauvre, pauvre petit ange&#8230; Aurais-tu peur ?</p>
<p>– Comment as-tu fait pour le faire revenir ? C’est impossible… Ce ne peut pas être lui !</p>
<p>– Mais si, c’est bien Aiolos que tu vois…</p>
<p>– Tu mens, ce ne sont que des hallucinations ! Tu n’as pas le pouvoir de faire revenir les morts de l’au-delà !</p>
<p>– Vraiment, tu veux que je te prouve le contraire ? »</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><em>D’un geste rapide et précis, Aiolos se saisit de son arc et banda une flèche. La pointe de celle-ci brilla d’un étrange éclat, visant droit la nuque de Shura.</em></p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p>« Es-tu prêt à accorder à ce cher Aiolos une vengeance bien méritée ? Après tout, il n’a même pas eu droit à une seconde vie. Il a le droit de s’octroyer une petite compensation, tout de même ! La vie de son meurtrier par exemple… »</p>
<p>Salem ricana, comme amusée par son propre stratagème et par les efforts d’Angelo pour nier ce qu’il voyait. Celui-ci secouait la tête, répétant comme une litanie les mêmes mots :</p>
<p>« Tu mens… Tu mens…</p>
<p>– Vraiment ? Mais ce n’est pas tout ! »</p>
<p>&#8212;&#8212;-</p>
<p><em>Aphrodite marchait dans le couloir, un pli soucieux barrant son front. Trop perdu dans ses pensées, il n’aperçut pas l’homme qui le suivait à faible distance. Il avançait d’une démarche féline, malgré la lourde armure noire qui revêtait son corps. Ses cheveux turquoise retombaient gracieusement sur le métal sombre, apportant une vénéneuse beauté à sa présence inquiétante. Il porta à son visage une splendide rose rouge, dont il huma le parfum avec délice, un léger sourire graciant ses traits, comparables à ceux d’une femme.</em></p>
<p>&#8212;&#8212;-</p>
<p>« Qu’est-ce donc encore que cela ? » rugit Angelo.</p>
<p>Salem étouffa un rire d’un geste faussement pudique.</p>
<p>« Comment faire plus plaisir à ton cher Sven qu’en le faisant tuer par lui-même ? La beauté, assassinée par la beauté… N’est-ce pas une belle fin ?</p>
<p>– Tu es complètement folle !</p>
<p>– Oh, oui ! Mais en tout cas, le moment est venu de choisir, Angelo. Ou tu m’obéis, ou tes amis mourront dans les secondes qui suivent ! répondit Salem d’un ton sec. Et si jamais tu décidais de les sacrifier&#8230; Et bien&#8230; » La voix de Salem baissa jusqu’à ne devenir qu’un murmure. « Si tu les sacrifies, je n’hésiterai pas à m’en prendre à ton Ambre adorée, et à tes amis Milo et Camus, en dernier recours. »</p>
<p>Salem lui envoya de nouvelles images mentalement.</p>
<p>&#8212;&#8212;-</p>
<p><em>Dans sa chambre, Saga ne voyait toujours pas la dague que son double brandissait, visant son cœur. À l’extérieur, Shura marchait d’un pas tranquille, souriant en regardant Shina, ignorant la flèche qui volait dans les airs, droit sur sa nuque. </em></p>
<p><em>Dans le couloir du Pavillon, Aphrodite ne soupçonnait pas qu’une rose noire était prête à le frapper.</em></p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p>« Non ! Arrête ! Je t’en prie ! Je ferai ce que tu veux ! supplia Angelo. Mais ne leur fais pas de mal… »</p>
<p>Les visions cessèrent aussitôt, laissant place à l’obscurité de la pièce. Angelo fixait les ténèbres : sa poitrine lui faisait mal à chaque inspiration, trop saccadée, et son cœur battait à en déchirer sa cage thoracique.</p>
<ul>
<li><strong>Chambre de Saga </strong></li>
</ul>
<p>Saga reposa le combiné, sentant comme un courant d’air dans son dos. Ou plutôt, il avait eu l’impression qu’un objet l’avait légèrement effleuré. Il se retourna, et inspecta la pièce avec attention. Personne, il n’y avait personne d’autre que lui, dont le visage grave se reflétait dans le miroir.</p>
<ul>
<li><strong>Jardin entre l’hôpital et le Pavillon</strong></li>
</ul>
<p>Shura sentit une légère douleur dans le cou, ressemblant à une piqûre d’insecte. Il porta sa main à sa nuque, massant légèrement la peau brusquement irritée.</p>
<p>Shina fronça les sourcils en voyant l’air contrarié de l’Espagnol.</p>
<p>« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-elle.</p>
<p>Shura haussa les épaules, tentant de regagner une expression plus engageante.</p>
<p>« Non, ce n’est rien, j’ai dû me faire piquer par un moustique, une fois de plus… »</p>
<ul>
<li><strong>Couloirs</strong></li>
</ul>
<p>Aphrodite sentit une petite collision dans son dos, comme si quelqu’un lui avait lancé une boulette en papier. Il se retourna, et constata qu’il n’y avait ni boulette en papier, ni vilain farceur en vue.</p>
<p>« Décidément, j’ai des hallucinations ce soir », fit-il en soupirant.</p>
<ul>
<li><strong>Chambre d’Angelo</strong></li>
</ul>
<p>Salem ne put s’empêcher de sourire à cette supplique, et au spectacle qu’Angelo offrait. Elle se pencha sur lui et observa son visage. Les yeux étaient mi-clos, et seule une légère lumière filtrait à travers ses cils. Il semblait n’exprimer aucune émotion particulière, et gisait en dessous d’elle, tel un pantin brisé. Seul le battement de son cœur, au rythme frénétique, prouvait qu’il était encore vivant.</p>
<p><em>« Jamais il n’avait osé me tenir tête de la sorte ! »</em> s’extasia Salem en passant une main affectueuse dans la chevelure rebelle.<em> « Jamais je n’avais dû pousser mes illusions si loin pour qu’il cède ! C’est vraiment en perdant ses pouvoirs qu’il est devenu un magnifique chevalier…»</em></p>
<p>Elle se pencha de nouveau sur lui, tout en continuant sa douce caresse.</p>
<p>« Angelo&#8230; J’ai bien compris que tu ne voulais pas être possédé&#8230; Je n’insisterai donc pas. Mais il reste que tu m’appartiens. À partir de maintenant, tu seras mes yeux, mes oreilles, mes poings. Tu me transmettras tout ce que tu entendras, verras, et tu frapperas qui je te dirai de frapper, lorsque je te le dirai. Et si tu refuses&#8230; »</p>
<p>Salem se pencha encore un peu plus, laissant ses lèvres effleurer celle d’Angelo.</p>
<p>« Et si tu refuses de jouer mon jeu, tes amis mourront. Tu as vu jusqu’où je peux aller. Je ne retiendrai jamais mes coups, c’est toi qui devras céder… »</p>
<p>Elle sourit en voyant que le visage d’Angelo ne changeait pas d’expression. Seule l’accélération soudaine de ses battements de cœur lui fit comprendre qu’elle avait touché juste.</p>
<p>« C’est bien&#8230; Je te laisse prendre du repos. Tu l’as bien mérité&#8230; » conclut-elle, satisfaite.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>La vision d’Angelo était trouble, et il laissa ses yeux se fermer. Il pouvait sentir sur sa peau les caresses de cette maudite créature.</p>
<p>Au moins, elle n’essaierait pas de posséder son corps et son âme. Il avait ainsi des chances de garder un tant soit peu de lucidité pour la freiner dans ses exactions. Mais l’épreuve serait terrible pour lui, il le savait. Il avait l’impression de passer de nouveau la porte des Enfers, et s’aventurer dans ses terres hostiles et mortes.</p>
<p><em>« Lasciate ogne speranza, voi ch&#8217;intrate&#8230;</em> (2)» murmura-t-il avant de laisser les ténèbres le gagner.</p>
<ul>
<li><strong>Appartements de Saga</strong></li>
</ul>
<p>Saga passa en revue toute sa chambre, presque certain que quelqu’un s’y trouvait avec lui quelques minutes auparavant. Il n’avait tout de même pas rêvé ! Ou alors comment expliquer cette sensation si réelle que quelqu’un s’était tenu derrière lui pendant quelques instants ?</p>
<p>« Le manque de sommeil, je suppose&#8230; » finit-il par décréter, se remémorant qu’il était revenu dans ses quartiers pour une chose bien précise : contacter James.</p>
<p>Il ne fut pas long à saisir le combiné et à composer le numéro du téléphone portable personnel du Grand Maître de l’ordre. La voix grave et autoritaire se fit entendre après seulement deux sonneries.</p>
<p><em>« James Gladstone à l’appareil.</em></p>
<p>– James, c’est Saga.</p>
<p><em>– C’est bien ce qu’il m’a semblé&#8230; Tout se passe bien du côté des préparatifs de ton équipe ? »</em></p>
<p>Le ton sur lequel la question était posée tenait plus de l’affirmation que d’autre chose. Saga sut d’emblée que James soupçonnait de quoi retournait son appel. <em>« C’était à prévoir&#8230; C’est un vampire, il peut déchiffrer les pensées des mortelles » </em>se résigna-t-il.</p>
<p>« C’est justement à cause des préparatifs que j’appelle&#8230;</p>
<p><em>– Je m’en doutais&#8230; J’ai déjà eu des échos de la part d’Eleny. Quel est donc l’objet de ta demande ?</em></p>
<p>– Je voudrais qu’Angelo soit écarté de la mission à Venise et placé en observation, ici.</p>
<p><em>– Sous quel motif ?</em></p>
<p>– Il n’est pas dans son état normal. Nous avons développé plusieurs hypothèses, et nous en avons retenu deux : la schizophrénie&#8230; » Saga avala difficilement sa salive. Bon sang que ce mot était difficile à prononcer pour lui ! « &#8230; ou la possession.</p>
<p><em>– Je vois&#8230; Et la deuxième demande ?</em></p>
<p>– Il se pourrait que Camus ne soit pas en état de participer à la mission, lui non plus&#8230; J’attends de plus amples informations de la part de Milo.</p>
<p><em>– C’est tout ?</em></p>
<p>– C’est tout ? Comment cela ? »</p>
<p>Saga fronça les sourcils, trouvant la façon de répondre de James plutôt désarçonnante. Oui, c’était tout ce qu’il avait à demander, mais c’était déjà beaucoup !</p>
<p><em>« J’ai déjà refusé ces deux requêtes à Eleny&#8230; Ce n’est donc rien de nouveau pour moi. »</em></p>
<p>Le vampire avait refusé ! Tout s’expliquait donc. Saga sut qu’il allait devoir joueur serrer.</p>
<p>« James, je te prie de bien vouloir reconsidérer ta décision. Il s’est passé des événements étranges autour d’Angelo ses dernières heures, sans que l’on puisse identifier d’où cela provient. Je ne pense pas que nous puissions risquer sa vie et celle des autres membres de l’équipe à la légère !</p>
<p><em>– Au contraire, ces événements – quels qu’ils soient – prouvent qu’Angelo est une pièce maîtresse pour parvenir à Sylvenius. Je ne compte pas m’en priver pour des considérations personnelles.</em></p>
<p>– Des considérations personnelles ? James, nous parlons de vie humaine ici, pas d’un objet !</p>
<p><em>– Et nous ignorons tout de Sylvenius et de ses projets, ni combien de vies humaines ils menacent&#8230; Donc oui, je le répète : je ne compte pas me priver de la piste Angelo pour des considérations personnelles. »</em></p>
<p>Le ton sur lequel James avait parlé n’appelait aucune protestation. Saga sentit pourtant qu’il ne pouvait pas abandonner si facilement, mais ne parvint qu’à initier un :</p>
<p>« Je ne suis pas d’accord sur cette façon de&#8230;</p>
<p><em>– Saga, je sais parfaitement ce que tu penses, mais je ne peux te donner raison. Nos connaissances de l’ennemi sont trop minces pour laisser échapper un quelconque moyen de ferrer le démon dirigeant l’Ordine di Silni. Je ne te demande pas de souscrire à cette vue, mais tout au moins d’obéir. Et si tu devais me faire défaut, je suis certain que d’autres maîtres d’escadron seraient ravis d’assurer la tâche de m’amener Angelo et Camus à Venise. »</em></p>
<p>Saga resta muet devant cette diatribe, distillée sur un ton neutre, mais au contenu si terrible.</p>
<p>« Bien reçu, finit-il par répondre entre ses dents.</p>
<p><em>– Parfait. La conversation est donc terminée&#8230; À demain. »</em></p>
<p>Une sonnerie clôtura l’appel, signalant que James avait déjà raccroché. De toute façon, il n’avait plus aucune envie de discuter avec le Grand Maître après ces dernières paroles.</p>
<p><em>« C’est donc ce que nous sommes pour lui et l’ordre d’Ermengardis ? Des pions, à l’image de ce que nous étions pour le Sanctuaire d’Athéna ? »</em></p>
<p>Il se laissa aller dans le fauteuil le plus proche et cacha son visage dans ses mains.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Italie, Venise, 5 juin 2004, 15 h 45 (<em>June 5, 2004, 13 :45 AM, GMT +2 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Escadron de Venise</strong></li>
</ul>
<p>James reposa le combiné un peu brutalement, de manière que celui-ci glissa sur la surface plastique et s’immobilisa de travers. Le Grand Maître le cala plus correctement sur sa base d’un geste énervé.</p>
<p>« Bon sang ! Pourquoi suis-je le seul à voir que nous sommes au bord du précipice et qu’il va falloir user de tous les moyens pour s’en sortir ! » gronda-t-il.</p>
<p><em>« Parce que ton imprudence a amené l’Ordre d’Ermengardis à cette position de faiblesse, et que deuxièmement, ce n’est pas la vie de tes amis que tu risques&#8230; » </em>songea-t-il. Pour la première fois depuis longtemps, il maudit presque sa conscience, distillant le remords et l’incertitude quant à ses décisions.</p>
<p>Mais le moment pour montrer ses doutes n’était pas opportun : il n’était pas seul dans cette bibliothèque.</p>
<p>« Approche, Massimo. »</p>
<p>La silhouette courte et bedonnante d’Andreotti émergea de l’ombre de l’une des étagères. Le Maître de l’escadron de Venise parcourut les quelques mètres le séparant du bureau de James d’un pas digne, tenant dans ses mains un mince dossier à la couverture cartonnée bleue.</p>
<p>« Monseigneur, je vous apporte le dossier sur Mademoiselle Ambre-Liancourt et la famille d’Adémar de Liancourt. »</p>
<p>James leva un regard surpris sur son subordonné.</p>
<p>« Pardon ? Je ne vous ai jamais demandé cela&#8230;</p>
<p>– Je sais&#8230; Mais l’un de nos experts est retombé plusieurs fois sur des références à la famille de cette demoiselle dans ses recherches sur la Milice Noire. Et comme il semblerait qu’elle soit proche de vous&#8230; Bref, vous devriez lire. »</p>
<p>James jeta un bref coup d’œil au dossier, maintenant posé à plat devant lui.</p>
<p>« Je vois&#8230; Et concernant <em>il Signore</em> Matteo Visconti ?</p>
<p>– Nos experts font tous leurs efforts pour trouver les informations le plus rapidement possible. »</p>
<p><em>« Cela veut dire qu’ils n’ont rien pour l’instant&#8230; »</em> Cependant, James ne put qu’admirer la finesse d’esprit de Andreotti ; n’ayant rien à fournir sur ce qui lui avait été demandé, il avait dû lancer ses limiers sur une autre piste, qui s’était avérée fructueuse.</p>
<p>« Je vous remercie&#8230; »</p>
<p>Andreotti salua discrètement de la tête et entreprit de se retirer.</p>
<p>« Oh ! Une dernière chose&#8230; »</p>
<p>L’Italien s’immobilisa, regardant son maître avec attention.</p>
<p>« Oui ?</p>
<p>– J’aimerais un peu de thé&#8230; Cela fait longtemps que je n’ai pas honoré cette tradition de mon pays », répondit James, esquissant un léger sourire qui découvrit ses canines.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>France, Lyon, 5 juin 2004, 15 h 50 (<em>June 5, 2004, 13 :50 AM, GMT +2 :00</em>)</strong></li>
<li><strong>Quartier Général de l’Escadron de Lyon</strong></li>
</ul>
<p>Shion entra à pas feutrés dans la salle de réunion, et balaya l’assistance du regard. Il reconnut tout de suite Dohko, adossé sagement à un mur, et Shaka, assis sur une chaise non loin de lui. Tous deux écoutaient attentivement les explications délivrées par un homme en treillis militaire. Le Comte se tenait debout devant eux, son téléphone portable rivé à son oreille, et son front orné d’une profonde ride soucieuse. Il était flanqué d’un autre homme dont Shion ne connaissait pas l’identité. À bien y regarder, il y avait dans cette pièce une bonne dizaine de personnes que Shion n’avait pas encore croisées depuis son arrivée.</p>
<p>Il s’approcha du groupe du Comte, voyant que Dohko lui faisait signe de se joindre à la conversation.</p>
<p>« Ah, je vois que nous sommes au complet ! » s’exclama De Grandfort en se retournant sur lui, après avoir enfourné son cellulaire dans la poche de sa veste. « Laissez-moi vous présenter le chef de commando qui vous accompagnera dans votre expédition&#8230; Monsieur Thomas Letelier. »</p>
<p>L’homme que le Comte désigna à Shion lui fit un salut quasi-militaire. D&#8217;ailleurs, sa physionomie indiquait que celui-ci avait dû être un professionnel de l’Armée avant de rejoindre les rangs de l’Ordre. Ce qui expliquait également la présence du treillis dans la pièce.</p>
<p>« Messieurs, nous pouvons commencer le briefing », déclara Letelier en faisant signe à l’un de ses lieutenants de baisser l’intensité de la lumière.</p>
<p>L’obscurité prit place, et le silence se fit. Shion s’aperçut alors que des faisceaux rouges émergeaient de trois réflecteurs posés en triangle au centre de la pièce. Un quatrième rayon lumineux partit du plafond, et vint croiser les trois existants. La forme d’une colline se dessina trait par trait, rocher par rocher, édifice par édifice.</p>
<p>« Non, mais qu’est-ce que c’est que cela ! » s’exclama Dohko en sursautant. Shaka et Shion étaient quant à eux muets de stupéfaction.</p>
<p>« Une simulation en trois dimensions du lieu de votre mission&#8230; répliqua De Grandfort avec flegme. Encore à l’état expérimental, mais marchant déjà suffisamment pour être utilisé. Je suis sur que les Américains vont nous l’envier. »</p>
<p>La représentation de la colline était désormais très précise, et on pouvait distinguer la basilique à son sommet, une église à ses pieds, et des ruines en forme d’amphithéâtre en son milieu.</p>
<p>« Messieurs, notre objectif se situe à quinze mètres de profondeur en dessous du théâtre antique… » commenta Letelier.</p>
<p>En parfaite synchronisation avec son explication, un point vert s’alluma en dessous du colisée. Puis la colline sembla pivoter sur elle-même, plongeant les occupants de la salle au cœur de ses entrailles. La vue générale avait désormais fait place à un gros plan du gigantesque édifice, surplombant un réseau complexe de galeries.</p>
<p>Un autre point, cette fois-ci bleu, se mit à clignoter à une bonne distance de l’arène, en surface.</p>
<p>« Comme vous vous en doutez, l’accès à ce réseau de galeries ne se trouve pas tout près du théâtre en lui-même. C’est un haut lieu touristique, et il aurait été déjà découvert depuis belle lurette. Non, l’entrée est cachée dans le sous-bois qui se trouve à l&#8217;ouest du théâtre, et qui est matérialisé par le point bleu. Celui-ci est l’unique porte pour accéder au réseau de galeries. »</p>
<p>Du point bleu se mirent à serpenter des faisceaux de lumière de la même couleur, qui plongèrent dans les profondeurs de la colline, suivant les galeries matérialisées par de fines veinules rouges, jusqu&#8217;à un point qui se mit à clignoter en vert.</p>
<p>« Le point vert que vous voyez correspond à l’emplacement supposé de la crypte de Lùitgard. Nous avons calculé la position à partir des coordonnées décryptées dans le message intercepté, et en croisant nos données sur la constitution du terrain… »</p>
<p>Shion et Dohko regardaient la projection avec des yeux médusés : seul Shaka avait surmonté son étonnement, et était plongé dans la plus profonde des réflexions.</p>
<p>« Il me semble qu’il y a une partie en sombre près du point vert… » finit-il par remarquer, pointant du doigt une partie basse dans la projection. Celle-ci semblait effectivement délaissée des lumières high-tech.</p>
<p>Letelier cligna des yeux, laissant entrevoir très brièvement sa surprise qu’on le coupe dans sa démonstration.</p>
<p>« Elle correspond à une zone dont nous n’avons aucune donnée topographique… » indiqua-t-il sur le même ton neutre que le reste de ses explications. « Nous éviterons bien évidemment de nous y aventurer. »</p>
<p>Shaka hocha la tête, apparemment peu convaincu. Puis il se retourna vers Shion et Dohko, et leur murmura à voix basse :</p>
<p>« En tout cas, si piège il y a, vous savez désormais où il risque d’être le plus dur à éviter… »</p>
<p>Le regard des trois hommes se reporta sur la partie sombre, les laissant totalement désintéressés des jeux de lumière de la représentation électronique de la colline de Fourvière.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16h55 (<em>June 5, 2004, 13 :55 AM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Ruines du Temple de Sounion</strong></li>
</ul>
<p>« J’ai de plus en plus de doute quant à la survie de Bàlint et Ishara&#8230; » remarqua Aldébaran en se penchant au bord de l’immense gouffre qui amputait une bonne moitié de l’espace du temple. Sur plusieurs niveaux, ce n’était plus que débris de pierres fendues et statues brisées. Un scintillement, presque indistinct, au fond de cet abysse de désolation apportait une touche colorée.</p>
<p>« Je suis assez d’accord avec Aldébaran, acquiesça Kanon. Il a du y avoir une explosion formidable pour créer une brèche pareille. Les deux vampires ont certainement été réduits en cendre ! »</p>
<p>Kiki émit un léger rire, faisant se crisper les deux hommes.</p>
<p>« Vous oubliez que nous n’avons pas à faire à n’importe quels vampires. Bàlint sévit depuis près de mille quatre cents années sur cette terre. Quant à Ishara, elle a plus de deux mille ans de crimes à son actif. Je ne serais pas étonné qu’ils aient survécu&#8230; Et à mon avis, les Grands Maîtres de l’Ordre pensent la même chose.</p>
<p>– Je suis assez d’accord avec Darius… enfin, je veux dire Kiki », acquiesça Thétis. Elle se pencha à son tour au-dessus du trou béant, scrutant avec attention les décombres. « C’est étrange, je sens comme une aura, sombre et puissante, que je ne détectais pas il y a quelques minutes…</p>
<p>– Je sais, je l’ai remarqué également. »</p>
<p>Aldébaran observa l’Atlante et la Suédoise dans leurs travaux de repérage, saisissant ô combien la différence entre eux et le simple mortel qu’il était devenu était grande. Il ne jouait certainement pas dans la même cour qu’eux, et se demandait de plus en plus quelle était sa valeur ajoutée dans cette mission.</p>
<p>« Je pense qu’il vaut mieux nous séparer, conclut Kiki en se relevant. Cette soudaine poussée d’énergie m’inquiète, d’autant plus qu’elle provient de la partie souterraine où je soupçonne que Bàlint et Ishara se sont réfugiés.</p>
<p>– Tu crois que quelqu’un s’est lancé à leurs poursuites, s’étonna Thétis. Un sbire de Perséphone ou d’Apollon chargé de terminer le travail ?</p>
<p>– Ou une autre personne agissant dans un autre but… Je propose que nous allions vérifier sur place. »</p>
<p>La Suédoise hocha la tête.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Kanon assistait sans broncher aux échanges entre l’espion atlante et la Sirène, se sentant nettement mis à l’écart. Son sentiment d’inutilité grandissant en même temps que la blessure à son orgueil d’ancien Général de Poséidon s’élargissait, il se décida à se rappeler à leur bon souvenir.</p>
<p>« C’est bien gentil tout cela, mais pendant que vous chasserez le vampire à grand coup de flambée de cosmos, nous on fait quoi ? demanda-t-il avec irritation. Je croyais que nous étions sensés retrouver les Spectres… »</p>
<p>Thétis allait prendre la parole pour visiblement lui aboyer dessus lorsque Kiki s’interposa entre eux.</p>
<p>« Ne vous inquiétez pas, vous allez avoir votre part dans cette aventure », assura-t-il en fouillant dans les replis de sa cape. Il en tira une large feuille de papier jaunie qu’il tendit à Kanon. « Tenez, voici l’une des cartes du Palais d’Élision que Sylphide, l’un des Spectres, a fait. La plupart des pièces sont indiquées, ainsi que les passages secrets internes, et ceux raccordés aux galeries entre les autres temples. »</p>
<p>Kanon prit le document de mauvaise grâce et l’ouvrit, déchiffrant la carte habilement tracée à la main. Le Spectre en question avait un sacré coup de patte, devait-il avouer.</p>
<p>« Le point noir, c’est là où ils se terrent ? demanda-t-il.</p>
<p>– Oui. Je pense qu’ils ont barricadé les accès par contre, à cause de la créature dont je vous ai parlé. Il vous faudra être prudent à la fois en pénétrant dans le Palais et en vous présentant à eux.</p>
<p>– Non, sans blague ? Moi qui croyais qu’ils allaient m’accueillir avec cotillons et paillettes, raya le Grec.</p>
<p>– Kanon… » gronda Thétis en secouant la tête.</p>
<p>L’intéressé comprit qu’il avait manqué une nouvelle occasion de se taire et soupira.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>La Suédoise avait hâte de se lancer sur les traces de Bàlint et Ishara, un peu frustrée par le manque d’action et surtout par le comportement de Kanon, qui commençait à verser dans la provocation. Le Grec avait certes changé depuis sa résurrection, mais elle sentait bien que son naturel orgueilleux et dominateur ne demandait qu’à revenir au galop. Quoiqu’il en dise…</p>
<p>« Allons-y Darius, nous ferions bien de nous dépêcher avant que ce mystérieux visiteur ne mette la main sur nos précieux vampires.</p>
<p>– Je suis bien d’accord », acquiesça Kiki avant de se retourner sur les deux hommes. « Je vous souhaite bonne chance. »</p>
<p>Thétis ajouta la même chose, mais évita de regarder Kanon.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Kiki fut le premier à sauter dans le gouffre, sa longue cape beige volant autour de lui, révélant ses deux dagues, ainsi qu’une épée qu’il cachait dans son dos. Thétis suivit, sa chevelure blonde flottant autour d’elle, lui donnant l’apparence d’un fantôme disparaissant dans les ténèbres des ruines.</p>
<p>« Bien, il n’y a plus qu’à nous mettre en route, commenta Aldébaran. On prend les souterrains à partir des arènes ?</p>
<p>– Non, d’un peu plus bas. Je connais des entrées plus discrètes où on ne risque pas de nous faire repérer », répliqua Kanon.</p>
<p>Son dépit était palpable à la fois sur son visage et dans sa voix.</p>
<ul>
<li><strong>Un peu plus loin, sous terre</strong></li>
</ul>
<p>Il fallut plusieurs minutes à Bàlint pour vaincre l’émotion qui le gardait vissé dans les bras de son frère. Son esprit sembla également cesser totalement de fonctionner durant la même période, et ne retrouva son état naturel que lorsque Gàbor le repoussa légèrement, pour mieux contempler son visage.</p>
<p>« Gàbor… Comment est-ce possible ? Tu as un corps… Mais… il y a quelques heures, lorsque tu m’es apparu, tu étais— » balbutia-t-il, au comble de la confusion.</p>
<p>« Je peux me matérialiser, répondit calmement le cadet des Szeged. Mon pouvoir est en train de se renforcer, je peux donc passer d’un état à l’autre. »</p>
<p>Gàbor regarda son frère, de plus en plus troublé. Durant sa très longue vie, il avait rencontré suffisamment de créatures étranges et vécu de phénomènes surnaturels pour savoir que les fantômes ne possédaient que très rarement cette faculté, restant pour la plupart dans leur forme spectrale. Seuls certains démons très spécifiques l’avaient : ceux de la vengeance.</p>
<p>« De quel pouvoir parles-tu ? Gàbor, je ne comprends pas…</p>
<p>– Tu n’as pas besoin de comprendre, mon frère. Fais-moi confiance et suis-moi. Les envoyés d’Ermengardis viennent de pénétrer dans cette grotte, et sont à ta poursuite. Tu dois fuir avec moi ! »</p>
<p>Bàlint ne put s’empêcher de se raidir à l’évocation de l’Ordre. Mais un étrange pressentiment le saisit : Gàbor ne lui avait-il pas enjoint de se joindre au même Ordre quelques heures plus tôt ? Quelque chose n’allait pas dans cette apparition.</p>
<p>D’instinct, l’aîné des Szeged recula et jeta un regard suspicieux à Gàbor. Pourtant, quant à l’apparence, c’était lui, et bien lui. Mais quelque chose sonnait faux dans les prétendues raisons de sa présence dans ces lieux…</p>
<p>« Fais-moi confiance, mon frère », plaida Gàbor, s’avançant d’un pas vers Bàlint pour combler l’éloignement que celui-ci avait créé.</p>
<p>Bàlint se retrouva très vite acculé contre le mur, s’étonnant de la méfiance qu’il ressentait si soudainement et si profondément envers son frère. Sentiment qui ne fit que s’accroître lorsque le cadet plaqua ses mains des deux côtés du visage de son aîné, l’emprisonnant définitivement.</p>
<p>« Oui, fais-moi confiance, mon frère. Et dis-moi où sont les cercueils manquants », murmura Gàbor d’une voix cajoleuse.</p>
<p>Un déclic se fit en Bàlint, alors que son regard se perdait dans les yeux de son vis-à-vis. Les pupilles étaient rouges, si différentes des orbes bleu-violet.</p>
<p>Cet homme n’était pas Gàbor…</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 16h55 (<em>June 5, 2004, 13 :55 AM, GMT +3 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Hôpital central d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Jabu arracha ses perfusions, esquissant une grimace de douleur à chaque fois que les aiguilles s’extirpaient de sa chair. Le décor terne et aseptisé de sa chambre d’hôpital devint flou, malgré ses efforts, et Jabu dut recourir à l’extrême pour ne pas perdre connaissance. Il planta ses ongles dans son poignet droit, et sentit un liquide chaud couler entre ses doigts, alors que sa vision se fit plus nette.</p>
<p><em>« Contre la douleur, rien de mieux que la douleur&#8230; »</em></p>
<p>Dès qu’il fut un peu plus certain de ses mouvements, il se leva et « arrangea son lit ». Il chercha ses vêtements, mais ne les trouva pas : sans doute avaient-ils été consignés lorsqu’il était arrivé ici.</p>
<p><em>« Ce n’est rien, je vais trouver une autre solution… » </em></p>
<p>Il ouvrit sans un bruit la porte, et glissa un œil dans le couloir. Tous les volets étaient clos, afin de protéger les chambres des intenses rayons de soleil. Il vérifia que personne – garde ou infirmier – n’était en vue et jeta un coup d’œil au nom inscrit au-dessus de sa porte.</p>
<p><em>« Inconnu&#8230; Ils ignorent qui je suis&#8230; »</em></p>
<p>Rassuré, Jabu s’engagea dans le couloir, recherchant une salle très précise : celui des vestiaires des infirmiers. Il était en effet en blouse, comme tout malade se retrouvant hospitalisé, et ne pouvait pas décemment sortir de l’établissement ainsi. Pour sa plus grande chance, le vestiaire des hommes se trouvait non loin de sa chambre. Il poussa la porte d’un geste fébrile, découvrant une alignée d’armoires métalliques. Ses mains se posèrent sur la poignée de la plus proche. Il força la serrure, et ouvrit la porte. Les gongs crissèrent lugubrement, renforçant l’atmosphère pesante de la pièce, dont l’effet s’accentua sous l’effet de la lumière bleutée qui filtrait des persiennes de la même couleur.</p>
<p>Jabu abandonna temporairement ses recherches, et glissa un œil à travers l’œil borne de la porte.</p>
<p>Il vit une femme, vêtue de noir, s’avancer dans le couloir. Certainement une visiteuse venue voir un proche. Il allait reprendre ses investigations lorsqu’il vit avec surprise la femme s’arrêter devant sa porte, et pénétrer dans sa chambre. L’intuition de Jabu lui hurla que ce n’était pas la première fois qu’il la voyait lorsqu’il aperçut les longs cheveux châtains dépasser du chapeau et du voile noir.</p>
<p><em>« C’est elle ! C’est le vampire qui m’a agressé. C’est elle qui m’a volé l’armure. »</em></p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 5 juin 2004, 23h00 (<em>June 5, 2004, 14 :00, GMT +9 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Chambre d&#8217;Ambre</strong></li>
</ul>
<p>Plongée dans ses réflexions, la jeune femme s’assit silencieusement sur son lit. Le comportement de Camus était on ne peut plus troublant, surtout après ce qu’il venait de se passer entre eux. Elle ne s’était certainement pas attendue à être traitée aussi froidement après avoir été si proche de lui et avoir goûté à toute la passion dont il était capable.</p>
<p>Un bourdonnement provenant de la poche arrière de son pantalon la fit tressaillir. Elle tira l’appareil d’un geste vif, l’ouvrit et fronça les sourcils en voyant l’écran. Le signe de la Milice Noire clignotait avec insistance. Elle décrocha aussitôt, et porta nerveusement le frêle objet à ses oreilles.</p>
<p>« Je t’avais dit d’éviter de me contacter… Ma ligne est peut-être sous écoute ! protesta-t-elle.</p>
<p><em>– Désolée, je reviens du Palais Visconti, et j’ai des nouvelles fraîches ! »</em></p>
<p>La voix était presque comparable à la sienne, bien que moins grave d’une octave.</p>
<p>Ambre soupira.</p>
<p>« Je t’écoute… Que se passe-t-il ?</p>
<p><em>– L’Ordine a déjà découvert Lùitgard et l’a rapatrié sur Venise. Apparemment, Sylvenius en avait après une bille de cristal que Lùitgard possédait.</em></p>
<p>– Tu sais ce que sait ?</p>
<p><em>– Non. Visconti n’en savait pas plus. Ce n’est pas tout, passons aux mauvaises nouvelles : Sylvenius s’est offert les services d’un démon de la vengeance, dont l’identité est inconnue. »</em></p>
<p>Le ton de la voix au bout du fil était presque chantant, mais cela ne suffit pas à détendre Ambre. Elle savait très bien ce que ce genre de créature était capable de faire.</p>
<p>« Manquait plus que cela ! Et il y a autre chose ?</p>
<p><em>– Tu imagines bien que oui… Je ne le tiens pas de Visconti, mais plutôt du fait que j’aime écouter aux portes. L’Ordine, ou des vampires affiliés sont en train de tendre un piège à la mission qui est partie à Lyon. »</em></p>
<p>Ambre sentit sa gorge se serrer.</p>
<p>« Tu es sûre ?</p>
<p><em>– Certaine. Et apparemment, les membres de l’Ordre ont très peu de chance de s’en sortir. »</em></p>
<p>Ambre resta muette, soudainement plongée dans l’expectative. Que devait-elle faire ?</p>
<p><em>« Tu as une idée sur la suite ? »</em></p>
<p>La jeune femme ne fut pas surprise que la question concorde avec ses pensées. Après tout, elle et son interlocutrice avaient toujours partagé un lien de communication privilégié. Néanmoins, Ambre avait du mal à trouver une solution à proposer.</p>
<p>« Tu vas te rendre à l’Escadron de Venise, commença-t-elle. Trouve James, et annonce-lui que tu as une information qui est capitale pour la mission de Lyon. Mais ne donne aucun détail… On va voir s’il est prêt à négocier.</p>
<p><em>– D’accord. Mais je doute qu’il négocie pour si peu… Et qu’est-ce que je fais s’il refuse ? »</em></p>
<p>Ambre sentit sa main se crisper sur son portable alors que le scénario de cette négociation se déroulait dans sa tête, avec les conséquences terribles qu’elle impliquait.</p>
<p>« Tu n’insistes pas… Cela sera alors aux circonstances de prouver que l’Ordre à besoin de la Milice pour vaincre Sylvenius.</p>
<p><em>– Très bien… Je me mets en route tout de suite, grande sœur ! »</em></p>
<p>La communication fut coupée instantanément. Ambre garda pourtant le portable collé à son oreille pendant quelques secondes. Lentement, sa main désenclava l’appareil de sa chevelure rousse, et glissa le long de son corps. Son regard coula vers le miroir, et elle découvrit sa propre réflexion, qui la contemplait, comme surprise de l’ordre qu’elle venait de donner.</p>
<p>Elle avait peut-être condamné à mort ceux qui étaient devenus ses amis.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" /><strong>Notes :</strong></p>
<ol>
<li>Halve Maen ou Demi-Lune : vaisseau de la Compagnie Hollandaise des Indes, construit en 1609, s’étant illustré par l’exploration de la baie de New-York et la remontée du fleuve Hudson (du nom du capitaine du Demi-Lune). Détruit en 1619 par des navires anglais au large de Batavia (ancien nom de Jakarta, Indonésie)</li>
<li>Inscription se trouvant sur la porte des Enfers selon la Divine Comédie de Dante. Se traduit par : « Abandonner tout espoir vous qui entrez. »</li>
</ol>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/08/25/chapitre-37/">Chronique XII: <em>Haunted</em> (4/4)</a> &#8211; <a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/09/09/chapitre-39/">Chronique XIII: Chantage (2/4)</a></p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Chronique XII : Haunted (4/4)</title>
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		<pubDate>Wed, 25 Aug 2010 17:42:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>megara</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Chroniques]]></category>

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		<description><![CDATA[Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 5 juin 2004, 21 h 55 (June 5, 2004, 12 : 55 AM GMT +9 : 00) Autour de la chambre de Milo Aphrodite fut soulagé de voir Saga en grande conversation avec Milo devant la chambre de ce dernier. Ses deux confrères semblaient être habités par la même inquiétude que lui au sujet [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 5 juin 2004, 21 h 55 (<em>June 5, 2004, 12 : 55 AM GMT +9 : 00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Autour de la chambre de Milo</strong></li>
</ul>
<p>Aphrodite fut soulagé de voir Saga en grande conversation avec Milo devant la chambre de ce dernier. Ses deux confrères semblaient être habités par la même inquiétude que lui au sujet de ses comparses. Il se dirigea donc droit sur eux, à peu près certain de ce qu’il allait dire.</p>
<p>« Cela tombe très bien que vous soyez là, j’ai justement à vous parler ! » s’exclama-t-il en s’arrêtant à deux pas de Saga. Celui fronça légèrement les sourcils.</p>
<p>« Laisse-moi deviner : Angelo et Camus ?</p>
<p>– Euh… Angelo, oui, répondit Aphrodite en hochant la tête. Pourquoi, il y a un problème avec Camus aussi ? »</p>
<p>Milo grimaça et, sans prendre la peine de répondre à Aphrodite, se tourna vers Saga.</p>
<p>« Tiens, tu vois ! À croire que je ne suis pas le seul parano ici… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Saga se laissa aller sans trop de façon sur la chaise que lui montrait Milo, alors que celui-ci prenait place sur le lit, suivi d’Aphrodite. Il se retrouvait ainsi face aux deux hommes dont les visages fermés trahissaient une certaine tension.</p>
<p>« Je t’écoute Aphrodite, qu’est-ce que tu as à me dire exactement ? »</p>
<p>Le Suédois réfléchit quelques secondes, comme s’il éprouvait subitement de la difficulté à rassembler ses idées ou à trouver les bons mots. Puis ses traits reprirent un air décidé.</p>
<p>« Je pense qu’Angelo est possédé… »</p>
<p>Le silence accueillit son assertion. Aphrodite se mordit la lèvre, voyant avec nervosité que Milo et Saga le dévisageaient avec surprise.</p>
<p>« On peut savoir où tu es allé pêcher une histoire pareille ? rétorqua Milo. Je me doute qu’Angelo n’est pas dans son état normal, mais je ne serais jamais allé sortir une explication aussi tordue. Je crois plutôt qu’il nous fait un pétage de plombs en règle à cause des derniers événements… »</p>
<p>Aphrodite lança un regard vexé à Milo, puis se concentra de nouveau sur Saga. Celui-ci se taisait et attendait visiblement la suite des explications.</p>
<p>« Non, ce n’est pas un délire de ma part. Je crois très sincèrement qu’il n’a jamais pété les plombs, comme tu le dis… Je suis allé le voir ce soir, et il a agi de façon totalement irrationnelle, comme s’il croyait que quelqu’un surveillait notre conversation. Mais lorsque je me suis retrouvé seul dans le couloir, j’ai vu quelque chose qui ondulait dans le mur ! »</p>
<p>Saga fronça les sourcils devant cette assertion.</p>
<p>« Par quoi penses-tu qu’il serait possédé ? demanda-t-il finalement. Lilith ?</p>
<p>– Je n’en sais rien, mais cela ne date certainement pas d’hier, répondit Aphrodite en croisant les bras. J’en suis convaincu désormais ! Angelo était bel et bien possédé lorsqu’il était Masque de Mort…</p>
<p>– Comment ça ? As-tu des preuves de ce que tu dis ? »</p>
<p>Aphrodite hocha la tête.</p>
<p>« Ça s’est passé une semaine après son adoubement… »</p>
<p><span id="more-524"></span>&#8212;&#8211;</p>
<p><strong><em>Sanctuaire d’Athéna, Temple du Cancer, 1973</em></strong></p>
<p><em>Sven marchait à pas feutrés sur le sol caillouteux menant à la quatrième demeure de la colline sacrée. Il dissimulait autant que possible son cosmos, afin de ne pas avertir le nouveau propriétaire des lieux. Il fit de son mieux pour chasser de sa mémoire la vision d’horreur qu’Angelo avait offerte quelques jours plus tôt, en mettant à mort son maître de ses propres mains. Il ne put pourtant pas se débarrasser de l’idée que la tête de Clavenius devait désormais orner l’un des murs du Temple du Cancer, et eut un haut-le-cœur en songeant que l&#8217;Italien était devenu un tueur sans pitié, habité de la même cruauté que le défunt chevalier. Son propre ami, un monstre ! Un assassin ! Non, cela il ne voulait pas le croire : Angelo avait certainement agi par colère, par désir de vengeance envers celui qui l’avait martyrisé pendant tout son apprentissage. Il possédait en lui une violence latente, qu’il tentait certes de maîtriser, mais qui n’était pas toujours surmontable. Clavenius avait dû le pousser à bout pour qu’il en arrive à l’achever de cette façon…</em></p>
<p><em>Et puis, c’était également de sa propre faute. Depuis son adoubement, Sven </em><em>s</em><em>’était réfugié dans le silence des murs de son temple, et avait abandonné son meilleur ami. Il se devait de réparer son erreur, et ramener Angelo dans le droit chemin. Un projet ambitieux, d’autant plus que lui-même avait l’impression que ledit chemin devenait de plus en plus flou pour lui. Depuis son arrivée dans le cercle des chevaliers d’Or, le Suédois avait très vite compris que les apparences du Pope et de ses conseillers cachaient d’autres réalités, bien moins louables que leur réputation. De quoi s’agissait-il ? Il l’ignorait, et n’avait d’ailleurs aucune envie de le savoir.</em></p>
<p>« <em>Si seulement Shura était là ! » soupira-t-il.</em></p>
<p><em>Mais Shura n’était pas là. Il avait même décliné l’offre de Sven de se rendre dans la nouvelle demeure d’Angelo, et d’éclaircir avec lui les raisons qui l’avaient poussé à cette sauvagerie, arguant « que c’était de bonne guerre », « qu’Angelo avait mérité d’être délivré de ce déséquilibré », et « qu’il en discuterait avec lui durant une prochaine mission ». Sur ces bonnes paroles, il avait rapidement mis Sven à la porte, rajoutant avec un air condescendant qu’il ne voulait pas être dérangé.</em></p>
<p>« <em>Pourquoi est-il devenu si distant ? » soupira le chevalier des Poissons, avant de chasser cette question de sa tête. Sa préoccupation du moment était Angelo, et non Shura… »</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Sven s’arrêta sur le seuil de l’immense porte, et ne put réprimer une grimace de dégoût lorsqu’un effluve fort désagréable vint heurter ses sensibles narines. L’odeur de la mort terrestre, celle de la chair en putréfaction.</em></p>
<p>« <em>Quelle infection ! Mais comment peut-il tenir ne serait-ce qu’une minute avec une odeur pareille ?! »</em></p>
<p><em>Le jeune chevalier vainquit pourtant son dégoût, et s’avança dans le temple plongé dans l’obscurité. Il n’avait pas fait un pas que son pied heurta une surface molle : Sven le retira aussitôt, constatant avec horreur qu’il avait enfoncé le talon de sa chaussure dans les restes d’une tête humaine.</em></p>
<p>« <em>Répugnant ! » Il pressa une main sur sa bouche, se rappelant qu’il ne devait absolument pas se faire remarquer. </em></p>
<p><em>Il se remit en route, prenant garde cette fois-ci à ne pas ne serait-ce qu’effleurer les macabres trophées que Clavenius avait laissés en héritage à Angelo. Il trouva le chemin vers les appartements privés du Cancer sans trop de difficultés, se souvenant de la description assez précise qu’Angelo en avait faite. Ceux-ci étaient inclus dans l’aile nord du temple, et étaient moins sombres que les trois autres. Il n’y avait aucune tête accrochée aux murs menant à l’entrée : les surfaces sans ornement se dévoilaient dans toute leur nudité grise, faiblement éclairées par des flambeaux. Sven soupira, tentant d’oublier la traversée désagréable qu’il avait du faire pour parvenir jusqu’ici, et laissa enfin son cosmos se révéler, afin de ne pas trop surprendre Angelo. Il le sentait bien, son ami se trouvait derrière la porte. Mais contre toute attente, ce dernier ne mit pas son cosmos en résonance avec celui de Sven, de sorte que celui-ci finit par se demander s’il serait le bienvenu.</em></p>
<p><em>Puisant au plus profond de lui-même un peu de bravoure, il posa la main sur le loquet. La porte crissa légèrement, et tourna sur ses gonds, prouvant qu’Angelo n’avait pas pris la peine de la fermer. </em></p>
<p>« <em>Bizarre… Il a toujours été méfiant, il ne laisserait jamais sa porte non verrouillée ! »</em></p>
<p><em>Doutant de plus en plus que ce qu’il allait faire fût apprécié par l’Italien, Sven se décida à pénétrer dans l’entrée, puis dans le salon qui lui était adjacent. La décoration était simple et dépouillée, très fonctionnelle, mais en tout cas plus chaleureuse que le reste du temple. Le regard de Sven s’attarda sur le triclinium et la table basse, si bien qu’il ne s’aperçut pas que quelqu’un se tenait derrière lui. Il sursauta en entendant la porte claquer et se retournant, se trouva nez à nez avec un Angelo visiblement furieux.</em></p>
<p>« <em>On peut savoir qui t’a permis de rentrer ici ? Pas moi en tout cas ! » siffla le Cancer entre ses dents.</em></p>
<p><em>Sven sentit un frisson fort désagréable descendre le long de sa colonne vertébrale, et une sueur froide baigner son cou et son dos. Le ton d’Angelo était sans équivoque : agressif et menaçant.</em></p>
<p>« <em>Je venais prendre de tes nouvelles… et discuter ! » s’excusa Sven, avant de rajouter : « Je te signale que tu es partie une semaine sans autorisation du Pope. Où étais-tu passé ?</em></p>
<p>– <em>Ça ne te regarde pas ! » rétorqua Angelo, en haussant les épaules et en toisant l’intrus d’un air mauvais.</em></p>
<p>« <em>Écoute Angelo, je— »</em></p>
<p><em>Le Suédois n’eut pas le temps d’achever sa phrase qu’il se retrouva coller contre le mur, Angelo l’ayant saisi au cou et le maintenant en tenaille contre la roche nue.</em></p>
<p>« <em>Masque de Mort… Mon nom est Masque de Mort, désormais !</em></p>
<p>– <em>Qu’est-ce que… ? C’est une plaisanterie ! » suffoqua Sven en repoussant Angelo.</em></p>
<p><em>Celui-ci relâcha son étreinte, et faisant quelques pas en arrière pour s’écarter de Sven, éclata de rire.</em></p>
<p>« <em>Pourquoi serait-ce une plaisanterie ? J’ai le droit de changer de nom, tout de même ! Celui-ci correspond plus à mon caractère ! » répondit-il sur un ton persifleur. Il envoya un sourire mauvais à Sven en voyant que celui-ci massait son cou meurtri, et baissant la voix, ajouta : « Tu devrais faire autant&#8230; Choisir un nom plus féminin, qui t’irait mieux ? Hein ! Aphrodite… »</em></p>
<p><em>Le jeune </em><em>S</em><em>uédois ne réagit pas tout de suite, trop surpris d’entendre son ami l’appeler par ce surnom qu’il lui avait donné il y a de cela de nombreuses années. Au début, cela n’avait pas trop ennuyé Sven : puis les moqueries s’éta</em><em>ien</em><em>t multipliées parmi les autres apprentis, à mesure qu’il grandissait et que son apparence ambigüe s’affirmait. Il avait demandé à Angelo de ne plus l’utiliser, chose que l’Italien avait acceptée. Alors pourquoi déterrait-il ce sobriquet maintenant ?</em></p>
<p><em>La surprise de Sven s’accrut lorsqu’Angelo s’approcha de lui, et lui jetant un regard suggestif, se pencha sur lui et murmura :</em></p>
<p>« <em>Tu serais presque mignonne, pour une fille… » </em></p>
<p><em>Sven sentit le sang lui monter à la tête. Il ne supportait plus qu’on se moque de son apparence. Toutefois, il tenta d’étouffer sa colère du mieux qu’il le put, c&#8217;est-à-dire incomplètement. Le poing serré s’ouvrit et une gifle sonore vint s’abattre sur la joue d’Angelo.</em></p>
<p>« <em>La ferme ! rugit Sven. J’ai horreur qu’on se moque de moi ! »</em></p>
<p><em>Angelo le regarda d’un air incrédule, puis éclata de nouveau de rire, laissant Sven quelque peu décontenancé, puis honteux de son geste.</em></p>
<p>« <em>Angelo, je— »</em></p>
<p><em>Un coup de poing en plein estomac fit mourir les mots dans sa gorge. Le Cancer le lui avait envoyé sans retenue, et Sven se plia en deux sous l’effet de la douleur. Une main de fer l’agrippa par les cheveux, le forçant à relever la tête. </em></p>
<p>« <em>Une gifle ? C’est plutôt réservé aux femmes ! Comme tu vois, les hommes frappent plus fort, eux… D’ailleurs, Mademoiselle Aphrodite devrait apprendre à retenir les noms… et elle ne devrait pas traîner dans les temples comme le mien ! »</em></p>
<p><em>Angelo ricana, tirant sans ménagement sur la chevelure blonde et bouclée.</em></p>
<p><em>Sven étouffa un cri de douleur comme d’étonnement. Il ne reconnaissait absolument pas son ami de toujours derrière le masque cruel de celui qui le traitait ainsi. Les yeux, d’habitude si bleus, brillaient d’un éclat noir exempt de toute humanité. Et son aura était désormais aussi glaciale et lugubre que l’atmosphère du temple. Ou plutôt, comme celle du défunt Clavenius.</em></p>
<p><em>L’envie de frapper monta en Sven comme la lave dans un volcan en éruption. D’un geste vif, il chassa la main qui agrippait ses cheveux, et décrocha un coup de poing en pleine mâchoire à son agresseur. Angelo recula légèrement sur le coup, et porta la main à son menton, souillé par un mince filet de sang s’écoulant de sa lèvre coupée. Il regarda sa main, maculée du même rouge, puis Sven. Celui-ci vit avec surprise que l’expression de son visage avait changée ; les traits étaient redevenus ceux de l’Angelo qu’il connaissait, et ses yeux avaient retrouvé leur couleur normale. Ce n’était plus la haine qui les habitait, mais une profonde confusion.</em></p>
<p><em>La colère de Sven ne fléchit pourtant pas.</em></p>
<p>« <em>On peut savoir à quoi tu joues, espèce de malade ! » hurla-t-il sur le ton de la menace.</em></p>
<p><em>Angelo détourna le regard de Sven, et recula contre le mur. Puis il porta les mains à sa tête, comme s’il venait d’être assailli par une soudaine migraine.</em></p>
<p>« <em>Tu es satisfaite ? Tu as vu ce que tu m’as fait faire ! M’en prendre à mon meilleur ami ! Monstre ! Monstre ! Laisse-moi ! » lança-t-il à un invisible interlocuteur.</em></p>
<p><em>Sven ne bougea pas, sentant l’irritation le saisir. À quoi le Cancer jouait-il, exactement ? Après l’avoir </em><em>frapp</em><em>é, voulait-il se moquer de lui en plus ?</em></p>
<p><em>Sa colère atteignit un nouveau sommet lorsqu’Angelo, cessant ses cris, s’approcha de lui, et l&#8217;attrapa par les épaules.</em></p>
<p>« <em>Ne t’approche plus de moi ! Tu ignores ce qu’elle peut me faire faire… » gémit-il.</em></p>
<p><em>Sven était tout aussi surpris par cette réaction inattendue que par le regard suppliant de celui dont il ignorait désormais s’il était un ami ou un ennemi. Sentant que la situation prenait une tournure étrange voir malsaine, il repoussa brutalement Angelo.</em></p>
<p>« <em>Aucun problème ! Je vais me tenir loin de toi et de ton esprit tordu ! Faudrait songer à te faire soigner… » rétorqua Sven d’une voix enragée.</em></p>
<p><em>Il quitta la pièce en toute hâte, passant outre les gémissements d’Angelo, qui était tombé à genoux contre le mur, en proie à une nouvelle crise douloureuse.</em></p>
<p><em> &#8212;&#8211;</em></p>
<p>« Cet évènement nous a laissé en froid pendant plusieurs mois&#8230; Puis&#8230; » Aphrodite s’interrompit, plus hésitant que jamais à poursuivre son récit. Il jeta un regard gêné à Saga. « Puis, j’ai découvert que le Pope n’était pas celui que tout le monde croyait », continua-t-il d’une voix mourante.</p>
<p>L’ancien chevalier des Poissons se tut. Ni lui ni Saga n’osèrent se regarder.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Athènes, 5 juin 2004, 16h00 (<em>June 5, 2004, 13 : 00 AM GMT +3 : 00</em>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Siège de l’Escadron d’Athènes</strong></li>
</ul>
<p>Le responsable de l’escadron, Cyrus Damaskinos, noua sa cravate d’un geste nerveux. Il s’apprêtait à accueillir ses deux invités qui venaient de se présenter il y a quelques minutes à l’entrée du siège de l’escadron d’Athènes. Une visite préparée à l’avance, étant donné qu’il avait reçu quelques jours auparavant l’annonce de l’arrivée d’une mission extraordinaire du quartier général d’Ermengardis.</p>
<p>Malgré tout, il se sentait fort mal à l’aise, et ce, pour la bonne raison que l’homme qu’ils interrogeaient il y a moins d’une heure s’était enfui à leur nez et à leur barbe. Détail dérangeant si on considérait qu’il venait du Sanctuaire Terrestre, et qu’il était peut-être lié à l’homme agressé par un vampire la veille. Un autre transfuge de ce même Sanctuaire, et accessoirement l’un de ceux qu’il devait récupérer… Damaskinos, fort de son expérience de près de vingt ans au service de l’Ordre, se rassura légèrement en se disant qu’il pourrait couvrir l’affaire quelque temps, suffisamment pour repêcher le poisson qui s’était envolé.</p>
<p><em>« Il va falloir jouer serré, </em>se dit-il,<em> je parie qu’on m’a envoyé des coupeurs de tête… qui en plus n’ont jamais mis les pieds sur le terrain. »</em></p>
<p>Prenant son courage à deux mains, il se décida à entrer dans son bureau.</p>
<p>« Avez-vous fait bon voyage ? » demanda-t-il avant de se corriger mentalement : <em>« Pathétique de banalité comme question ! »</em></p>
<p>Relevant la tête, il vit le visage de la jeune femme se détendre, et un sourire apparaître sur ses lèvres.</p>
<p>« Je vous remercie, tout a été pour le mieux, répondit-elle d’une voix neutre. Quelques secousses au-dessus de la Sibérie, rien de bien grave…</p>
<p>– Ah ! C’est bien », répondit Damaskinos, rassemblant le plus vite possible ses idées quant aux explications dont il devrait se fendre dans les minutes à venir.</p>
<p>Il allait d’ailleurs se lancer dans sa plaidoirie lorsque l’homme sortit de sa posture immobile et lui jeta un regard ennuyé.</p>
<p>« Je pense que nous devrions entrer dans le vif du sujet, au lieu d’échanger des politesses inutiles ! »</p>
<p><em>« Ca y est, nous y voilà, guillotine en vue ! » </em>songea avec horreur Damaskinos, sentant une sueur froide commencer à tremper son dos.</p>
<p>Un grincement de porte annonça l’entrée d’un tiers, en l’occurrence son second Xerakis, celui qui avait interrogé le « fugitif ». Son chauve assistant s’immobilisa sur le pas de la porte, roulant des yeux ronds en regardant le jeune homme assis de l’autre côté du bureau.</p>
<p>« Rentre donc et donne les informations que sont venues chercher ces personnes, s’insurgea le chef d’escadron.</p>
<p>– Mais chef… le jeune homme que j’interrogeais… il lui ressemble ! »</p>
<p>Damaskinos tapota nerveusement le dessus de son bureau, se demandant quelle comédie son second était en train de lui jouer. Comme s’il avait besoin d’un nouvel imbroglio. À coup sûr, il y aurait droit, à sa mutation au fin fond de la Grèce !</p>
<p>« Comment ça, il lui ressemble ? gronda-t-il.</p>
<p>– Oui, il ressemble à ce monsieur. Il est peut-être un tout petit peu plus âgé, les cheveux légèrement plus sombres, mais on dirait deux frères ! »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Aiolia sentit les battements de son cœur redoubler lorsque le chauve entama ses explications. Sans qu’il puisse s’en défendre, un espoir insensé se mit à brûler en lui, faisant pulser toutes les veines de son corps.</p>
<p>« Est-ce que par hasard cet homme s’est enfui au moment où nous sommes arrivés ?</p>
<p>– Oui, je crois oui.</p>
<p>– Est-ce qu’il aurait pu s’enfuir par la cour ?</p>
<p>– Très certainement : la salle où je l’ai reçu donnait sur celle-ci. »</p>
<p>Le jeune Grec frappa nerveusement l’accoudoir de sa chaise : c’était cela ! L’homme était passé tout prêt de lui, c’était pour cela qu’il avait ressenti une impression bizarre. Et ce n’était certainement pas n’importe qui !</p>
<p>« Vous a-t-il donné son nom… ou son prénom ? demanda-t-il, tentant de s’accrocher à quelques bribes de rationalité.</p>
<p>– Aiolos. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Marine agrippa Aiolia par le poignet, l’empêchant de s’élancer en trombe hors de la pièce.</p>
<p>« Calme-toi. Cela ne veut rien dire et d’ailleurs, c’est peut-être un piège.</p>
<p>– Non, c’est lui, c’est mon frère, j’en suis certain », protesta Aiolia, tentant de se dégager de la poigne de fer. « Je l’ai senti quand il nous a croisés. Je suis certain qu’il est allé à l’hôpital central. Il faut nous y rendre…</p>
<p>– Nous y allons, mais d’abord je veux que tu te calmes ! » ordonna la Japonaise. Elle le força à lui faire face, opposant un visage exempt d’émotions à part de la détermination, avant de c’ajouter : « Nous jouons avec le Sanctuaire Terrestre, ici. Tous les coups sont permis : il s’agit donc de garder son calme et d’agir avec la tête froide. Tu m’as bien compris ? »</p>
<p>Aiolia hocha la tête à contrecœur. Il bouillait d’impatience et de frustration. Marine pouvait le comprendre aisément : elle aussi avait les sangs retournés par cette nouvelle, mais ne le montrerait pas.</p>
<p>« Monsieur Damaskinos, veuillez nous affréter une limousine pour l’Hôpital Central d’Athènes : nous nous y rendons sur-le-champ », ordonna-t-elle sans quitter Aiolia des yeux.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 00 (<em>June 4, 2004, 13 :00 AM GMT + 9 :00</em>)</strong></li>
</ul>
<p><strong> </strong></p>
<ul>
<li><strong>Temple d’Élision</strong></li>
</ul>
<p>Rune frotta ses yeux fatigués et laissa échapper un soupir. Cela faisait des heures qu’il s’était plongé dans l’écriture de ses mémoires, le regard rivé aux pages blanches lentement noircies par des pleins et déliés. Malgré sa concentration, il commençait à ressentir des crampes dans le dos et un tiraillement au niveau de la nuque. Cela restait tout de même moins pénible que la honte qu’il éprouvait d’avoir désobéi à son maitre. Pour la deuxième fois de sa longue vie.</p>
<p>« Qu’importe… je ne sentirai bientôt plus rien », songea-t-il avec mélancolie. Il était très bien placé pour savoir ce qui lui arriverait une fois son dernier souffle rendu : il l’avait déjà vécu.</p>
<p>&#8212;&#8211;</p>
<p><em>Suite à cet incident avec le vampire, je fis de mon mieux pour regagner la confiance du Seigneur Minos. Je mis deux fois plus d’ardeur à étudier aussi bien qu’à m’entraîner. Je pense que mon maître était conscient de mes efforts et de mon désir de laver mon honneur. Je sus qu’il m’avait pardonné lorsque, deux mois après les faits, il exigea que je dîne à nouveau à sa table.</em></p>
<p><em>Ma gratitude envers lui ne fit que grandir au fur et à mesure des années. Jusqu’à ce jour de décembre 1220 où il me convoqua dans ses appartements, pour une raison que j’ignorais, mais que je finis vite par comprendre.</em></p>
<p><em>Je me présentai devant lui, un peu impressionné par son armure noire. Je ne l’avais pas vu harnaché ainsi depuis le jour de notre rencontre, des années auparavant. </em></p>
<p><em>« Sais-tu à quoi correspondent les Étoiles affiliées aux Spectres, Rune ? » demanda Minos sans autre préambule.</em></p>
<p><em>« Hélas, non, Votre Majesté, répondis-je, baissant la tête honteusement. « Je n’ai trouvé aucune mention à ce sujet.</em></p>
<p><em>– Chaque étoile correspond à un héros mythologique des temps les plus reculés. Chacun d’entre eux a été puni par Zeus pour avoir un jour pris le parti d’Hadès contre Athéna : ils ne peuvent plus se réincarner ou posséder une enveloppe physique. C’est pourquoi il choisisse de s’allier avec un Spectre, qui lui a la faculté de se réincarner dans une dépouille mortelle. L’étoile lui donne sa puissance et sa protection sous la forme de son surplis. »</em></p>
<p><em>Je hochai la tête, un peu circonspect quant à ce que Minos voulait vraiment signifier par là.</em></p>
<p><em>« Mais avant de bénéficier de cet appui miraculeux, un Spectre doit prouver à une étoile qu’il est digne de sa confiance.</em></p>
<p><em>– Oui, Seigneur.</em></p>
<p><em>– Cela fait une quinzaine d’années que je te prépare à cette dernière épreuve. Le temps est venu pour toi de prouver ta valeur. »</em></p>
<p><em>Je le dévisageai, légèrement inquiet de l’opacité de ces déclarations. Une épreuve, mais laquelle ? Je m’étais à peine posé la question qu’une tache noire se forma à mes pieds, dévorant le dallage. Devant mes yeux horrifiés s’ouvrirent les entrailles de la Terre sur un décor qui aurait dû m’être familier, mais que je trouvai apocalyptique : les Enfers. Aussitôt, je sentis les fils du Seigneur Minos prendre possession de mon corps. Un doute affreux s’installa dans mon esprit : avais-je donc démérité ?</em></p>
<p><em>« Seigneur Minos… qu’ai-je donc fait pour provoquer votre colère ?</em></p>
<p><em>– Je ne suis pas en colère, Rune. Mais pour devenir un Spectre, tu dois me suivre en Enfer. »</em></p>
<p><em> La seconde d’après, les fils transparents du Seigneur Griffon me suspendirent au-dessus du puits sans fond et me lâchèrent…</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em> La première sensation que je perçus fut le froid. J’étais allongé sur quelque chose de froid et dure, et qui sous mon toucher se révéla être du granite. Ouvrant les yeux, je compris que je gisais à terre, sur les berges d’un fleuve nauséabond et sombre. Me redressant avec difficultés, je saisis vite dans quel environnement hostile j’étais tombé. Les descriptions que j’en avais lues dans les livres du Seigneur Minos me revinrent en mémoire : oui c’était bien cela. Un ciel aussi noir que l’encre, parcouru d’éclairs rougeâtres et orangés, s’étendait à perte de vue, couvrant une terre tout aussi sombre. Le fleuve quant à lui était couleur sang, sa surface parfois agitée par les remous causés par un cadavre remontant à l’air libre. J’en eus des frissons en contemplant les orbes creux d’un macchabée émergeant près du bord. </em></p>
<p><em>J’étais sur les rives du Styx.</em></p>
<p><em>« Est-ce que cela veut dire que je suis mort ?  murmura-t-il avec horreur.</em></p>
<p><em>– Non, pas encore. »</em></p>
<p><em>Je me retournai sur cette voix si familière que jusqu’à présent j’avais appris à reconnaître comme celle d’un bienfaiteur. Vêtu de son surplis ailé, Minos se tenait à quelques pas de moi, m’observant d’un regard calme et déterminé. Je reculai involontairement, certain qu’un grand danger me guettait.</em></p>
<p><em>« Que voulez-vous dire ? Pourquoi m’avoir amené ici ?</em></p>
<p><em>– Pour que tu subisses les épreuves auxquelles l’Étoile du Talent va te soumettre. </em></p>
<p><em>– Mais quelles épreuves ?</em></p>
<p><em>– Cela, je ne peux te le dire, car moi-même je l’ignore. » Le Griffon leva un bras, faisant signe à quelqu’un. « Voici ton guide : il t’amènera au lieu de ta première épreuve. »</em></p>
<p><em>Me retournant, je distinguai une petite embarcation qui avançait dans les eaux sombres du Styx. Une fois que la distance fut considérablement réduite, je pus saisir les paroles que le bateleur chantait d’une voix de stentor : il s’agissait sans nul doute d’une chanson étudiante clamant haut et fort combien il fallait profiter de la vie.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Ubi sunt qui ante nos</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>In mondo fuere ?</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Vadite ad superos</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Transite in inferos</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Hos si vis videre </em><a href="#_edn1"><em><strong>[i]</strong></em></a><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>« Monseigneur Minos, vous ici ? » s’étonna le bateleur une fois sa barque accostée.</em></p>
<p><em>Je ne pouvais m’empêcher de dévisager cet homme grand, mais très efflanqué, que le surplis et le casque faisaient ressembler à un fou du roi. Il profita de mon étonnement pour s’approcher de moi et me saisir par le menton.</em></p>
<p><em>« Qui est donc ce beau jeune homme ? Que voilà une belle pièce, vivante de surcroit !</em></p>
<p><em>– Enlève tes pattes de lui, Charon, il n’est pas pour toi. Il est venu passer les épreuves de l’Étoile Céleste du Talent. Emmène-le aux remparts de Dité<a href="#_edn2"><strong>[ii]</strong></a>. »</em></p>
<p><em>Le dénommé Charon étouffa un petit rire moqueur qui se transforma en une violente quinte de toux.</em></p>
<p><em>« À vos ordres, Monseigneur. Puis-je toutefois vous rappeler que toute peine mérite salaire ? »</em></p>
<p><em>Minos le foudroya du regard.</em></p>
<p><em>« Si tu le désires, je peux te faire quelques tatouages sur le corps pour te rappeler qu’on ne rançonne pas un Juge des Enfers.</em></p>
<p><em>– Oh moi, je disais cela comme ça… »</em></p>
<p><em>Charon retourna tranquillement dans sa barque et me fit signe de le suivre. J’hésitai, me retournant sur Minos et finit par accepter lorsque celui-ci hocha la tête pour m’encourager.</em></p>
<p><em>La dernière chose dont je me souviens est la silhouette de Minos disparaissant dans le brouillard nauséabond du Styx tandis que Charon poussait de nouveau « la chansonnette ».</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Vita nostra brevis est</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Brevi finietur</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Venit mors velociter</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Rapit nos atrociter</em></p>
<p style="text-align: center;"><em>Nemini parcetur <a href="#_edn3"><strong>[iii]</strong></a></em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Après, la mémoire me manque. »</em></p>
<p><em>&#8212;-</em></p>
<p>Rune reposa sa plume et pencha la tête en arrière, l’appuyant contre le montant de son lit. Il n’avait effectivement aucun souvenir des épreuves qu’il avait dû passer pour se faire accepter de l’Étoile du Talent. Il ne se rappelait que de son éveil à la surface, quelques dizaines d’années plus tard.</p>
<p>Le jeune homme ferma les yeux, s’accordant malgré lui un peu de sommeil.</p>
<ul>
<li><strong>Dans une autre partie du temple</strong></li>
</ul>
<p>Sylphide poussa discrètement la porte de la pièce où Éaque s’était retranché avec Rhadamanthe depuis plusieurs heures, captant sans peine les mots que s’échangeaient à voix basse les deux hommes.</p>
<p>« Il y a forcément une autre solution.</p>
<p>– Non, Rhadamanthe, et tu le sais très bien. »</p>
<p>Le Basilic s’effaça un peu plus derrière la porte lorsque son maître releva la tête.</p>
<p>« Nous n’avons aucune preuve de sa transformation, protesta la Vouivre.</p>
<p>– Pourquoi cherches-tu à te voiler la face ainsi ? Tu as bien vu ce qui s’est passé il y a quelques heures, non ? Rune aurait eu la possibilité de m’égorger, je te garantis que je serais mort à l’heure qu’il est », rétorqua Éaque en frappant du poing sur la table. Il s’appuya contre le bureau où était assis son pair, cachant Rhadamanthe à la vue de Sylphide. « Quelle preuve supplémentaire te faut-il donc pour réaliser que Rune est un danger pour nous ?</p>
<p>– Il n’était pas hostile jusqu’à ce que tu l’attaques !</p>
<p>– Hostile, il le deviendra, et tu le sais très bien ! »</p>
<p>Les deux juges continuèrent leur discussion, qui ressemblait plus à une joute verbale, mais polie, où chacun campait sur ses positions. C’était justement cela qui faisait bouillir de rage Sylphide : aucun des trois juges ne réalisait qu’ils se trompaient tous de priorité.</p>
<p>« Il faut se débarrasser de lui, il est un danger », asséna une fois de plus Éaque.</p>
<p><em>« Non, erreur, le danger, c’est ce qui se terre au fin fond de se temple »,</em> répliqua mentalement le Basilic.</p>
<p>Certes, la réaction du Balrog à la traitresse attaque du Garuda l’avait nettement impressionné et inquiété. Il s’était attendu à voir Rune se muer en buveur de sang, mais il ne l’avait pas fait. Combien de temps depuis sa morsure ? Plus d’une semaine… la transformation semblait bien longue, voire improbable. Rune avait-il peut-être hérité des pouvoirs de guérison des vampires, après tout ? Après quelques heures de réflexion, Sylphide en était arrivé à la conclusion que Rune était parmi eux le plus apte à se défendre et que l’hypothétique danger qu’il représentait n’était rien comparé à la mystérieuse créature qui rôdait dans les parages.</p>
<p>« Il faut agir maintenant et s’en débarrasser tant qu’il est affaibli ! »</p>
<p>La main de Sylphide se crispa sur le bois. Non, erreur : l’urgence était de quitter ce maudit temple et de trouver un moyen de fuir le Sanctuaire. Qu’attendait donc le Seigneur Rhadamanthe pour reprendre la tête de leur groupe et ordonner l’évacuation des lieux ? Valentine et lui-même avaient suffisamment trainé à l’intérieur du bâtiment et dans le reste du Sanctuaire pour avoir acquis une bonne connaissance des passages secrets et des failles dans le mur d’enceinte principal. Sylphide en avait touché d’ailleurs quelques mots à la Vouivre, mais n’avait trouvé aucun écho.</p>
<p>Voir son maître se tromper dans la tactique à suivre et écouter les mauvais conseils d’Éaque le désolait autant que le révoltait.</p>
<p>« Rhadamanthe, écoute-moi… »</p>
<p>C’en était trop. Sylphide poussa la porte, envoyant le battant taper contre le mur.</p>
<p>« Je vous en prie, Monseigneur, ne l’écoutez pas ! »</p>
<p>L’intéressé releva un regard surpris sur son lieutenant, tandis qu’Éaque lui adressa un sourire cruel.</p>
<p>« Que fais-tu ici, Sylphide ?</p>
<p>– Que fait-il ici ? ricana Éaque. Voyons… il nous espionne. » Il s’avança d’un pas furieux vers le Basilic pour se planter de toute sa haute taille devant lui. « Dehors, petit serpent ! Cette conversation ne te concerne pas. »</p>
<p>Sylphide n’était pourtant pas décidé à battre en retraite. Pas sans essayer une dernière fois de faire réagir son maître. De plus, la condescendance d’Éaque piqua au vif sa fierté. Il se redressa lui aussi, arrivant presque à la même hauteur que le Garuda.</p>
<p>« Je pense au contraire que cela nous concerne tous », rétorqua le Basilic, ne cillant pas lorsque le Népalais accrocha son regard d’ébène au sien. « Et autant que je sache, je tiens mes ordres du Seigneur Rhadamanthe, et non de vous.</p>
<p>– Espèce d’impudent ! » rugit Éaque, allongeant son poing pour le frapper.</p>
<p>Sylphide fut pourtant assez vif et robuste pour bloquer son poing d’une main. Il savait que ce qu’il était en train de faire tenait du blasphème et qu’il pouvait être dégradé et exécuté pour outrage à un Juge. Sauf que… ils n’étaient plus aux Enfers.</p>
<p>« Sylphide, ça suffit. Sors, maintenant. J’ai à discuter… »</p>
<p>La voix froide et posée de la Vouivre lui glaça le sang.</p>
<p>« Mais maître, je vous en prie— !</p>
<p>– Sylphide, sors, avant que je te mette moi-même à la porte. »</p>
<p>Scrutant le visage de Rhadamanthe, le Basilic comprit que celui-ci ne plaisantait pas. Cela lui fit encore plus mal que si un poignard s’était planté dans sa poitrine : il avait l’impression d’être désavoué.</p>
<p>« Tu connais la sortie… » siffla Éaque en dégageant son poing. « Dehors ! »</p>
<p>Sylphide crispa la mâchoire, résistant tant bien que mal à l’envie d’envoyer son poing dans la figure du Garuda. Il s’était toujours demandé comment Éaque avait été choisi comme Juge malgré ses tendances belliqueuses.</p>
<p>« Bien maître… »</p>
<p>Il tourna les talons et quitta la pièce avant de céder à la tentation de désobéir aux ordres.</p>
<p><em>« Je n’ai pas dit mon dernier mot »,</em> se promit-il.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Rhadamanthe serra les dents en voyant son fidèle lieutenant disparaître dans le couloir. Il s’attendait à ce que les derniers événements aient un peu mis à fleur de peau les nerfs du Basilic. Sylphide n’était pas comme Valentine : il pouvait garder le silence et ses pensées pour lui jusqu’à une certaine limite, mais lorsque celle-ci était dépassée… Le jeune homme ne se privait pas de dire ses quatre vérités à qui de droit, quitte à s’attirer des ennuis.</p>
<p>Visiblement, la scène choquante de l’agression de Rune avait fait voler en éclat cette limite.</p>
<p><em>« Reste en dehors de tout cela, Sylphide. Ne deviens pas comme Rune la cible d’Éaque et laisse-moi prendre les décisions et endosser les responsabilités »,</em> pria-t-il silencieusement.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Japon, Quartier Général d’Ermengardis, 5 juin 2004, 22h05 (<em>June 5, 2004, 1</em></strong><strong><em>3</em></strong><strong><em> : </em></strong><strong><em>0</em></strong><strong><em>5 AM GMT +9 : 00</em></strong><strong>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Dans la Chambre de Milo</strong></li>
</ul>
<p>Milo les observait, ses yeux scrutant le visage des deux hommes à la recherche de la moindre réaction, positive ou négative. Mais ne voyant rien venir, il se décida à prendre la parole.</p>
<p>« Je pense que nous nous écartons du sujet, qui pour l’instant, est la possible possession ou schizophrénie d’Angelo&#8230; »</p>
<p>Son attention se posa sur Saga, dont les traits s’étaient durcis à l’évocation de son passé d’usurpateur. Aphrodite était lui aussi sorti de sa torpeur, et observait l’aîné des Gémeaux avec attention.</p>
<p>« Je suppose que tu te souviens de ce qui s’est passé ce jour-là ? Sans doute tu m’aurais mis à mort si Angelo n’était pas intervenu et ne t’avait pas convaincu de nous choisir comme tes assassins fidèles et dévoués… »</p>
<p>&#8212;&#8212;</p>
<p><strong><em>Sanctuaire d’Athéna, Mont Étoilé, 1973</em></strong></p>
<p><em>Sven roula au sol devant la violence du coup que Saga venait de lui porter. Sa tête heurta les dalles de marbre de la salle, et il se retrouva plongé dans l’obscurité et le silence pendant quelques secondes. Conscient de la position de faiblesse dans laquelle il se trouvait, il fit tous ses efforts pour sortir des ténèbres dans lesquelles il était immergé. Dans un demi-brouillard, il entrevit la haute silhouette de Saga qui avançait tranquillement vers lui. Seule Athéna savait quelle stupide idée lui était venue de suivre le Pope jusqu’en haut de cette montagne sacrée</em><em> ! </em><em>Sa plus grande idiotie ayant d’ailleurs été de ne pas se méfier lorsque le soi-disant maître du Sanctuaire avait disparu de son champ de vision.</em></p>
<p><em>Dans un effort quasi surhumain, il parvint à se mettre à genoux, mais fut incapable de se remettre debout. Sans doute Saga lui avait porté un coup trop violent et avait fait en sorte de le paralyser partiellement. Sven se reprocha d’avoir été aussi négligent quant à sa sécurité, avant de sentir qu’on l’attrapait à la gorge et le soulevait de terre.</em></p>
<p><em>Suffoquant, il agrippa les poignets de l’homme qui était en train de l’étrangler. Il comprit que ses efforts seraient vains lorsqu’il aperçut les yeux couleur sang et la longue chevelure grise du chevalier des Gémeaux. Il trembla : le gardien de la Troisième Maison n’était pas dans son état habituel.</em></p>
<p>« <em>Il est fou ! Il va me tuer ! » </em></p>
<p><em>La pression sur son cou s’accrut, et il crut que ses os et ses muscles allaient être broyés d’une seconde à l’autre. </em></p>
<p>« <em>Attends une seconde ! Ne le tue pas tout de suite ! »</em></p>
<p><em>Une voix familière résonna à ses oreilles. Le cerveau envahi par un bourdonnement, Sven mit quelques secondes à</em><em> </em><em>réaliser que c’était celle d’Angelo. Il poussa un faible cri lorsque l’étau autour de son cou se desserra un peu, et ses jambes ne le tenant plus, retomba à terre. De nouveau plongé dans les ténèbres, il sentit la surface froide du</em><em> sol glacer son visage, et entendit vaguement des bruits de pas. Angelo marchait vers lui…</em></p>
<p><em>« Il a perdu l’esprit… Il va se faire tuer lui aussi ! » songea Sven en relevant légèrement la tête.</em></p>
<p><em>Ce qu’il vit le glaça d’effroi : Angelo avait une expression aussi démente que celle de Saga.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>O</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>L’usurpateur regarda avec amusement le jeune chevalier du Cancer s’approcher de lui. L’envie de l’expédier dans l’autre monde le traversa brièvement, mais il repoussa cette idée aussitôt. S’il pouvait cacher la disparition d’un chevalier d’Or, il pouvait difficilement camoufler celle de deux. De plus, une chose l’intriguait : il ressentait en la présence d’Angelo exactement la même aura que si Clavenius s’était tenu devant lui. À croire que l’âme du défunt maître était passé</em><em>e</em><em> dans l’élève.</em></p>
<p>« <em>Je vois que ma première impression sur toi est justifiée, Angelo, ou plutôt Masque de Mort. Tu es aussi stupide qu’irrespectueux. Non seulement tu prends des libertés avec les règles du Sanctuaire, en t’en éclipsant sans ma permission, mais en plus tu viens me narguer jusqu’ici… Tu penses que je vais te laisser en vie ? » demanda-t-il d’une voix menaçante.</em></p>
<p><em>Angelo émit un petit ricanement, puis glissa un regard à la forme allongée sur le sol du temple. Le cadavre de Shion était toujours entouré d’un étrange halo bleu, et aucun signe de décomposition ne venait entacher l’harmonie de ses traits.</em></p>
<p>« <em>J’ai une proposition à te faire, Saga… » répondit le Cancer qui, arrivé à la hauteur de Sven, se pencha sur lui. </em></p>
<p><em>Il attrapa le Suédois par les épaules, et le força à se remettre debout. Mais Sven, trop sonné par les coups qu’il avait reçus, ne parvint à maintenir sa station debout qu’en s’appuyant contre l’Italien. Celui-ci grimaça d’irritation, mais le tint fermement contre lui pour lui éviter de glisser de nouveau au sol.</em></p>
<p>« <em>Une proposition ? Je doute que toi et ton ami soyez en mesure de me faire une proposition », rétorqua Saga en s’approchant un peu plus près. Sûr de son effet, il rajouta : « Vous pouvez prier pour votre grâce, à la rigueur… »</em></p>
<p><em>A son plus grand étonnement, il vit le visage du jeune Cancer s’orner d’un sourire aussi maléfique qu’insensé. « Il a du cran pour ses quinze ans… ou il est totalement dérangé. En tout cas, je comprends pourquoi Clavenius le détestait ! songea-t-il avec amusement. Mais il pourrait effectivement me servir… Et le Poisson également… »</em></p>
<p><em>Saga croisa les bras sur sa poitrine, et toisa Angelo et Sven de toute sa hauteur. Il devait dépasser les adolescents d’une bonne quinzaine de centimètres, son habit noir et or renforçant son allure menaçante.</em></p>
<p><em>Comme il s’y attendait, Angelo ne fut guère impressionné et répondit par un nouveau ricanement.</em></p>
<p>« <em>Je doute que tu nous tues tous les deux. Trois cadavres de chevaliers d’Or, c’est difficile à cacher, même lorsqu’on commande aux portes dimensionnelles… »</em></p>
<p><em>Angelo se tut, observant l’effet qu’avaient produit ses paroles sur Saga. Celui-ci n’avait pas bougé, et ne se départit pas du cruel sourire qu’il arborait. Il écoutait pourtant très attentivement le jeune chevalier.</em></p>
<p>« <em>Ensuite, il me semble que tu es seul dans ton entreprise… N’aurais-tu pas besoin de quelques hommes pour t’épauler ? Des exécuteurs fidèles, qui ne viendraient pas te demander de comptes même s’il s’agit d’éliminer un opposant, mais qui le feraient en l’échange de distinctions et de récompenses bien méritées ! »</em></p>
<p><em>Le sourire de Saga s’agrandit encore un peu plus : Angelo n’avait pas seulement l’esprit dérangé, c’était également une crapule ! Exactement ce qu’il lui fallait pour garder les curieux loin du Mont Étoilé, et faire taire les bavards.</em></p>
<p>« <em>Je vois que tu as à cœur de devenir l’assassin officiel du Pope. Je n’ai aucun doute que tu y parviendras », susurra Saga en réduisant la distance. Il se trouvait désormais si près des deux adolescents qu’il lui suffisait de tendre le bras pour les frapper. Sans surprise, les yeux sombres du jeune Italien brillèrent d’un éclat mauvais alors que celui-ci n’eut aucun mouvement de recul ou de peur.</em></p>
<p>« <em>J’étais sûr que nous pourrions nous entendre, acquiesça Angelo.</em></p>
<p>– <em>Et lui… Sera-t-il aussi brillant que toi en assassin ? » demanda Saga en désignant Sven d’un geste désinvolte.</em></p>
<p><em>Angelo saisit le visage de l’intéressé entre ses mains et le força à regarder Saga.</em></p>
<p>« <em>Allons, la princesse suédoise, notre maître te pose une question…Réponds ! » commanda Angelo. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><em>O</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Sven cligna des yeux plusieurs fois avant que son champ de vision ne redevienne normal. Il aperçut les yeux rouges de Saga qui le fixaient avec une rare intensité. Une vague d’angoisse le submergea alors qu’il comprit que sa vie dépendait très certainement de la réponse qu’il allait donner.</em></p>
<p>« <em>Je… J’accepte… souffla-t-il, se haïssant de sa réponse.</em></p>
<p>– <em>Parfait ! » ricana Saga, apparemment satisfait.</em></p>
<p><em>Sven ouvrit de grands yeux, prenant pleinement conscience de ce qu’il venait de faire.</em></p>
<p>« <em>J’étais sûr que tu finirais par te montrer coopératif… Aphrodite ! » minauda Angelo.</em></p>
<p><em>Toujours sous le choc, Sven ne releva pas le surnom qu’il détestait pourtant tellement. Il fixait Saga, qui continuait à afficher un sourire rapace.</em></p>
<p>« <em>Masque de Mort ! Aphrodite ! Vous allez me prouver dès ce soir votre fidélité. Mes ordres suivront dans quelques heures », fit-il avant de se retourner, dans l’évidente intention de quitter les lieux.</em></p>
<p>« <em>Un instant… J’ai une faveur à demander, Grand Pope », l’interrompit Angelo.</em></p>
<p><em>Saga tourna légèrement la tête et fixa le jeune Italien de son regard de prédateur.</em></p>
<p>« <em>Une faveur ? Déjà ? se moqua-t-il. Et laquelle ?</em></p>
<p>– <em>Shion… Puis-je prendre sa tête ? » demanda Angelo de la façon la plus naturelle possible, comme s’il s’agissait d’un banal service.</em></p>
<p><em>Toujours appuyé contre lui, le désormais officiellement dénommé Aphrodite lui jeta un regard dégoûté et réprobateur.</em></p>
<p>« <em>Pour que tu l’accroches au mur de ton temple et fasses comprendre à tout le monde qu’il est mort ? Jamais de la vie ! siffla Saga. Mais ne t’inquiète pas, tu auras d’autres têtes à couper, j’y pourvoirai…</em></p>
<p>– <em>Dommage…Depuis le temps que j’en rêvais », répondit le Cancer en faisant la moue.</em></p>
<p><em>Lançant un dernier sourire moqueur à l’encontre des deux jeunes gens, Saga disparut dans les ténèbres des colonnades du temple.</em></p>
<p>« <em>Pourquoi as-tu fait cela ? Tu trahis Athéna ! » murmura Aphrodite, au bord de l’épuisement.</em></p>
<p><em>Angelo sourit à cette remarque et laissa couler son sombre regard vers celui qui fut jadis son ami, et qui devenait son complice.</em></p>
<p>« <em>Non, erreur, cher Aphrodite. Toi et moi trahissons Athéna… » </em></p>
<p><em>&#8212;&#8212; </em></p>
<p>« Quoi ! Il avait demandé à prendre la tête de Shion ! s’exclama Milo, interloqué.</p>
<p>– Oui… Aussi horrible que cela puisse paraître, c’est la vérité », soupira Aphrodite.</p>
<p>Saga gardait son regard posé dans le vide, un pli amer s’étant dessiné au coin des lèvres.</p>
<p>« Il était vraiment devenu fou ! Nous ne pouvons pas le laisser redevenir comme ça ! s’insurgea Milo en se levant.</p>
<p>– Et moi je suis certain qu’il n’a jamais été fou ! » protesta Aphrodite en se levant à son tour. « Le vrai Angelo ne se serait jamais comporté comme cela ! Il avait des tendances violentes, certes, mais il faisait tout pour endiguer la violence que son maître tentait de lui inculquer ! Ce n’était peut-être pas un enfant de chœur, mais il n’avait jamais tué avant ce duel avec son maître. Et surtout… » Il baissa la voix. « Et, surtout…Plus j’y pense, et plus je suis certain que s’il avait été dans son état normal, il ne s’en serait jamais pris à ses amis ! »</p>
<p>Milo et Aphrodite s’observaient, haletants.</p>
<p>« Sauf si Angelo, pour se défendre, avait développé une seconde personnalité&#8230; » Les deux hommes se tournèrent vers Saga. Sa voix leur était parvenue, voilée et chargée d’émotions. « Comme moi », compléta-t-il.</p>
<p>Puis il regarda Aphrodite et lui fit un triste sourire. Le Suédois n’osa pas poursuivre, ses mots s’étranglant dans sa gorge.</p>
<p>« J’ai développé cette double personnalité de moi-même. Personne ne m’y a forcé ou aidé, poursuivit Saga. Comme moyen de défense contre une réalité qui me terrifiait… »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Milo avait envie que Saga se taise. Revenir ne serait-ce qu’en pensée à cette période trouble qu’avait été l’époque de l’usurpation de l’identité du Pope le rendait mal à l’aise, voir même l’écœurait. Le récit d’Aphrodite avait d’ailleurs déjà remué d’assez mauvais souvenirs. Il allait demander à l’ancien Gémeau d’arrêter d’évoquer sa traîtrise lorsque, fixant une nouvelle fois le visage grave de son compatriote, il comprit que celui-ci avait besoin de se confier. De délivrer son âme d’une vérité qui l’oppressait depuis de longues années.</p>
<p>Il prit le parti de se taire, et d’un hochement de tête, fit signe à Saga qu’il était prêt à l’écouter.</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Les mots étaient parvenus à ses lèvres sans qu’il puisse les retenir. Le secret qu’il tenait bien gardé au fond de son cœur et de son âme s’effritait comme un château de sable en but à une marée puissante et sans pitié. Celle du remords. Cette vérité qu’il avait enfuie au plus profond de lui-même, il l’avait ignorée même après sa résurrection. Il n’en avait jamais soufflé mot à son frère. Car cette vérité, c’était l’aveu d’une faiblesse dont tous le croyaient exempt&#8230; Cette vérité, était-ce vraiment le moment de la révéler, à l’heure où ses compagnons attendaient de lui qu’il se comporte en meneur de troupes ? Était-ce opportun de leur montrer que l’homme qu’ils s’imaginaient si fort était en fait bien faible ?</p>
<p>Un léger rire s’échappa de la gorge de Saga.</p>
<p>« Je crois que nous nous éloignons du sujet. »</p>
<p style="text-align: center;">O</p>
<p>Saga se tut. Aphrodite comprit que l’ancien Gémeau avait beaucoup à dire, mais ne se sentait pas prêt à révéler le secret ultime de sa vie : celui qui l’avait poussé à tuer Shion et à usurper son identité pendant treize années. Lui-même ne se sentait guère d’humeur à écouter ce récit. Le simple fait d’être retombé dans le souvenir de sa propre traîtrise lui laissait un goût amer dans la bouche.</p>
<p>« Se pourrait-il qu’Angelo ait suivi la même démarche ? Se soit inventé un double ne craignant pas son maître, et qui serait devenu incontrôlable ? glissa Milo.</p>
<p>– C’est possible… acquiesça Saga. C’est une hypothèse que je privilégierais à celle de la possession.</p>
<p>– Non, c’est différent ! »</p>
<p>Aphrodite secoua la tête, une moue réprobatrice sur son visage.</p>
<p>« Tu persistes sur la piste de la possession ? demanda Milo d’une voix surprise. Pourtant, ce n’est pas celle qui coule le plus de sources.</p>
<p>– A vraiment ? Alors peux-tu me dire pourquoi tous les chevaliers du Cancer depuis deux cent quarante ans deviennent des véritables psychopathes dès qu’ils sont adoubés ? » s’exclama le Suédois, avant de rajouter, railleur : « Ce n’est pas de la possession, ça par hasard ? Et je te signale aussi que ce n’est pas Angelo qui a commencé sa collection de têtes humaines : c’est le maître de Clavenius !</p>
<p>– Oui, bon, bon… D’accord… Peut-être… Mais de la possession par qui ou quoi ? » demanda Milo en croisant les bras sur sa poitrine. « Saga, tu n’as pas une idée là-dessus ? »</p>
<p>Les regards de Sven et de Milo se tournèrent dans un seul et unique même mouvement vers celui qui avait dirigé d’une main de fer le Sanctuaire, et en particulier la garde rapprochée d’Athéna.</p>
<p>« Non, j’ignore si ton hypothèse est fondée, Aphrodite. Et si elle l’est, j’ignore encore plus ce qui serait à l’origine de cette possession. Mais par contre, je vois qui pourrait le savoir…</p>
<p>– Qui ? demanda Milo d’un air incrédule.</p>
<p>– Shion… Il a régné sur le Sanctuaire pendant deux cent trente années. Le début de sa charge correspond aux premiers problèmes avec les chevaliers du Cancer. Il doit bien savoir quelque chose là-dessus. »</p>
<p>Aphrodite et Milo acquiescèrent silencieusement, un semblant d’espoir adoucissant leurs traits crispés.</p>
<p>« Je vais tenter de le contacter, il a dû arriver à Lyon à l’heure qu’il est », compléta Saga, visiblement soulagé que personne n’insiste sur son cas personnel.  Il se leva lentement, et ajouta : « Dès que j’en serai plus, je joindrai James également, et demanderai d’écarter Angelo de la mission.</p>
<p>– Et Camus aussi ! » s’écria Milo en se levant à son tour.</p>
<p>Il se plaça devant Saga, le toisant de toute sa hauteur, comme s’il voulait le convaincre de faire ce qu’il demandait uniquement par sa présence.</p>
<p>« Concernant Camus, je ne suis pas du tout convaincu qu’il ait besoin d’être exempté… Sais-tu s’il va mieux au moins ? »</p>
<p>Milo secoua la tête négativement.</p>
<p>« Non. D&#8217;ailleurs, il est temps que j’aille voir où il en est. Il s’est retranché dans ses appartements tout de suite après son malaise et je n’ai pas pu le voir depuis.</p>
<p>– Parfait. Je te laisse vérifier. Mais jusqu&#8217;à preuve qu’il ait besoin de rester ici, il partira avec nous en mission. »</p>
<p>Milo soupira à ses paroles prononcées sur un ton légèrement autoritaire.</p>
<p>« Très bien. Je t’apporterai les preuves que tu demandes.</p>
<p>– Et moi, je vais continuer à surveiller Angelo ! » déclara Sven en se levant à son tour.</p>
<p>Saga hocha la tête en signe d’approbation.</p>
<p>« On demande à Shura de s’en mêler ? demanda Milo.</p>
<p>– Non, on va le laisser de côté pour l’instant… Il a d’autres chats à fouetter, annonça Saga en se dirigeant vers la porte.</p>
<p>– Oui, d’ailleurs je me demande bien quoi ? remarqua Milo.</p>
<p>– Une affaire personnelle… » Saga ouvrit la porte doucement, mais s’arrêta sur le pas, hésitant visiblement à sortir. « Une dernière chose… » ajouta-t-il d’une voix légèrement voilée. « Je voudrais que ce que je vous ai dit sur mon propre cas reste entre nous. »</p>
<p>Saga se retourna, cherchant dans les deux regards un signe d’approbation à sa requête.</p>
<p>« Tu ne nous as encore rien dit, Saga. Le secret devrait être facile à tenir », remarqua Milo d’une voix neutre.</p>
<p>Un léger sourire vint orner les lèvres de Saga. Il adressa un dernier signe de remerciement à ses deux compagnons, et referma la porte derrière lui.</p>
<hr size="2" noshade="noshade" />
<ul>
<li><strong>Grèce, Sanctuaire Terrestre, 5 juin 2004, 16 h 15 (<em>June 5, 2004, 1</em></strong><strong><em>3</em></strong><strong><em> : 15 AM GMT +3 : 00</em></strong><strong>)</strong></li>
</ul>
<ul>
<li><strong>Sous le Cap Sounion</strong></li>
</ul>
<p>Bàlint releva la tête avec difficulté, grimaçant sous l’effet du mal de tête qui dévastait son cerveau. Il releva légèrement le buste, et tâtonna d’une main tremblante le terrain où il était. Celle-ci plongea dans un liquide frais, rappelant au vampire où il se trouvait exactement : le tunnel qui était traversé par une mince branche de la rivière souterraine. Il se souvint également qu’il s’était effondré là, il y a un temps qu’il ne pouvait déterminer.</p>
<p>Groggy, il laissa errer son regard autour de lui, ces yeux s’habituant lentement à l’obscurité. C’est alors qu’il vit un visage souriant penché sur lui, la familiarité de ces traits le laissant quasi-muet sous le choc.</p>
<p>« Gàbor&#8230; » parvint-il à articuler.</p>
<p>Il sentit une main glisser dans son dos, et une autre serrer son épaule. Gàbor l’aida à se redresser tout doucement, et lorsque Bàlint se retrouva de nouveau le buste droit, il le prit dans ses bras. Bàlint ne réagit pas tout de suite, et se raidit même involontairement sous cette étreinte inattendue et surtout, si difficile à croire réelle. Puis petit à petit, son cerveau se remit à fonctionner et une voix commença à murmurer en lui une phrase qu’il pensait ne jamais entendre : <em>« Ton frère est là, et tu l’étreins ».</em> Il osa enfin resserrer ses bras autour de celui dont il avait tant espéré le retour, alors que sa vision se brouillait derrière un rideau humide.</p>
<p>« Gàbor ! Comment est-ce possible ? C’est un véritable miracle ! »</p>
<hr size="1" />
<ol>
<li>Paroles tirées du <em>Gaudeamus Igitur</em> : chant étudiant souvent chanté à la fin des cérémonies de remises des diplômes dans certains pays européens. Datant du 17<sup>ème</sup> siècle, il se baserait sur un texte en latin remontant à 1287. Le deuxième couplet pourrait se traduire par :« Où sont ceux | qui nous précédaient en ce monde | Allez au Paradis | Traversez les Enfers | Si vous voulez les voir »</li>
<li>Dité : dans la Divine Comédie de Dante, Dité est la cité principale des Enfers, s’étendant du Cinquième au Huitième cercle, et dédiée à la punition de divers péchés. Les remparts correspondent au Cinquième Cercle, gardé par les trois Furies et Méduse.</li>
<li>Troisième couplet du <em>Gaudéamus Igitur :</em> « Notre vie est brève | bientôt elle touchera à sa fin | La mort vient vite | Nous arrache cruellement | Personne n’y échappe »</li>
</ol>
<p style="text-align: right;"><a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/08/11/chapitre-36/">Chronique XII: <em>Haunted</em> (3/4)</a> &#8211; <a href="http://goldsaints.com/chroniques/2010/09/01/chapitre-38/">Chronique XIII: Chantage (1/4)</a></p>
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